CHAPITRE X
Cy Mahfoudhy, mufti du bureau arabe de Tlemcen. — Lettres qu’il a adressées à l’auteur du présent ouvrage.
C’est une opinion généralement reçue en Europe que les Arabes de l’Algérie et du reste du Nord de l’Afrique, ont perdu depuis longtemps le feu sacré de la science, et qu’il ne reste plus chez eux de leur ancienne gloire littéraire ni vestige, ni souvenir. Je suis persuadé, pour mon compte, que si les voyageurs qui ont visité ces contrées, avaient été versés tant soit peu dans les langues orientales, leurs récits n’auraient pas donné lieu à formuler sur les indigènes un jugement aussi absolu, aussi sévère. Il est vrai que le gouvernement français a envoyé une fois des orientalistes de grand renom, pour faire des recherches dans les bibliothèques des mosquées et se mettre en rapport avec les ulémas du pays; mais ces messieurs, qui n’étaient jamais sortis de Paris, ne savaient pas un mot de la langue vulgaire des indigènes, et quand ils ont voulu se mettre en rapport avec ces ulémas, ils ont été contraints de recourir à l’intermédiaire des interprètes, dont la plupart, je ne crains pas de le dire, sont plus étrangers à l’histoire et à la littérature des Arabes, que les gardiens de chèvres et de chameaux. Ces explorations faites aux frais du gouvernement et avec beaucoup de fracas, ont donné naissance à de très-savants
mémoires, à des rapports brillants et magnifiques, à des livres même qu’on lit avec curiosité; mais tous ces ouvrages se taisent sur le mérite littéraire des Arabes modernes, ou s’ils en disent un mot, c’est sur la foi de leurs ignorants devanciers ou pour se livrer à de fausses appréciations. Quand j’arrivai à Tlemcen, je croyais, comme tout le monde, que les traditions littéraires s’étaient entièrement perdues parmi les indigènes, et que ce serait en vain que je chercherais à retrouver au milieu d’eux quelques débris de leur ancienne civilisation. Je regrettais de n’être pas venu au monde trois ou quatre siècles auparavant, pour être témoin de l’éclat que la culture des sciences et des arts avait jeté sur cette région fortunée, et pour assister à l’une de ces réunions d’hommes de lettres, à ces medjles, où brillait la fine fleur de l’esprit arabe, où la poésie joûtait avec la poésie, où la prose harmonieuse, élégante et cadencée, l'emphatique khitâbahj alternait avec les récits simples et naïfs de la fable ou de l’allégorie. Une circonstance tout à fait inattendue vint m’arracher à mon erreur et diminuer la mesure de mes regrets.
J’allai un jour, sur l’invitation d’un jeune officier français, visiter le bureau arabe de Tlemcen. L’on appelle ainsi, en Algérie, un tribunal supérieur mixte, c’est-à-dire composé d’indigènes et de Français, mais présidé par un officier de notre nation ; il décide de toutes les questions graves et importantes, soit de police, soit d’administration locale, et sa juridiction s’étend sur toutes les dépendances de la ville où il est établi : c’est une des plus sages institutions que notre gouvernement ait créées dans nos possessions
africaines. La sévérité inexorable des lois musulmanes adoucie et interprétée par l’esprit qui a présidé à la composition de notre Code, la vénalité des juges indigènes refrénée par la présence et l’impartialité bien connue de nos officiers, la sagesse des décisions de ce tribunal, le recours continuel et efficace qu’il offre à chacun contre les injustices et les vexations dont il peut avoir à se plaindre, tous ces avantages, que sentent vivement les Arabes, leur font aimer notre administration et leur donnent une idée favorable de nos lois et de notre civilisation.
