‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 28 sur 54 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Excursion à Hubbed. — Sa grande mosquée et les inscriptions

arabes dont elle est ornée. — Tombeau de cidi Bou-Médyn. —

Légende de ce personnage célèbre.

Le village de Hubbed, que les Arabes et les Européens désignent communément sous le nom de Cidi bou-Médyn, est situé à une demi-lieue à l’est de Tlemcen. La beauté du site où il est placé, la réputation du marabout qui y est enseveli, la magnifique chapelle sépulcrale qui a été érigée en l’honneur de cidi Bou-Médyn, les légendes et les récits merveilleux qui placent ce personnage au premier rang de l’Islam, la vénération que les dévots musulmans professent pour cette mystérieuse localité, tout cela était fait pour exciter la curiosité d’un touriste et attirer l’attention d’un voyageur. J’étais encore éloigné de Tlemcen d’une journée de marche que déjà j’avais aperçu, des hauteurs qui dominent la vallée de l’Icer, dans le lointain, sur le flanc du Sakharataïn et au milieu de flots de verdure, le blanc minaret de Hubbed et son antique mosquée. Depuis ce moment, j’étais impatient de faire une visite à cette localité, je ne rêvais que du célèbre marabout dont j’avais lu la vie dans Yahia ben-Khaldoun et dont le nom, répété par toutes les bouches, retentissait à mes oreilles depuis que j’avais posé le pied sur la terre d’Afrique.

J’avais aussi présents à mon esprit ces vers d’un poète qui plus d’une fois avait visité ces lieux, Mohammed ben- Youçof el— Kaïciyi el-Andalociyi (1).

J, J! 1 jJLss* tjj

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J-jSLJI f-i

Le matin, avant le lever de l’astre du jour, franchissant cette porte [Bab el-Djiad), dirige tes pas vers la charmante Hubbed, et laisse à l’écart, loin de toi, les soucis qui tourmentent ton âme.

Visite d’abord le tombeau de la couronne des contemplatifs, Schohaïb, ce grand, cet admirable saint.

Par cette visite, tu accompliras à la fois une action agrableàDieu

(1) Il florissait sous le règne d’Abou-Hammou Moucé, sultan de Tlemcen.

et tu te procureras un avantage temporel : tes péchés seront effacés et tes chagrins se dissiperont.

Puis, repose-toi quelques instants dans la grotte sacrée et laisse errer librement tes regards sur la plus ravissante des beautés.

Promène-toi ensuite dans les jardins, dans les parterres de verdure et de fleurs qui entourent le hameau. Gravis enfin le flanc verdoyant de la colline voisine.

Là, tes oreilles seront récréées, soit par le chant des rossignols perchés sur la cime des arbres ou voltigeant dans le ravin, soit par le murmure du ruisseau qui descend vers la plaine.

Le mercredi, 7 octobre, fut le jour choisi pour l’accomplissement de mon pèlerinage.

Quatre Koroughlis armés jusqu’aux dents m’attendaient dans la cour du bureau arabe : ils avaient reçu l’ordre de me servir d’escorte dans le court trajet de Tlemcen à Hubbed, car, s’il y avait péril à s’écarter seulement d’une centaine de pas des remparts de la ville, il eût été souverainement imprudent d’aller seul et sans armes à la distance de deux ou trois kilomètres. Ce que, d’ailleurs, j’avais ouï dire de Tardent fanatisme des habitants du village et des gardiens du tombeau du saint, était loin de me rassurer sur les dispositions de mes hôtes futurs. C’est auprès du tombeau de cidi Bou-Médyn que vont s’inspirer les bandits qui assassinent les Chrétiens, et chaque nuit, dit-on, le saint apparaît à quelque marabout de l’endroit pour lui prédire la fin prochaine de la domination des Infidèles et des étrangers.

A la vue de mes bons Koroughlis, prêts à faire usage de leurs fusils pour protéger ma vie, la confiance et le courage firent place dans mon cœur aux premières impressions de crainte dont je n’avais pu me défendre.

