‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 29 sur 54 · I - JjL-A-ij 4 — fl-la J · texte numérisé non relu

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Les nues ont pleuré, et leurs larmes ont rendu la gaieté aux fleurs des prairies, et les ruisseaux ont coulé à plein bord.

L’astre du jour s’avance revêtu d’un manteau d’azur et portant dans son sein un trésor de mystères.

Le printemps arrive escorté de sa cavalerie et de ses escadrons; sa beauté fait le bonheur des yeux qui le contemplent.

La rose nouvellement éclose invite le monde à venir la cueillir, tandis que les oiseaux s’efforcent de devancer l’aurore par leurs chants harmonieux.

On passe les coupes à la ronde; la liqueur qui enivre jette sur nous un éclat éblouissant, pendant que le ciel pur et serein nous sourit avec grâce,

Et que de tous les côtés on vient visiter X’ami de Dieu (I). Le luth répond à la voix tendre des jeunes filles ravissantes de beauté, et le son vibrant du tambour de basque se marie, agréablement avec les mélodies plus douces de la flûte.

Pourtant n’allez pas croire que notre musique soit une musique profane et illicite: nos voix et nos instruments sont consacrés aux louanges de l’Éternel.

La liqueur que nous savourons est un don de ses mains libéral s, et nous célébrons par nos chants les grâces du bien-aimé, de l'Être unique et tout-puissant.

Le luth est l’instrument de notre reconnaissance ; notre coupe, la coupe de la divination et de la sagesse; notre vin, une liqueur qui ennoblit et élève nos sentiments.

Égayez-vous donc, divertissez-vous, livrez vos cœurs à la joie avant l’heure fatale du trépas, car la vie est un bien qui nous échappe et nous trompe.

Que Dieu prenne pitié, car il est plein de bonté, du pauvre derviche qui a quitté sa patrie pour venir dans ces lieux honorer la mémoire d’un saint.

(1) Cidi Bou-Médyn.

Que la bénédiction de Dieu repose sur notre puissant intercesseur, l’élu par excellence, et cela, tant que les oiseaux feront entendre dans les airs leur langage harmonieux (1).

Le cheikh, le soufy Âbou Abd’ Allah Mohammed ben- Omar ben-Khamys a dit, en parlant de cidi Bou-Médyn :

« O Schohaïb, fils de Hucéyn ! si nos corps sont loin de l’endroit où tu reposes, nos cœurs ne soupirent pas moins après le moment où il nous sera permis de te revoir.

« Tu as couru dans la lice delà vie, et tes pas ne t’ont pas trahi, car ils ont glorieusement atteint le but; tu reçois maintenant le prix de ta course et le produit du saint trafic que tu exerças dans ce monde (2). »

Cidi Bou-Médyn a été également célébré par le poète El-Hadj et-Tabyb abou Abd’ Allah Mohammed abou-Djameâh et-Telàleciyi dans ce distique :

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(1) Makkariyi, fol. 133 v°.

(2) Yahia ben-Khnldoiin, Histoire des Béni Abd’ el-Wâdy, f. f r0et v\

« Je n’oublierai pas non plus dans mes vers la célèbre Hubbed : c’est pour moi un devoir sacré. Elle possède un tombeau qui est devenu pour les hommes pieux un but de pèlerinage.

« Dans ce tombeau reposent les reliques d’un saint dont le nom retentit dans le monde entier, je veux dire notre chéikh Abou- Médyn, à qui soit le bonheur, un bonheur sans fin ! ( I ) »

On attribue à notre marabout plusieurs paroles remarquables, parmi lesquelles nous citerons les suivantes :

« Quiconque court après les choses de ce monde, Dieu l’éprouvera par des humiliations.

« Quand Dieu fait goûter à une âme la douceur de ses communications intérieures, le sommeil perd son empire sur le corps.

« Celui qui n’entend plus dans son intérieur la voix de la conscience, est un homme tout à fait perdu.