Arrivé au local ou siègent les membres de ce respectable tribunal, je fus successivement présenté à chacun d’eux et puis invité à m’asseoir sur un tapis. La conversation s’engagea naturellement sur le but de mon voyage et les impressions qu’avait produites en moi la vue de l’Afrique et de ses habitants. Bientôt après, le plus ancien du tribunal, magistrat aussi vénérable par son âge que par la gravité de ses manières et de tout son maintien, appela un serviteur du diwan et lui commanda de m’apporter une tasse de café. Je le remerciai de sa politesse en formant des vœux pour la prolongation de ses jours et le bonheur de sa famille : « Que le Très-Haut, lui dis-je, multiplie vos années comme il multiplie à chaque printemps les palmes du dattier, et qu’il fasse croître autour de vous vos fils et vos petits-fils comme les jeunes pousses de l’olivier au pied du tronc qui leur donne la vie ! »
A peine ces souhaits venaient-ils de sortir de ma bouche, qu’un jeune homme, enveloppé dans un ample haïk, dont la blancheur rivalisait avec celle de la neige, se leva de sa
place et s’avançant vers moi, me récita ces vers qu’il venait d’improviser sur le mètre bacyt :
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Partout où vous mettez le pied, vous semez le bonheur et la vie. Pareils, en cela, à la pluie bienfaisante qui tombe sur un sol
altéré.
L’œil trouve en vous un spectacle dont il aime à se repaître.
Et vous êtes, au\ yeux des hommes, comme autant de lunes resplendissantes.
Puisse Allah ne pas priver longtemps mon cœur de votre aimable visite!
O \ ous dont le souvenir est gravé à jamais dans notre mémoire et notre cœur !
11 me remit ensuite la feuille de papier sur laquelle il les avait tracés, et qui portait, avec la date du 1/j schewal de l’année courante 1262, la signature du poète. Son nom était écrit de la manière suivante :
(Ail lyLJ gbjiarM taLUl hj , Js^î.
Le senileur de sou Seigneur, Tùher el-Mahfoudhi. mufti. Que Dieu lui accorde ses faveurs!
Tout compliment demande une réponse. La difficulté pour moi était d’en faire une qui ne fît pas trop déshonneur à mes connaissances en littérature orientale, ni à mon pays, que je croyais être en cause dans cette circonstance ; malheureusement, l’astre qui a présidé à ma naissance ne m’a pas formé poète, et c’est h peine si je m’entends à fabriquer de
la mauvaise prose en arabe. Comme pourtant il était convenable que ma réponse fût faite en vers, je frappai de toutes mes forces à la porte de mes souvenirs, et à l’instant là mémoire, me servant à souhait, me fournit ce distique que j’avais lu dans un historien même de Tlemcen :
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Jl J—*j Jo. J j IjiLo Lli. J--j LaJotj Lié;!) 'il
Ce n’est que clans votre patrie, ô Tlemcinois! que se trouve le paradis de l’éternité.
S’il m’était permis de choisir, soyez-en sûrs, je n’en choisirais pas d’autre.
Que craignez-vous d’être jetés dans le noir abîme ? N’êtes-vous pas en paradis? Une fois en paradis, l’on n’a plus rien à redouter des feux de l’enfer.
Je ne sais si le fond même de mon compliment fut tout à fait du goût du mufti et de ses dignes collègues, car, après l’avoir prononcé et en avoir bien moi-même pesé tous les termes, je craignis que les oreilles pieuses de ces hommes de loi n’eussent été scandalisées du souhait que je venais de formuler, et qu’au lieu d’un compliment flatteur et agréable, je n’eusse prononcé devant eux qu’un blasphème horrible. Les félicitations nombreuses que je reçus après avoir débité mon distique, dissipèrent mes craintes ; ce qui les avait frappés par-dessus tout, c’était la texture de mes vers qui étaient du même mètre et offraient la même rime que ceux qui avaient été récités par le mufti. Comme je voyais qu’ils se trompaient sur leur véritable auteur et qu’ils avaient l’air de me les attribuer : « Vous me faites trop d’honneur, leur dis-je, le distique est dû à la plume de l’un des plus
célèbres poètes de l’Espagne, Abou-Yçhak Ibrahim ben- Khefàdjah (1). »
Cet aveu, qui était un hommage rendu indirectement à la mémoire des poètes de leur nation, sembla les flatter bien plus que le compliment lui-même : aussi se levèrent-ils tous de leur place pour s’approcher de moi et me serrer affectueusement la main. Craignant que ma présence ne finît par leur devenir importune et ne les empêchât d’expédier les affaires pour lesquelles ils s’étaient réunis, je profitai de ce moment pour prendre congé d’eux. Ils m’engagèrent à venir les voir souvent, et ils m’offrirent de me fournir tous les renseignements dont je pourrais avoir besoin pour compléter mes explorations. Je me retirai content des Arabes, de moi-même et de toute ma journée.