Le nouveau curé de Tlemcen, désireux de connaître, non les ouailles qu’il pouvait avoir à Hubbed, car ce village ne possédait pas un seul Chrétien, mais les monuments qui ornent cette localité, voulut bien faire partie de notre expédition , et nous accompagner , sinon pour remplir un devoir pastoral, du moins comme ami des antiquités et admirateur des beaux sites.

Pour compléter notre escorte et la rendre plus respectable, le caïd de Tlemcen, cy Hammady ben-es-Sekkal, nous avait envoyé l’un de ses chiaouch, espèce de sergents qui remplissent auprèsdes autorités musulmanes les fonctions d’huissiers et, au besoin, celles d’exécuteurs des hautes œuvres. Celui dont nous avions l’honneur d’être escortés s’était fait une grande réputation d’habileté dans l’administration des coups de bâton. Il avait le visage maigre et pâle; les bras velus et nerveux , le regard fier et malin , la démarche hautaine et assurée : ces qualités faisaient de lui la terreur des malfaiteurs ; les honnêtes gens même ne pouvaient le regarder sans éprouver un frisson de crainte et de répulsion. Saghiour ben-Guennasch (^.Lü *©), tel était son nom, se mit

en route sur un signe que nous lui fîmes, précédant seulement de quelques pas les Koroughliset brandissant de temps à autre le bâton dont il était armé et qui était à la fois l’emblème et l’instrument de ses terribles fonctions. M. le curé et moi nous marchions entre deux Koroughlis et nous formions, pour ainsi dire, l’arrière-garde.

Nous traversâmes ainsi la ville dans presque toute sa longueur, et cela au grand étonnement de tout le monde, car les uns se demandaient si on allait nous administrer la

bastonnade, et les autres assuraient que Ton nous menait hors des remparts pour nous passer par les armes.

Cependant nous franchissons la porte dite de Cidi Bou- Mêdyn ^.b) ; nous entrons dans le quar¬

tier d’Agadyr que nous traversons en passant à côté de son vieux minaret, et nous sortons par la porte des Coursiers ) , élégant morceau d’architecture mauresque dont nous avons donné plus haut la description.

Nous suivons ensuite un sentier qui se dessine à peine sur un sol couvert de verdure et de fleurs champêtres. Nous marchons à l’ombre des lentisques ( botom ), des peupliers, des cerisiers, des frênes, des caroubiers et autres arbres qu’enlacent dans tous les sens les bronches puissantes et flexueuses des vignes sauvages. Sous cette voûte de verdure surgit une forêt non moins luxuriante qui se compose de sanguins, de lauriers-rose, de fusains, de tamarix et de mille autres arbustes. Çà et là , l’agave américaine montre ses dards acérés à travers le lacis des plantes grimpantes, et le figuier de Barbarie étale ses vertes palettes ornées de fleurs et de fruits. Nous nageons en quelque sorte dans un océan de verdure ; la végétation est d’une richesse qui étonne nos regards. L’on respire un air frais et doux ; des milliers d’insectes embellissent cette nature luxuriante par les superbes couleurs dont ils sont revêtus, et l’animent par leurs bourdonnements auxquels répondent les joyeux concerts des oiseaux qui se balancent sur les rameaux des arbres. Tandis qu’au loin les crêtes des montagnes et les plaines qu’elles dominent, sont inondées des splendeurs de la plus éblouissante lumière , c’est à peine si quelques rayons du

soleil, perçant obliquement le feuillage et l’ombre qui nous couvrent, viennent expirer à nos pieds. En présence de ces magnificences et de ces beautés, nous sentons la main invisible qui les a semées dans la nature, et notre âme se reporte avec reconnaissance et amour vers les régions éternelles d’où elles émanent et où réside la souveraine beauté.

En sortant de ce bois, que nous ne quittons pas sans regret, nous rencontrons une redoute en ruines que les Arabes appellent Bits er-Risch c^j), Maison de la

plume. Les murs, qui sont construits en pisé, sont d’une épaisseur remarquable. A côté de la redoute, l’on voit un ruisseau qui coule dans un lit profond et que l’on traverse sur un pont nouvellement construit par les Français ; les bords sont ombragés par des trembles, des tamarix et des sureaux waruouro). Ce courant d’eau porte chez

les Arabes le nom d 'Oued Metchkâna (LILCs^ __pL).

