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Louange à Dieu, maître de l’univers! Que Dieu soit propice à notre seigneur et patron Mohammed, le prince des Envoyés!
Ceci est le tombeau du vénérable alfakih, du lecteur zélé du Livre, le cid El-ïladj, fils du saint, docte et savant El-Barakah, fils du hadj El-Babdéry,qui est décédé au commencement dedhou ’lhidjdjah de l’année -H 73. Que Dieu lui fasse miséricorde!
Un officier qui m’avait vu copier l’inscription, m’apprit qu’un vieillard arabe, membre du bureau, ne franchissait jamais ce seuil sans pousser un soupir, regrettant qu’un nom aussi vénérable que celui de l’ alfakih pour qui cette épitaphe avait été dressée, fût à chaque instant du jour profané par les pieds de ceux qui entraient ou sortaient. Je conclus de ces paroles que feu cidi El-Hadj ben-el-Barakah était quelque personnage en grande vénération à Tlemcen.
Il était deux heures et demie quand nous quittâmes le bureau arabe. Nous sortons de la ville par la Porte de Fer et nous suivons la route qui mène à Sebdou. Au bout de
quelques minutes nous longeons le Sèhridj, immense réservoir sans eau, auquel nous promettons, en passant, une prochaine visite. Plus loin, nous effleurons le mur de la modeste chapelle de Cidi bou-Djemâah, saint homme de marabout qui vécut en reclus volontaire et donnait des avis salutaires à ceux qui venaient le consulter dans sa retraite.
A peu de distance de la porte El-Khamys, les Koroughlis nous font remarquer à notre gauche la cobbah ou monument sépulcral de Baba-Safyr, le premier des Turcs qui, après la conquête de Tlemcen par Barberousse, vinrent s’établir dans cette cité. Le chemin est bordé à notre gauche de tombeaux, d’épitaphes plantées dans le sol et de chapelles funéraires qui tombent en ruines. Nous apercevons du même côté et vis-à-vis la porte El-Khamis,que nous franchissons, la Grande-Cascade qui se précipite avec fracas du haut de la chaîne escarpée du Sakharalaïn. Avant d’entrer dans l’ enceinte de la Mansourah, nous passons par-dessus un vieil aqueduc qui est à fleur de terre et qui probablement conduisait autrefois dans cette ville les eaux de la Fewàrah.
La Mansourah, que nous avons parcourue dans le sens de sa longueur et de sa largeur, est un espace rectangulaire de 1,300 mètres de long sur 750 mètres de large, entouré de murs flanqués par des tours carrées qui n’ont ni porte, ni ouverture quelconque.
Ces murs et ces tours sont formés d’immenses blocs en pisé, qui ont acquis la consistance et la solidité delà pierre. Les murs ont un peu plus d’un mètre d’épaisseur. Six grandes portes sont percées sur la face septentrionale. Je con-
jecture qu’il y en avait autant sur la face méridionale, mais à l’exception des tours qui sont encore debout, le mur ayant été démoli de ce côté sur une assez longue étendue de terrain, il ne m’a pas été permis de m’assurer du fait en question. La face occidentale ne présente qu’une porte fort large qui s’avance en dehors des murs. Cette porte avait sans doute son pendant sur la face orientale du rempart, où il ne reste que quelques tours s’élevant çà et là et quelques pans de murailles à moitié abattues. L’on ne rencontre dans la Mansourah ni maisons, ni habitants; la moitié de sa superficie est livrée à la culture. C’est dans la partie occidentale de l’enceinte que s’élève, à côté d’une vieille mosquée en ruines et au-dessus d’une grande porte cintrée, la fameuse tour objet de l’admiration de tous les voyageurs qui ont visité Tlemcen. « Ge minaret, dit M. Azéma de Montgravier, est un morceau charmant d’architecture mauresque, où le plein cintre et l’ogive sont agréablement entremêlés. Il y a trois étages de fenêtres doubles divisées par une colonnette, et les intervalles d’un étage à l’autre sont remplis par une guirlande de découpures et d’arabesques, qui encadrent les ouvertures en rampant du haut en bas de l’édifice, avec les accidents les plus variés. »
Une circonstance qui frappe d’étonnement tous ceux qui contemplent cette élégante construction, c’est que la portion qui regardait l’Orient s’est écroulée, tandis que la face Ouest est restée tout à fait intacte. Quand on considère cette moitié de tour qui s’élève avec ses masses de pierres et de briques vernissées à une si grande hauteur, l’on se demande si ce n’est pas une main invisible qui retient ainsi suspendu dans les airs ce merveilleux édifice.