Le lendemain, j’expédiai les lignes suivantes au mufti El-Mahfoudhi, tant pour le remercier du bon accueil qu’il m’avait fait la veille, que pour Jm témoigner l’etlrne que j’avais conçue pour sa personne et la haute idée que je m’étais formée de son mérite.
(1) Poëte arabe de Cordoue, auteur d’un diwan ou recueil de poésie?. 11 se distingua surtout dans la satire. Suivant Ibn-Khallican, dans sa Vie des hommes illustres, il naquit en 450 et mourut en 533 de l’hégire. Hadji Khalifah, dans son Dictionnaire bibliographique , fait mention du diwan de Ben-Khéfâdjah. Casiri [Bibliolh. ar.-hisp. Escur., t.I,p.tl2) nous apprend que les poésies de cet auteur, formant trois volumes, se trouvent dans la Bibliothèque de l'Escurial. Voyez au surplus Anthologie grammaticale arabe deSilvestre de Sacy, p. 445, elles auteurs cités dans cette note. Le distique que j’ai cité de ce poëte se trouve dans Y Histoire des Béni Abd’ el-Wddg de Yahia ben-Khaldoun, fol. 4 r° de mon manuscrit.
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Par la faveur du Très-Haut, cette lettre jouira du bonheur d’être lue par le savant alfakih et intelligent mufti, le cid Tàher el-Mahfoudhi. Que Dieu le fortifie ! Amen.
O vous qui êtes doué d’une intelligence pure ( tâher ) et qui brillez (dhâher) par votre savoir et votre éducation libérale; le plus cher des hommes auprès de moi; celui que je considère comme la perle de ce siècle! ô vous qui, tel qu’un autre soleil, répandez la lumière dans les esprits et dissipez leurs doutes, comme les rayons de la lune dissipent l’obscurité de la nuit! certes, l’éclat, de votre resplendissante face a fait naître dans mon cœur la joie la plus vive et la plus sereine ; j’ai été ravi aujourd’hui des charmes de votre conversation et enchanté du choix et de l’élégance des expressions qui s uit sorties de votre bouche. A mes yeux, la noblesse de votre caractère et l’éminence de vos vertus vous élèvent au premier rang des hommes de mérite, et par votre prudence, ainsi que par votre
sagesse, vous brillez dans la sphère des jurisconsultes de l’éclat des Pléiades au firmament. Depuis que j’ai eu le bonheur de vous contempler, û éminent mufti! votre nom s’est gravé dans mon coeur en lettres ineffaçables, et les pages de ma mémoire ont reçu l’empreinte fidèle des traits distingués de votre physionomie. Puisse le souverain Créateur prolonger l’existence de vos jours dans le contentement ! Puissc-t-il conserver votre noble et précieuse personne. en lui accordant une protection spéciale et tout ce qui constitue le bien-être!
Le serviteur de son Seigneuretcelui qui espère en sa miséricorde, le cacis Bargès. Que Dieu le comble de ses faveurs!
Tlemccn, 3 octobre 1846.