Après avoir franchi le pont, nous entrons dans un cimetière immense qui s’étend presque jusqu’à Hubbed ; des milliers de plaques de grès sont plantées dans la terre : ce sont des épitaphes arabes gravées avec beaucoup de soin. Quelques-unes sont rédigées en vers et contiennent l’éloge du défunt; la plupart sont écrites sur les deux faces de la pierre, dont l’une regarde l’Orient et l’autre l’Occident; toutes elles sont surmontées d’une figure qui ressemble à un turban.

Plus loin, sur le bord du chemin et à notre droite, s’élève un caroubier solitaire qui couvre de son ombre deux ou trois tombeaux. A deux ou trois cents pas de là , nous rencon-

trons à notre gauche et tout près du chemin une source magnifique dont l’eau sert à l’arrosage des champs voisins. On l’appelle Aïn Wanzoutsah ^),et c’est d’elle

que le cimetière que nous traversons tire son nom de M ecbaret W anzoutsali. Ce cimetière renferme les cendres de plusieurs illustres personnages dont Yahia ben-Khaldoun nous a laissé la biographie dans son Histoire des Béni Abd’ el-Wâdy. Nous apercevons ensuite non loin de la route la chapelle sépulcrale (LS) de cidi Mohammed es-Senouciyi (membre de la tribu des Beni-Snous), marabout célèbre dans le pays.

A quelques pas de là, un superbe micocoulier (isjtj^L lerzâzah) qui étend ses branches vigoureuses au-dessus d’une fontaine sans eau et tombant en ruines , semble nous inviter à nous reposer quelques instants à son ombre. Nous cédons à cette muette invitation et nous nous asseyons sur les débris du monument. Les Koroughlis nous font voir dans le voisinage un minaret délabré et solitaire : la mosquée à laquelle il était attenant a entièrement disparu, et ils ne peuvent nous en dire le nom. Il n’en est pas de même d’une chapelle que nous voyons blanchir sur le penchant de la colline et qui a été érigée, disent-ils, en l’honneur de cidi Ben-Âly Ameur.

Nous approchons du village de Hubbed. La route se hérisse de pierres, se ravine et va en montant. Nous rencontrons un courant d’eau qui fuit obliquement le long de la côte et se dirige vers la plaine du côté de Tlemcen ; il n’arrive pas au terme de sa course, car il se perd en route et s’égare dans les champs : c’est un ruisseau qui alimentait

autrefois les fontaines d’Agadyr et que l’on y amenait d’une source appelée Aïn el-Lourit (\k>j A5! ^ ) , dont nous parlerons plus loin.

Nous touchons enfin au terme de notre excursion : une rue étroite et sale, bordée des deux côtés de vieilles masures, de maisons dont le toit s’est écroulé ou menace ruine, nous mène en serpentant devant le porche d’une grande et belle mosquée, l’une des plus vénérées de toute l’Algérie.

Dès la veille, les autorités du pays avaient été prévenues de notre arrivée par une lettre du gouverneur de Tlemcen. Nous trouvâmes donc sur la place de la Grande-Mosquée deux personnes respectables qui nous firent les honneurs de la bienvenue et nous accueillirent d’une manière assez convenable. L’un était un marabout chargé de la garde des clefs de la cobbah de cidi Bou-Médyn : il se nommait El- Hadj Hâmedben-Edhrâhou ^lAt) ; l’autre,

du nom de Moulé el-Abbès, était le chéikh el-beled, c’est-àdire le maire de l’endroit. Après les premiers compliments d’usage, j’exposai aux deux Arabes le but de mon excursion et le désir que j’avais de visiter la célèbre chapelle de cidi Bou-Médyn. Alors le chéikh el-beled pria le marabout d’aller chercher laclef dont il était le gardien, puis, se retournantvers moi, il me montra la cobbah qui s’élevait en face du porche de la Grande-Mosquée, mais sur un plan beaucoup plus bas. La chapelle était, d’ailleurs, masquée, du côté de la rue, par une muraille de quatre à cinq mètres de haut, et elle était entourée au levant, au couchant et au nord, de maisons et autres constructions, en sorte qu’elle se trouvait comme ensevelie dans un trou.