L’imagination arabe, si fertile en légendes, attribue au courroux céleste la chute de la face orientale du minaret. Suivant la chronique, le monument fut construit par deux maçons, dont l’un Maure et l’autre Juif. Lorsque l’ouvrage fut achevé, le sultan déclara au Juif que, la porte du minaret donnant dans la mosquée, il ne pouvait sortir de la tour sans traverser le lieu saint et par conséquent sans le souiller, ce qu’il ne permettrait jamais ; que s’il voulait descendre du minaret et se retirer, il n’avait qu’à embrasser la religion du Prophète et à faire la profession de foi musulmane. L’enfant d’Israël, à qui l’apostasie répugnait, demanda du temps pour faire ses réflexions sur le parti qu’il avait à prendre ; puis il demanda qu’on lui envoyât une certaine quantité de papier, ce qui fut exécuté. Il s’en servit pour se faire des ailes, et un beau jour que l’aquilon soufflait avec violence, on vit le nouvel Icare prendre son essor et du faîte de la tour s’envoler dans l’espace. Sa course dans les régions inconnues qu’il traversait, ne fut pas de très-longue haleine ; emporté par le vent qui déchira ses faibles ailes, il alla choir sur une éminence rocailleuse où il se cassa le cou. Cette éminence s’appelle encore de nos jours la Colline du Juif Apres cela, Dieu, qui n avait pas béni
le travail du Juif, fit tomber par sa volonté la portion de l’édifice qui avait été bâtie par la main de l’infidèle.
Cette légende est diversement rapportée par les Arabes ; j’ai choisi le récit le moins absurde et me suis borné à un seul, dans la crainte de faire tort au bon sens du lecteur et de mettre sa patience à l’épreuve.
Sur le frontispice de la porte cintrée qui supporte la tour, on lit la formule de profession de foi musulmane :
J’atteste qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et que Mohammed est l’envoyé d’Allah.
Les caractères de l’inscription appartiennent à l’écriture dite coufique. Après la formule de profession de foi viennent des mots qu’il m’a été impossible de déchiffrer, parce que les pierres sur lesquelles ils sont gravés, sont de couleur grise et cendrée, et que, de plus, la forme des lettres est usée par le temps.
La mosquée à laquelle le minaret était attenant, subsiste encore en grande partie. Les murs, qui sont construits en pisé, ont un mètre et demi d’épaisseur. Elle occupe un espace carré de quatre-vingt-quatorze pas de long sur soixanteneuf de large. Sa direction est dans le sens du Nord-Ouest au Sud-Est. Le mihrab, qui présente la forme d’un demicercle, reçoit le jour par deux fenêtres placées dans le haut du mur, l’une à gauche et l’autre à droite. Sur lesdeux côtés du mihrab et au-dessus s’ouvrent quatre autres fenêtres plus grandes. Dans la partie supérieure du mur septentrional, on en compte neuf; il devait y en avoir autant sur la face occidentale dont le mur est ruiné en grande partie. D’après le nombre des colonnes dont on voit encore les bases en plusieurs endroits, je conjecture que la mosquée contenait neuf ou dix nefs et avait au centre une cour. Sans compter la grande porte cintrée qui supporte le minaret, quatre portes ornées de sculptures et de piliers étaient pra-
tiquées dans les murs, dont deux à l’Orient, l’une à droite, l’autre à gauche du mihrab , et deux à l’Occident, séparées entre elles par un intervalle de trente pas. 11 n’y a pas de porte sur le côté septentrional. Toutes ces portes, ainsi que le minaret, sont construites en pierres de taille et cipientées avec du plâtre et de la chaux. A une certaine distance du minaret et du côté Nord-Ouest, Mn voit une source d’eau très-abondante etYTe^cefiente qualité, que l’on appelle Ain Mokdâd ^c). Les Koroughlis m’ont dit que Mokdâd était le nom du fils d’un sultan de Tlemcen.