Cette lettre, que j’avais tâché de rédiger dans le goût des Orientaux, c’est-à-dire avec l’emphase qui caractérise leurs compositions littéraires, me valut une réponse remarquable par l’hyperbole de l’expression et les citations en vers dont elle est ornée. Comme ce n’est pas une des pièces les moins curieuses que j’aie rapportées de mon voyage, j’en donnerai ici la traduction, en priant toutefois le lecteur de vouloir bien croire que je n’accepte ni le tiers, ni le quart des pompeux éloges que l’on m’y prodigue, et que je repousse les qualifications honorifiques et exagérées dont on me gratifie.
Voici donc cette réponse dont on trouvera le texte autographié à la fin de ce volume :
Au magnifique, très-fortuné, très-glorieux cid, le chéikh Barges. Que Dieu par sa grâce fasse prospérer sa grandeur!
Que Dieu conserve sa seigneurie, le chéikh magnanime, le savant profond, l’honneur des érudits, le pôle de la sphère des sages, l’éloquent, le disert, le spirituel, l’homme doué d’un mérite éclatant, celui qui est issu d’une famille honnête, qui est orné de qua-
lités éminentes et se distingue par des actions généreuses; celui qui réunit dans sa personne le savoir, l’esprit, la douceur, le pouvoir et la dignité de chef, les avantages d’une bonne éducation et une vie sans reproche ; celui qui jouit de l’estime commune, qui est revêtu de la robe du savoir la plus belle et la plus précieuse , le chéikh Bargès, professeur d’hébreu à Paris. Qu’il glorifie votre rang très-brillant, auguste, très-méritél Salut à vous, salut respectueux, suave, pur, sincère et parfait, qui vous soit porté sur les ailes saintes et vénérables des anges ! Que la miséricorde de Dieu et ses bénédictions se multiplient et se succèdent sur vous!
Bénie soit votre soirée! car nous avons reçu votre chère lettre et votre superbe écrit. Quant à la déclaration que vous nous y faites que votre cœur s’est épris d’affection pour nous et que vous nous avez voué toute votre amitié, vous saurez que nous partageons à votre égard les mêmes sentiments. En effet, depuis le moment où j’ai eu le bonheur de vous rencontrer, mon cœur est tellement plein de vous, qu’il a oublié tous les autres objets de son affection. Dieu a tracé dans la pupille de nos yeux l’image de votre personne, et cette image nous est toujours présente, en sorte que ni le repos, ni le sommeil n’ont plus de douceur pour nous, et que nous ne trouvons plus de plaisir ni à boire, ni à manger. J’éprouve toutes les amertumes de la séparation, et ma pensée se reporte vers vous à chaque heure, à chaque instant. Jamais de ma vie je n’ai rencontré votre pareil, car vous possédez toutes les qualités louables, et personne ne saurait vous être comparé ni pour l’esprit , ni pour l’instruction, ni pour tous les autres avantages de ce genre. Dieu mettrait le comble à mon bonheur, s’il me réunissait de nouveau à vous, afin de porter un soulagement à l’ardeur qui me consume. Combien s’est exprimé avec vérité celui qui a dit : «
« Que vous soyez présent ou absent, mon cœur ne rêve que de vous.
« Votre souvenir ne me quitte pas, même au milieu des piques et des escadrons ! »
C'est dans le même sens qu’un autre a dit :
« Ton souvenir m’est présent, dans le temps même où les lances s’abreuvent dans mon corps, et où les sabres de l’Inde dégouttent de mon sang. »
Sachez donc que je vous aime et que je me sens pour vous l'affection la plus sincère, laquelle ne changera, ni ne s’altérera jamais. Non, jamais je ne vous oublierai, lors même que je serai privé de la douceur de votre présence ; une heure de séparation me paraît aussi longue qu’une année entière. Dieu sait que si des affaires graves et de nombreux obstacles ne s’étaient présentés, je me serais déjà fait un plaisir de vous aller trouver, pour offrir à votre seigneurie les devoirs de l’amitié et vous donner des marques de mon affectueux dévouement. Il est vrai que ce sont là des excuses banales, et que les excuses, en général, ne méritent pas plus de créance que les proverbes et les dictons populaires (1) ; mais ceux qui connaissent le fond des choses pourront vous attester la vérité de mon assertion.