Au-dessus de la porte de la très-vénérée chapelle, je lus l'inscription suivante :

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-X/^*- t -t ï ^ ^3 ti^sh J •$ ^ , .xJl i. 1 ^ia3 1

Louange à Dieu! Ce monument funéraire et béni, qui renferme le tombeau du chéikh cidi Abou-Médyn (que Dieu nous fasse participer aux grâces et aux faveurs octroyées à ce saint! amen), a été restauré et orné par les ordres derémirAbd’Allah,cidMohammed-bey (que Dieu lui accorde son appui et son secours et lui donne pour demeure le Paradis!), l’an -1208, mille deux cent huit de l’hégire.

Contemple ces perles magnifiques qui parent un noble cou : c’est le don d’un jeune amant, et elles ont été réunies ensemble par le généreux fils de Sarméchik.

Cependant le marabout arrive; il nous ouvre la porte, et nous entrons. Nous descendons dans la cobbah par un escalier étroit et tournant. Après avoir descendu une dizaine de degrés, nous trouvons à notre droite une porte qui donne entrée dans une petite cour oblongue où se trouvent des tombeaux et des épitaphes plantés dans le sol. Quelques degrés plus bas et à gauche on voit également une chambre sépulcrale, ornée de plusieurs épitaphes plantées dans la terre : là, aussi bien que dans la cour oblongue, ont été ensevelis certains personnages qui ont mérité par leurs vertus de reposer après leur mort près du tombeau du grand saint Bou-

Médyn. Des princes, des savants, des derviches, des sages et des fous se trouvent placés là côte à côte, pêle-mêle et sans autre distinction que les épitaphes qui indiquent leurs titres et leurs noms, dans ce réduit étroit de la mort et de l’égalité. Quand je passe devant ces témoins irrécusables du néant de l’homme ; quand je songe que ces inscriptions funéraires, que ces débris de l’homme recouvert d’un peu de poussière sont les seuls restes de la gloire , des richesses ou de la science de ceux à qui ces modestes monuments furent érigés , un sentiment de tristesse et de mélancolie s’empare de mon cœur ; il me semble voir errer autour de moi les âmes qui animèrent autrefois ces corps réduits aujourd’hui en poudre , et un frisson glacial parcourt tous mes membres, quand je m’interroge sur le sort actuel de ces âmes, et qu’une voix me répond qu’elles sont mortes dans les ténèbres de l’infidélité et de l’erreur.

Dans ce moment une autre pensée non moins sérieuse vient traverser mon esprit. Aux yeux des indigènes qui nous accompagnent, nous ne sommes nous-mêmes que des infidèles et des ennemis déclarés de Mahomet , et nous nous trouvons au sein d’une population entièrement composée de Musulmans renommée pour son fanatisme. La porte par laquelle nous sommes entrés dans la chapelle mystérieuse a été refermée avec soin derrière nos pas; nos cris, si nous en poussions, parviendraient à peine jusqu’à la rue ; ils pourraient, d’ailleurs, être comprimés dans nos bouches; dans un lieu aussi solitaire et aussi caché, un crime commis jouirait facilement du bénéfice du secret et de l’impunité ; l’odeur du sang de deux marabouts chrétiens, immolés dans

le sanctuaire même d’un marabout musulman, ne serait pas tout à fait désagréable au patron vénéré du village de Hubbed, et Allah, apaisé par ce double sacrifice, pourrait bien se déterminer à hâter le moment de l’expulsion des Infidèles et celui du triomphe de l’Islam. Telles sont, peut-être, me disais-je en moi-même, les pensées qui dans ce moment préoccupent les hommes qui nous accompagnent et nous entourent ; tels sont peut-être les terribles projets qu’ils se disposent à réaliser sur nous. Pendant que ces tristes réflexions roulaient dans mon esprit, je m’aperçus que j’étais arrivé au bas de l’escalier où se trouve un puits dont l’eau a la vertu, me fut-il dit, de purifier ceux qui en boivent. La vue des quatre Koroughlis qui m’avaient précédé de quelques pas et m’attendaient dans cet endroit, me rassura contre moi-même et fit disparaître de mon cœur toute idée de défiance. Je me mis donc à l’instant à procéder à l’examen de l’intérieur de la chapelle dont je vais donner ici une courte description.