« Quiconque se connaît bien lui-même, ne se laisse pas tromper par les vaines louanges des hommes.

« Servir les saints et les hommes vertueux, c’est s’honorer aux yeux de Dieu.

« Celui qui ne rend pas à la vertu l’hommage qu’on lui doit, hommage qui retourne à Dieu, Dieu le punira en permettant qu’il soit en butte à la haine de ses semblables. »

Je tiens de la bouche du caïd de Tlemcen, feu cy Hammady ben-es-Sekkal, que le chéikh Bou-Médyn a laissé un certain nombre de poésies mystiques que les dévots du pays savent par cœur et chantent dans leurs réunions. Il m’en a chanté lui-même plusieurs fois des fragments, mais il n’a su me dire si elles sont conservées dans quelque recueil particulier.

(1, Yahia ben-Kbaliloun, fol. p v°.

Yahia ben-Khaldoun ne cite de notre derviche que troi^ vers, dont voici le premier :

Dis : Allah ! et laisse là le monde avec tout ce qu’il renferme, si tu aspires à devenir un vrai ami de Dieu.

G’est-à-dire, si tu veux parvenir au plus haut degré de la perfection soufique, anéantir ta volonté dans celle de Dieu, t’identifier, en un mot, avec son essence, ne vois plus que lui dans l’univers entier. Quelle folie! quel incommensurable orgueil ! Tel est le fond de la doctrine des Soufis : l’homme est une émanation de la divinité, ou plutôt il est Dieu luimême ; mais ici il est ignorant, là il est éclairé ; dans les uns ce Dieu se loue sage et vertueux ; dans les autres il se reconnaît fou, stupide ou vicieux. Cidi Bou-Médyn professait ces idées extravagantes, qui s’accordent fort peu avec la théologie du Koran, et il se plaisait à répéter les paroles dont nous venons de donner la traduction.

Voici les deux autres vers :

Celui qui est venu en aide au saint homme Job et qui a sauvé

l’homme au poisson (Jouas), m’accordera à moi-même la délivrance par le hnf et le noun (J).

De combien de peines, apanage de cette vie, ne m’a-t-il pas déjà délivré? Combien de fois ne m’a-t-il pas épargné la honte de découvrir ma face à ceux qui se trouvaient auprès de moi?

L’auteur de la vie du célèbre vizir de Grenade , Lyçan ed-Dyn ben-el-Khatyb (2) , Ahmed ben-Mohammed el-Makkariyi, qui était natif de Tlemcen, avait une grande dévotion à notre saint. Il nous apprend lui-même qu’il allait souvent en pèlerinage au tombeau vénéré de cidi Bou-Médyn. A propos de l’un de ses aïeuls paternels, qui avait été disciple de ce marabout, et qui avait été béni par celui-ci, lui avec toute sa postérité, il raconte fort au long la vie de cidi Bou-Médyn et les miracles qu’on lui attribue. Yoici en quels termes il explique le motif qui l’a poussé à s’étendre sur ce sujet :

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J’ai, dit-il dans cet ouvrage, consacré un grand nombre de pages u décrire la vie des personnages illustres, mais enfants du siècle ; pour racheter cela, j’ai voulu aussi retracer ici la vie de quelques saints (3).

Afin de compléter l’histoire, ou plutôt la légende du patron

(1) Le Icaf et le noun sont les deux lettres radicales du verbe substantif arabe [kaun), qui, dans la langue mystique des Soufis, signifie l’Etre, la substance unique et universelle. Dieu.

(•2) Manuscrit de la Bibliothèque Impériale, n° 759.

(3) Loco cilato, fol. 133 r\

ou village de Hubbed, et faire en même temps apprécier l’esprit de l’époque où il florissait, je transcrirai ici quelques-uns des nombreux miracles dont les légendaires musulmans lui font honneur. Je les ai puisés pour la plupart dans El-Makkariyi (1) , qui les rapporte avec une simplicité et une bonhomie dignes d’un disciple de Mahomet. Je conserverai à son récit sa forme originale et son laconisme, ou plutôt je tâcherai de le faire passer dans nctre langue aussi fidèlement que possible.