Nous supplions Dieu qu’il vous indique un route facile, vous donne le bonheur pour compagnon, ne vous prive pas des soins de sa Providence et réalise au plutôt nos souhaits ; car nous lui demandons en même temps qu’il ne mette pas entre nous une longucséparation,mais qu’il nous réunisse de nouveau : c’est là l’objet de notre espoir. Que Dieu nous fasse parvenir les nouvelles les plus heureuses de sa majesté lesultan très-auguste et très-puissant, et qu’il lui facilite l’accomplissement de tous ses devoirs! Qu’il vous conduise au bonheur et agrandisse votre gloire ! Une personne comme vous a le droit de dire aux autres : Ne courez pas après la caille, car dans le ventre de l’onâgre se trouve toute espèce de gi-r hier (2). Si vos occupations vous le permettent, faites-nous savoir
(1) Allusion au proverbe arabe: > ^ Certes,
les excuses sont toujours mêlées de mensonge. El-Meydaniyi, prov. XIX.
(2) C’est un autre proverbe arabe dont on peut voir l’origine dans Erpénius (Arabicœ linguœ tirocinium, Lugduni Batavorum, 1654, adagium XXXVII, pag. 54). Quod diclum, dit ce savant grammairien, vul-
votre heureuse arrivée, car les ainis, quand ils se séparent de corps, ne se séparent pas d’esprit, et quand leurs corps sont séparés, leurs volontés restent réunies.
Le 45 schewal 4262.
Le serviteur de son Seigneur, Tûher el-Mahfoudi. Que Dieu lui accorde ses faveurs !
Qu’il soit béni de Dieu celui qui a dit :
« Que ta visite soit longue ou fugitive, sois toujours la bienvenue, ombre chérie de mon ami (4 ) !
« Absent ou présent, sache que, s’il le fallait, je donnerais pour toi ma vie, ô toi dont l’image se montre à moi pendant la nuit!
« Crois-tu que ma paupière s’abandonne au sommeil comme la tienne?
« Non, je ne dors point ; mais pendant que ton image habite auprès de moi, mes yeux lui rendent leurs hommages et la contemplent en l'adorant. »
Un autre a dit :
« L’amour que je me sens pour toi mefaitendurerdes tourments inouïs. Le seul remède à mes maux, c’est de verser un torrent de larmes. »
Votre lettre nous a été remise par notre frère en Dieu, celui qui est aimé de Dieu, l’ami accompli, le réis très-fortuné, M. Eskousbou (Susboué), interprète en chef.
En sortant du bureau arabe je m’étais bien promis de ne pas rester longtemps sans renouveler ma visite et profiter des lumières des membres qui le composaient. En effet, au bout de quelques jours je revins dans le même lieu, croyant
gato usu in eos obtinuit, qui res suas ut summas j octant, quœ alienis longé sint inferiores.
(t) L’ombre, ou image desamants, joue un grand rôle dans les poésies des Arabes Vovez Journal Asiatique, avril 1830, pag. 376 et su’rv.