La cobbah de cidi Bou-Médyn se compose de deux parties bien distinctes, savoir : d’une coupole qui est proprement le sanctuaire où se trouve le tombeau du saint musulman, et d’un parvis ou cour antérieure. Le parvis est un bâtiment carré et découvert de sept à huit mètres de long sur dix ou douze de haut. Il est orné d’un péristyle et de colonnes de beau marbre blanc ; les murs sont revêtus de carreaux de faïence de diverses couleurs, et des dalles de marbre taillées en losange dérobent le sol à la vue.

On entre dans la chapelle, qui compte environ six mètres de long sur cinq de large, par une porte qui s’ouvre dans

le milieu du mur oriental du parvis. Une boiserie, haute d’environ deux mètres, traverse l’intérieur du monument dans le sens du Midi au Nord et la divise en deux compartiments à peu près égaux. Cette bpiserie, ornée de sculptures dans le goût mauresque, se renfle et se rétrécit vers le milieu en forme d’ogive, et au-dessous de la corniche, tant sur les hauts que sur les bas côtés, est fixée une tringle à laquelle sont suspendus une vingtaine d’œufs d’autruche, en guise d’ornement, ainsi que des bouquets d’œillets d’Inde (Jiiy koronfel).

Derrière la boiserie s’élèvent majestueusement neuf drapeaux de soie verte et rouge, dont la hampe est surmontée d’un ornement doré qui représente un turban. Le marabout m’a appris que ces drapeaux avaient été déposés là par des pèlerins venus de l’Orient et du Maroc. Sur la partie de la boiserie qui s’élève en ogive l’on voit une grande feuille de papier carrée sur laquelle est tracée avec des encres de diverses couleurs l’inscription suivante :

ûJ! Jjry t&\ il aJI Y

= 1 À J jl^=>

fl n’est de Dieu qu’Allah. Mahomet est l’envoyé d’Allah. Le serviteur de son Seigneur El-Arbiyi ben-Nasr. Que Dieu se déclare pour lui!

A côté de cette inscription, qui est une espèce d'ex-voto, l’on en voit une autre d’une moindre dimension et tracée avec de l’encre noire seulement :

— Tri

tÜ! ^ il ^ *31 $

Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Il n’est de Dieu qu’Allnh ; Mahomet est l’envoyé d’Allah.

Devant la boiserie, à droite, un fil de fer tient suspendu à la voûte un gobelet de verre qui fait fonction de lustre ou de lampe. Les parois de ce premier compartiment sont revêtues de carreaux de faïence jusqu’à la hauteur de deux mètres, le reste du mur jusqu’à la voûte est orné de moulures et peint en vert et en bleu. Le sol est pavé avec des carreaux de faïence et recouvert d’un riche tapis. Deux petites fenêtres oblongues et cintrées, placées l’une à côté de l'autre, sont percées dans le haut du mur, vers la naissance de la coupole, sur les trois faces Est, Nord et Sud : la face Ouest ne présente qu’une seule fenêtre, mais plus grande que les autres et de forme carrée. Toutes ces fenêtres sont ornées de moulures en plâtre qui s’enlacent les unes dans les autres et dont les vides sont remplis par des verres de diverses couleurs, telles que le rouge, le jaune et le bleu; le jour qui s’échappe à demi éclipsé à travers le réseau des moulures et des verres peints, répand sur les objets une teinte sombre et mystérieuse qui porte l’esprit aux douces rêveries et à la méditation.

On entre dans le second compartiment de la chapelle par une porte cintrée et percée juste au milieu de la boiserie. Cette partie du monument est réputée la plus sacrée, et je crois qu’avant moi jamais profane n’avait été admis à la visiter. Avant de franchir le seuil de la porte et de pé-

nétrer dans ce sancla-sanctorum , je consultai tacitement le regard du marabout qui se tenait à mes côtés, et ce regard ne me parut ni trop favorable, ni trop désapprobateur ; mais le chéikh el-beled, qui comprit mon embarras, me fit signe de la main que je pouvais entrer.