Suivant une tradition qui a cours dans le pays, la Mansourah serait un camp qu’un sultan du Maroc, surnommé le sultan Noir, aurait fait construire pour ses troupes pendant le siège qu’il mit devant Tlemcen. Ce sultan, qui, d’après quelques-uns, serait le sultan Yâakoub el-Mansour, aurait fait bâtir les tours et le mur d’enceinte avec de la terre apportée du Maroc dans les musettes des chevaux de son armée, et l’ouvrage aurait été achevé dans l’espace d’une nuit : c’est une absurdité mise à la remorque d’un grossier anachronisme. Le docteur Shaw affirme que le roi Mérinite Abou T-Hassan, pendant le long siège qu’il fit de Tlemcen, avait le projet de convertir la Mansourah en une espèce de forteresse, pour tenir cette première ville plus rigoureusement bloquée. Le voyageur anglais commet ici une erreur, car le prince Mérinite dont il parle et qui régna vingt-cinq ans après le sultan Abou-Yâakoub, n’eut pas besoin de bloquer Tlemcen, où il entra sans coup férir et à la première sommation. Il est vrai qu’il fut obligé d’assiéger pendant trois ans le Méchouar, où le sultan de Tlemcen, Abd’ er-
Rahman abou-Téschifyn , s’était renfermé avec une partie de ses troupes ; mais la Mansourah se trouve à une distance trop grande de cette citadelle, pour que l’idée soit jamais venue à Abou ’l-ïïaçan de serrer le siège du Méchouar, qui est situé dans la ville, en allant se confiner à une demi-lieue de là dans l’enceinte murée de la Mansourah. Le docteur Shaw semble d’ailleurs confondre le siège dont il est ici question avec celui dont nous allons parler et auquel la Mansourah doit sa véritable origine. Yoici ce que les historiens arabes racontent à ce sujet.
Âbou-Saïd Othman , fils et successeur de Ghamorâcen, premier roi de Tlemcen, avait donné asile à un ennemi puissant du roi Mérinite de Fez. Cette conduite généreuse lui attira sur les bras les armes de ce dernier. Abd’ Allah Youçouf en-Nacyr-Lidyn Allah, surnommé Abou-Yâakoub, après avoir envahi plusieurs fois le royaume de Tlemcen, après s’être emparé de la plupart de ses places fortes, vint définitivement mettre le siège devant cette capitale. Le blocus commença le mardi, 2 de schâaban de l’année 698 de l’hégire (1297-8) ; chaque jour, de nouvelles attaques étaient dirigées contre la place, et les assiégés étaient harcelés de tous les côtés. Cela dura jusqu’à l’approche de l’hiver. Alors, le roi Mérinite, pour se mettre à l’abri de la mauvaise saison et prolonger tranquillement le siège, se fit construire un palais sur l’emplacement même où il avait planté sa tente ; en face de ce palais il érigea une grande mosquée pour y réciter la khotbah les jours de vendredi. Il ordonna à ses soldats de se construire des habitations, et l’on vit bientôt surgir çà et là dans le lieu du campement quantité d’édifices et de maisons.
Abou-Yâakoub renferma le palais et le temple dans un même mur d’enceinte. Deux années après, c’est-à-dire l’an 702 de l’hégire (1302-3), le même prince ordonna d’élever autour des nouveaux édifices la grande muraille, ouvrage qui fut commeftcé le 5 du mois de schewal. Le camp, qui jusque-là avait porté le nom de Mansourak ou d'armée victorieuse Ï.WM), prit celui non moins prétentieux
de Tlemcen la Neuve (1). Othman étant
mort pendant le siège, Mohammed abou-Zéyan, son fils, lui succéda sur le trône. Cependant la cité bâtie par le roi de Maroc recevait tous les jours de nouveaux embellissements ; l’on y construisit des hôtels magnifiques, des bains commodes, des fondoucs, des marchés et des hôpitaux. Un minaret d’une hauteur et d’une élégance remarquables fut ajouté à la grande mosquée, et des pommes d’or du poids de sept cents dinars placées sur son faîte en guise d’ornement. Les assiégés, après avoir souffert tous les maux qui sont la suite d’un long siège et d’une guerre à outrance, étaient à la veille de se rendre, lorsque la main d’un assassin vint mettre un terme à leurs souffrances. Abou-Yâakoub, poignardé le matin par l’un de ses eunuques, rendit le dernier soupir dans la même journée, vers l’heure de la prière de l’asr (2). Sa mort eut lieu un mercredi, 5 du mois de dhou ’l-câadah de l’année 766 de l’hégire (i306-7). Thâbit Amer, son petit-fils, impatient de recevoir l’hommage de ses nouveaux sujets, se hâta de lever le siège et de se transporter à Fez, capitale de l’empire. Mais avant de par-
(1) Mohammed et-Tenessy, p. 85, et Yahia ben-Khaldoun, fol. 4 v°.