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y rencontrer le mufti et ses dignes collègues. Au lieu de ces personnages je trouvai un officier employé au bureau et deux chefs indigènes qui étaient venus là pour régler quelques affaires. L’un était l’agha des Beni-Snous et l’autre le caïd des Ouled-Riahh. Le premier avait nom cidi Mohammed ben-Abel’ Allah, et l’autre, cidi bel-Hadj. Ils étaient accompagnés du fourrier cidi Ilammou, de Tlemcen, le même qui avait été mis à ma disposition lors de mon voyage à Sebdou. Ces hommes qui, dans maints combats, s’étaient fait remarquer par leur ardeur guerrière et dont le nom répandait l’épouvante parmi les brigands de la montagne et les ennemis de notre domination, étaient doux comme des agneaux en notre présence ; ils semblaient ne respirer qu’à demi entre les quatre murs qui nous renfermaient : c’est qu’à ces hommes à demi sauvages et nés la plupart sur le sol libre du désert ou de la plaine, il faut le grand air, le ciel avec son vaste horizon, la terre avec ses plaines immenses et ses montagnes, refuge et abri de l’indépendance ; ils se trouvent à l’étroit dans nos maisons les plus commodes, dans nos palais les plus grands et les plus somptueux ; nos villes et nos capitales sont pour eux comme d’étroites prisons. Je m’approchai des deux chefs arabes pour les saluer et lier conversation avec eux. Ils méprirent tout d’abord pour un personnage revêtu de quelque haute dignité civile ou militaire ; leur étonnement ne fut pas petit quand ils apprirent de ma propre bouche qu’ils conversaient avec un marabout chrétien, avec un humble serviteur d’Aïça, fils de Lella Mariam, à qui soient le salut et la bénédiction de Dieu ! Ils me demandèrent alors si mon père vivait encore, et quel était son nom. Après avoir répondu
à ces questions, qui étaient de pure politesse, je les priai de me laisser comme gage de leur souvenir quelques lignes de leur écriture. Pour accéder à mon désir, l’agha des Beni- Snous, ayant demandé un kalam et une feuille de papier, traça en arabe quelques phrases dont voici la traduction :
Louanges à Dieu unique! Il n’y a de permanent que son empire.
A la seigneurie de notre ami, le plus cher des hommes auprès de nous, Monsieur Yousouf, fds de Bodros (Joseph, fils de Pierre). Que Dieu vous fasse prospérer, vous accorde sa faveur, vous aide et vous conduise dans le bon chemin! Salut à vous, ainsi que la miséricorde de Dieu !
Nous n’avons rien autre à vous dire qu’à vous demander comment vous vous portez et comment vont vos affaires. Puissent-elles marcher d’une manière conforme à vos désirs ! Maintenant, si vous voulez bien vous informer de l’état de notre santé, nous vous dirons que, grâce à Dieu ! nous allons bien et que notre santé promet de se maintenir. Sur ce, salut!
Le serviteur de son Seigneur, Mohammed ben-Abd’ Allah benel-Dj illani. Que Dieu lui accorde sa faveur! Amen (I).
Ayant pris de ses mains la feuille de papier, je la présentai au caïd des Ouled-Riahh, qui, à son tour, écrivit les mots suivants :
Louange à Dieu unique! 11 n’y a d’éternel que sa face.
A notre ami, le plus cher des hommes auprès de nous, le cid Yousouf, flls de Bodros. Que la paix de Dieu, sa miséricorde et ses bénédictions reposent sur vous! Nous vous prions de vous joindre à notre demande. Ensuite, nous désirons de votre part que vous fassiez des vœux pour notre bien, parce que vos prières sont toujours bien accueillies par le Seigneur (2).
(1) Voir le texte arabe autographié à la fin du volume.
(2) Voir le texte arabe autograpbié à la fin du volume.
Quand il eut achevé d’écrire, je repris la feuille de papier, et remerciant les deux chefs arabes de la marque d’amitié qu’ils venaient de me donner, je leurs dis que je garderais cette feuille comme un trésor précieux et que je la mettrais souvent sous mes yeux , « parce que, ajoutai-je, suivant le proverbe, la vue de l’écriture de quelqu’un équivaut en quelque sorte à la vue de la personne qui l’a tracée : U ^
Avant que je prisse congé d’eux, ils m’engagèrent à aller visiter leurs tribus, en me promettant l’accueil le plus bienveillant et le plus hospitalier. Je leur dis que le temps de mon retour en France s’approchait, et que j’éprouvais le regret de ne pouvoir accepter leur aimable invitation.