Le premier objet qui s’offrit à ma vue, ce fut le tombeau même du grand cidi Bou-Médyn. 11 consiste dans un catafalque recouvert d’un magnifique tapis de damas rouge qui descend jusqu’à terre et qui est parsemé de fleurs sèches et flétries. Au-dessus du tombeau est suspendu à la voûte un fanal en fer-blanc, ornement dont la simplicité contraste avec la richesse du tapis et les drapeaux qui s’élèvent à côté du catafalque. Le tombeau occupe tout le côté droit du sanctuaire. Sur la paroi, au fond de la chapelle, est adossé un miroir de moyenne grandeur, près duquel deux gros cierges pendent attachés à un clou. Sur le sol gît une cassolette dans laquelle on brûle des parfums de temps en temps ; le sanctuaire est éclairé par une lucarne percée dans le milieu du mur oriental.

Le côté gauche du sanctuaire est occupé par un autre catafalque qui fait le pendant de celui de cidi Bou-Médyn, dont il n’est séparé que par une ruelle qui n’a pas plus d’un pas de large : c’est celui de cidi Abd’ es-Salam. Il est couvert, comme le premier, d’un tapis de damas rouge, mais il n’est orné ni de fanal, ni de fleurs. Les deux catafalques sont confectionnés avec beaucoup d’art, ayant leurs quatre faces encadrées dans des moulures et parsemées de sculptures qui représentent des arabesques et autres dessins dans le style mauresque.

Abd’ es-Salam, dont le nom entier est Abou-Mohammed Abd’ es-Salam el-Touniciyi, était, comme l’indique son surnom, originaire de la ville de Tunis. Après avoir étudié quelque temps à Aghmat sous la direction de son oncle Abd’ el-Aziz, il vint se fixer à Tlemcen, où il se consacra à la vie ascétique. Il se nourrissait seulement de pain d’orge et de tortues des champs. Pour son habillement, il ne voulait pas faire usage d’autre étoffe que celle de laine. Après sa mort, qui eut lieu h Tlemcen, vers le commencement du règne d’Abd’ el-Moumen, avant l’année 589 de l’hégire /Il 43-44), il fut enseveli à Hubbecl, dans l’endroit où fut érigée plus tard la chapelle que nous venons de décrire (1).

Environ soixante-quatre ans après, on ensevelit à côté de lui le derviche cidi Bou-Médyn, dont le nom a éclipsé en grande partie celui d’Abd’ es-Salam de Tunis. Suivant la légende arabe, Bou-Médyn, autrement appelé le cheikh Abou-Médyan Schohaïb ben-Hoceyn el-Ansarivi, était né à Cantillana (2), village situé sur le Guadalquivir, à huit lieues environ au Nord de Séville en Espagne. S’étant rendu

(1) Yahia ben-Khaldoun, Histoire des Déni Abd’ el-Wâdj, fol. 9 v°.

(2) Yoy. Borv de Saint-Vincent, Guide du voyageur en Espagne, Pans, 1823, pag. 532. Dans Y Histoire des Béni Abd' cl-Wâdy , par Yahia ben-Khaldoun, fol. 9 v°, le nom arabe de ce village est écrit Kalnianah. Fr. Antonio Moura ( Historia dos Soberanos mahomelanos, Lisboa, 1828, pag. 296) a lu Catiana, ce qui ne s’éloigne pas beaucoup de la véritable leçon. M. Tornberg (Annales Rcgum Mauritaniœ , etc.), p. 179 du texte arabe, a adopté la leçon fautive Soldai, malgié l’autorité de deux manuscrits qu’il a consultés, et dont l’un porte Soldas et l’autre SoLdaS.

à Fez pour y étudier la théologie et la jurisprudence musulmanes, il se détermina, étant encore jeune, à embrasser la vie ascétique et à entrer dans l’ordre des Soufis. Il suivit dans cette ville les leçons des maîtres les plus célèbres ; c’est ainsi qu’il étudia le Kitab Iiihâyah S") du

savant El-Mohacebiyi (I), sous le chéikh le hafidh Abou ’I-Haçan ben-Herzhem, et le Piecueil de Traditions du docteur Termedhiyi (2), sous le chéikh Abou

’l-Haçan ben-Ghâleb, de la secte de Malec. Il fut initié à la connaissance du soufisme par Abou Abd’ Allah ed-Dekkak, qui lui conféra aussi l’habit de l’ordre des derviches ou la khirkah. 11 eut ensuite pour directeur spirituel un grand contemplatif de cette époque, le docteur Youazza. Yoici de quelle manière il fut accueilli par ce Soufi, c’est cidi Bou- Médyn lui-même qui rapporte le fait.