(2) Vers trois heures de relevée.
tir avec son armée, il fit la paix avec le roi de Tlemcen, lui rendit toutes les places dont Abou-Yâakoub, son aïeul, s’était emparé, à l’exception de Tlemcen la Neuve dont il voulut conserver la souveraineté, en imposant toutefois à Thâbit Amer l’obligation d’entretenir les édifices de la cité et de laisser s’y établir tous ceux qui se présenteraient. Le siège avait duré huit ans, trois mois et cinq jours (1). Les habitants de la ville avaient été réduits à manger des cadavres, des reptiles et toutes sortes d’animaux, tels que des souris et des serpents. « Jamais, dit Mohammed et-Tenessy, l’on n’avait vu à Tlemcen une pareille calamité. Le sel s’y vendait deux dinars le rotl (la livre) ; il en était de même de l’huile, du beurre, du miel et de la viande. Un auteur rapporte que le prix d’une poule n’était pas au-dessous de huit dinars d’or. Il n’y avait pas d’autre bois à brûler que celui des poutres et des charpentes des maisons que l’on démolissait pour cela. Comme la plupart des habitants avaient déserté la ville, elle ne comptait plus environ que deux cents hommes du peuple et un millier de combattants qui faisaient chaque jour des sorties et cherchaient l’occasion de se mesurer avec l’ennemi. Au commencement de la journée où le sultan de Maroc reçut le coup de la mort, le blés’ était vendu huit dinars le sâa (le boisseau); dans l’aprèsmidi, lorsque le siège eut été levé, le prix du sâa descendit à un huitième ( thomn ) de dinar (2). » Suivant le récit de Yahia ben-Khaldoun (3) , pendant le siège de Tlemcen, le
(1) Yahia ben-Khaldoun, fol. 85 v°.
(2) Mohammed et-Tencssy, pag. 86.
(3; Fol. 15.
blé se vendait deux dinars et un quart le huitième du sâa, et un sâa d’orge la moitié de ce prix. Le jour même de la levée du siège, le prix du blé descendit à un huitième de dinar pour huit sâa, et celui de l’orge à un huitième de dinar pour seize sâa.
Âbou-Hammou Mouça, qui avait succédé à son frère Mohammed abou-Zéyan, mort pendant le siège (1) , profita des troubles qui agitèrent ensuite l’empire du Maroc, pour ruiner la ville fondée par Àbou-Yâakoub ; il démolit tous les édifices qu’elle renfermait, et il n’y laissa d’intact que le mur d’enceinte avec ses tours, la grande mosquée et son admirable minaret. Mais les successeurs de ce prince, peu jaloux de la conservation d’un monument qui perpétuait le souvenir de l’humiliation de Tlemcen, négligèrent de faire à la mosquée les réparations rendues nécessaires par le temps, et peu à peu elle tomba en ruines. Quant au minaret, qui avait été construit en pierres de taille carrées et liées entre elles par un ciment excellent, et qui, par conséquent, semblait promettre une plus longue durée, l’on ignore à quelle cause particulière il doit la chute de sa face méridionale. Faut-il l’attribuer à la vétusté, à un tremblement de terre ou au marteau destructeur des hommes? L’histoire garde sur ce point le plus profond silence, et les traditions locales qui
(l)D’aprèsYahiaben-Khaldoun, Abou-Zéyan seraitraortaprès la levée du siège ; mais j’ai préféré suivre l’opinion de Mohammed et-Tenessy qui place cette mort avant la fin du siège, s’appuyant sur l’autorité de l’auteur du Dorur el-Ghorar qui avait assisté au siège et avait été témoin des événements qu’il raconte.
font intervenir dans cette chute la puissance et le courroux de la divinité, ne nous apprennent rien.
Après deux heures d’explorations, je repris la route de Tlemcen, car le soleil descendait rapidement vers l’horizon et mes Koroughlis commençaient à perdre patience. En quittant ces lieux tout remplis de souvenirs historiques, je saluai pour la dernière fois ce minaret, chef-d’œuvre d’élégance et de grâce, ces débris d’une civilisation qui a disparu depuis longtemps de cette terre, ces imposantes ruines que l’Arabe a consacrées par le merveilleux des légendes et livrées au puissant domaine de l’imagination.
Arrivés en dehors de l’enceinte, nous traversons un ruisseau dont les bords sont ombragés par des figuiers, des trembles, des églantiers, des vignes sauvages et autres arbustes qui s’enlacent les uns dans les autres. Il porte le nom de Mâ-khokh fL»), courant d’eau
Nous rentrons dans la ville par la Porte de Fer, au moment où l’astre du jour vient de cacher son disque derrière les montagnes enflammées de l’Occident.
du pêcher.