Au commencement de son nouveau genre de vie et de ses études auprès des chéikhs, lorsque cidi Bou-Médyn avait entendu l’explication d’un verset du Roran ou le sens d’un haclith, se contentant de cela, il se rendait à un endroit solitaire situé dans la banlieue de la ville de Fez, où il exerçait le métier qu’il avait appris dans les premières années de sa jeunesse. « Là, dit-il (car c’est de lui-même que l’on tient le fait) , je trouvais une gazelle que j’avais apprivoisée et qui vivait sous le même toit que moi. Tous saurez aussi que je m’étais rendu maître des chiens que je rencontrais tous les jours sur ma route, et qui appartenaient aux villages de la banlieue de Fez ; c’était à un tel point, que ces bêtes, quand elles me voyaient venir, couraient audevant de moi et se mettaient à tourner autour de ma personne, en remuant la queue en signe d’amitié. Un jour que je me trouvais à Fez, voilà qu’un homme que j’avais connu en Espagne, se présen ta à moi pour m’offrir ses compliments et ses salutations. Alors je me dis en moi-même : Assuré-

(1) El-Makkariyi, fol. 133 vü.

ment, tu ne saurais te dispenser de faire la bienvenue à cet excellent compatriote. Je vendis donc un habit pour le prix de dix dirhem > après quoi je me mis à la recherche de mon ami pour lui faire cadeau de cette petite somme. Ne l’ayant pas rencontré dans la ville, je gardai sur moi les dix dirhem, et repris, comme de coutume , le chemin de ma demeure solitaire. Mais, lorsque je fus arrivé près d’un village, les chiens de l’endroit coururent pour s’opposer à mon passage, et, si des habitants charitables n’étaient sortis du village pour s’interposer entre moi et ces animaux furieux, il m’eût été impossible de passer outre. J’arrivai enfin à mon gîte. La gazelle s’approche de moi, suivant son habitude ; elle me flaire, et aussitôt de s’enfuir comme si jamais elle ne m’avait connu. Alors je me dis : Ce qui t’arrive là, Schohaïb, ne peut provenir que de ces malheureux dirhem que tu portes sur toi. Le lendemain, ayant rencontré mon homme, je le priai d’accepter l’argent que je lui avais destiné. A mon retour au gîte , quand je passai près du village dont il a été question, les chiens vinrent, comme auparavant, tourner autour de moi et me caresser en remuant la queue. La gazelle s’approcha aussi de moi, et m’ayant flairé aux pieds de très-près, elle reprit à mon égard ses habitudes, et devint familière comme auparavant. Elle vécut ainsi longtemps dans ma société. »

Une fois, un homme se rendit auprès de cidi Bou-Médyn dans l’intention de le critiquer et de lui trouver à redire. Il s’assit sur la natte où se trouvaient déjà installés les disciples de notre chéikh. Comme celui d’entre eux à qui le tour de lire était venu eut commencé, Bou-Médyn lui dit :

« Attends un moment. » Puis, se tournant vers notre homme : « Qu’es-tu venu faire ici? — Je viens, lui répondit l’inconnu, puiser à la source de tes lumières. — Gidi Bou-Médyn : Que portes-tu dans la manche de ton habit? — L’inconnu : Un exemplaire du livre sacré. — Gidi Bou-Médyn : Ouvre-le, et lis la première ligne qui te tombera sous les yeux. » Notre homme ouvrit alors le livre et lut à haute voix la première ligne qui s’offrit à sa vue. Elle contenait ces mots : L-xi. L> SS jJl Ceux qui ont traité Schohaïb d' imposteur , etlessuivants jusqu’au mot ceux qui s'égarent (1).