« J’avais , dit-il , entendu souvent parler de cidi Abou- Y ouazza et de ses miracles, qui, passan t de bouche en bouche , étaient arrivés jusqu’à moi. Mon cœur s’étant rempli d'affection pour lui, je formai le dessein de me rendre auprès de cet illustre personnage, et je partis avec une troupe de fakirs. Lorsque nous fûmes arrivés auprès de lui , il fit un accueil bienveillant à tout le monde, excepté à moi, de telle sorte qu’à l’heure des repas, il m’empêchait de me mettre à table

(I ) Abou Abd’ Allah el-Harith ben-Açad el-Mohacebiyi, célèbre théologien de Basrah, mourut en 248 de l’hégire (857-8).

(2) Abou-Iça Mohammed ben-ica et-Termedhiyi mourut en 279 de l’hégire (892-3), suivant les uns, et en 275 (888-9), suivant les autres. Voy. Ibn-Khallican, édit, de M. de Slanc, pag. "|VA du texte arabe.

avec les autres. Je passai trois jours dans cet état d’épreuve ; mais au bout de ce temps, la faim se fit sentir à moi d’une manière cruelle, et mille pensées étranges vinrent assiéger mon esprit. Alors je me dis en moi-même : lorsque le chéikh se lèvera de sa place, j’irai à cette même place rouler ma figure dans la poussière. 11 se leva; je me vautrai dans la poussière en sa présence, après quoi je me relevai n’y voyant plus absolument. Le chéikh, touché alors de compassion, s’approcha de moi, me passa doucement la main sur les yeux, et je recouvrai la vue ; ensuite il passa la main sur ma poitrine, et les pensées qui me roulaient dans la tête s’évanouirent , et le tourment de la faim ne se fit plus sentir, et j’éprouvai à l’instant les effets merveilleux de la bénédiction du saint homme. Plus tard, comme je lui eus demandé la permission d’aller accomplir le devoir du pèlerinage, il me l’accorda en me disant : «Tu rencontreras un lion sur ton chemin ; que sa présence ne t’épouvante pas, car il aura lui-même peur de toi. Pour l’empêcher de s’approcher de toi, tu n’auras qu’à lui dire : Malheur à toi, si tu ne t’éloignes ! » La chose arriva exactement comme il me l’avait prédit. »

Gidi Bou-Médyn séjourna quelque temps à la Mecque ; après s’y être acquitté des cérémonies du pèlerinage, il y continua l’étude des traditions et des auteurs de la vie spituelle. De retour de l’Orient, il se fixa dans la ville de Bougie, où il se vit bientôt entouré d’un grand nombre de disciples. Mais les succès de son enseignement et de sa réputation ne tardèrent pas à lui susciter des ennemis et des envieux; les professeurs de Bougie le dénoncèrent au

sultan de Maroc comme un homme ambitieux et se disposant à tourner contre la maison régnante l’ascendant qu’il avait acquis sur les esprits. Yakoub Almansor conçut dans cette occasion des craintes sérieuses pour la tranquillité publique et la sûreté de son trône ; il envoya au gouverneur de Bougie l’ordre de s’assurer de la personne de cidi Bou-Médyn et de le faire partir pour la ville de Maroc, en lui recommandant toutefois d’agir avec prudence et de traiter le chéikh avec les égards et les ménagements qui étaient dus à son âge et à sa réputation de sainteté. Lorsqu’il fut arrivé avec son escorte dans le territoire de Tlemcen et qu’il aperçut de loin le ribat de Hubbed,il s’écria prophétiquement : « Oh ! que ce lieu est propice au sommeil ! » Il portait dans son sein le germe de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Quand on fut arrivé sur les bords de l’Ycer, son état étant devenu très-alarmant, la caravane se décida à camper dans cet endroit. Les dernières paroles qu'on lui entendit prononcer furent celles-ci : « Dieu est la vérité absolue. » Sa mort eut lieu l’an 59ù de l’hégire (1196-7). On transporta son corps à Hubbed, lieu où l’on avait coutume d’ensevelir les personnes mortes en odeur de sainteté. Les habitants de Tlemcen ayant appris que l’on procédait aux obsèques du vénérable marabout, s’y rendirent en foule ; la pompe, disent les légendaires, fut des plus solennelles que l’on ait jamais vues. Les auteurs arabes qui ont écrit la vie de cidi Bou-Médyn affirment que, par ses soins et sous sa direction, un millier de chéikhs étaient arrivés au plus haut degré de la vie mystique et avaient acquis comme lui le don des miracles et des révélations. Ils prétendent qu’il jouit au ciel du crédit le plus

grand, et que les prières que l’on fait auprès de son tombeau sont toujours exaucées.

Yahia ben-Khaldoun assure que de son temps l’on venait en pèlerinage au tombeau du saint marabout de tous les pays musulmans, de l’Égypte, de la Syrie, de l’Irak et du Sous-Extrême.

La vie de cidi Bou-Médyn a été rapportée fort au long dans un ouvrage du chéikh Abou ’l-Hadjdjadj Youçof et- Tadéliyi qui porte le titre de : JLw, J,!

Kitabou-t-teschaivof ila redj ali-t-lcssaivof, et dans un autre composé par le cadhy AbouAbd’ Allah Mohammed ben-et-

Tilimcèniyi, et intitulé : Uy y, y

^ Kitabou-n-nedjmi et-thâkeb fyma liouliâï-llah min el-menâkeb. Les faits rapportés par le chéikh Et-Tadéliyi ont été reproduits par Ibn el-Khatyb el-Kecemtiniyi dans son livre intitulé : ysjù\yc,3 Ensou l-fakir

ounhezzoïi l-fakir. Ces ouvrages ont été mis à contribution par Yahia ben-Khaldoun, Makkariyi et Abou-Mohammèd Salehh ben-Abd’ el-Halym el-Gharnatiyi , lesquels parlent plus ou moins longuement de notre saint musulman et lui prodiguent les éloges les plus pompeux.

« Le chéikh cidi Bou-Médyn, dit Abou Abd’ Allah Mohammed ben-et-Tilimcèniyi, fut un homme incomparable parmi les hommes incomparables de son époque, et le prince des princes des derviches, qui tiennent le plus haut rang dans la hiérarchie des Soufis. Dieu avait réuni en lui la science du droit canonique et la science de la vie spirituelle. Il l’avait constitué la colonne de tous les êtres, et il lui avait

donné la mission de les conduire et de les appeler à la vérité. C’est pourquoi on venait le visiter de toutes les contrées de la terre, et il était généralement désigné sous le nom de Chéikh des Chéikhs (1). »

« Abou-Médyn, dit Et-Tadéliyi dans l’ouvrage précité, joignait à un savoir très-étendu une grande crainte de Dieu. 11 tournait souvent son âme vers le Très-Haut, et ce fut dans ce saint exercice qu’il rendit le dernier soupir. J’ai ouï dire à quelqu’un qui avait assisté à ses derniers moments, qu’il répétait ces paroles : Dieu est la vérité absolue. C’était l’un des premiers jurisconsultes et gardiens de traditions de son époque. Il savait principalement le Recueil de Termedhiyi , dont il aimait à faire des citations. Les autorités qu’il avait coutume d’alléguer étaient les chéikhs et leur commun maître Abou-Dherr. Il lisait avec assiduité le Kitabou ’l-Ihyâï du célèbre philosophe et théologien El-Ghazaliyi (2). »

lbn el-Khatyb el-Kecemtiniyi a composé, en l’honneur de cidi Bou-Médyn, les vers suivants : #

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(1) Voyez Makkariyi, manuscrit de la Bibliothèque Impériale, n°759, fol. 131 v°.

(2) El-Ghazaliyi était professeur de théologie à Bagdad, dans le collège Nhamiyali, fondé par Schems el-Kofat Nizham el-Moulk. Il mourut

cette ville en 504 ou 505 de l’hégire.

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