Après cela, cidi Bou-Médyn lui dit : « Cette leçon te suffira, je l’espère. » L’homme, frappé des paroles qu’il venait de lire dans le Koran, avoua sa faute devant toute l’assistance, témoigna le regret qu’il en éprouvait, et profita de la leçon.

Un jour, le saint marabout traversait une contrée du Maghreb, lorsqu’il aperçut un lion en train de dévorer un àne qu’il avait ravi. Le maître de l’àne, homme pauvre et malheureux, était assis à l’écart, déplorant la perte de son gagne-pain. Bou-Médyn, touché de son malheur, s’avança vers le lieu où s’accomplissait le terrible drame, et, saisissant le lion par la crinière, il cria à l’homme : « Viens prendre le lion, mène-le, et fais-le travailler à la place de l’âne qu’il vient de dévorer. — Mais, Gidi, lui répondit notre homme, ne craignez- vous pas que la bête féroce ne me joue quelque mauvais tour? — Non, lui dit le saint marabout; je te garantis qu’elle ne te fera pas de mal. » L’homme s’en

(1) Koran, surate.

alla donc, amenant avec lui l’animal des bois; ceux qui le rencontraient étaient aussi surpris qu’effrayés à la vue de ce spectacle. A la fin de la journée, le maître du lion vint trouver le chéikh. « Cidi, lui dit-il, l’animal me suit partout où je porte mes pas, et sa présence m’inspire une grande frayeur ; il m’est impossible de vivre plus longtemps dans sa société. » Alors cidi Bou-Médyn s’adressant au lion : « Retire-toi, lui dit-il, et prends désormais garde de nuire à personne, car les enfants d’Adam ont reçu du Créateur un empire absolu sur toi et sur tous tes semblables. »

Cidi Bou-Médyn n’est pas le seul qui ait fait usage de ce pouvoir sur les animaux. Les historiens arabes rapportent que lorsque Ocbah ben-Nâfie, l’un des premiers conquérants de l’Afrique, eut formé le dessein de fonder la ville de Kairouan, il conduisit les Musulmans dans l’endroit qu’il avait choisi pour cela ; c’était un fourré très-épais et impénétrable. Il leur dit : « Voilà l’emplacement de la ville ; vous pouvez y construire vos demeures. » Les Musulmans lui répondirent : « Eh quoi ! c’est dans ce fourré et au milieu de ces marécages inaccessibles et inhabitables que tu nous commandes de bâtir des maisons ? Et puis, nous redoutons les bêtes sauvages, les serpents et autres reptiles de cette espèce auxquels ce bois sert de repaire. » Ocbah, dont les prières étaient toujours exaucées, s’adressa alors à Dieu ; puis il s’écria : « O vous, serpents, ô vous, bêtes sauvages, sachez que nous sommes les compagnons de l’envoyé de Dieu, sur qui soient le salut et la bénédiction de Dieu ! Retirez-vous loin de nous, car nous allons fixer ici nos demeures, et ceux d’entre vous qui seraient trouvés plus tard dans ce

lieu, seraient impitoyablement massacrés. » Alors, chose étonnante , on vit les bêtes sauvages , grandes et petites, emmener chacune leur progéniture et laisser la place libre. À la vue de ce prodige, un grand nombre de Berbères se convertirent à l’Islam (1).

Mais revenons aux miracles de cidi Bou-Médyn. Un jour qu’il faisait route le long du rivage de la mer, il fut enlevé par les Chrétiens et transporté sur un navire où se trouvaient déjà un grand nombre de Musulmans qui avaient été réduits comme lui à l’esclavage. Mais, ô prodige ! quand il eut été enfermé dans la cale avec ses compagnons d’infortune, le navire resta aussi immobile qu’un roc ; cependant le vent soufflait avec force et dans un sens favorable à la navigation. Les Chrétiens ne voyaient aucun moyen de se tirer de là et se trouvaient dans le plus grand embarras, quand l’un d’eux dit à ses compagnons : « Descendez dans le navire, et consultez le Musulman que nous venons de prendre, car je suis sûr que c’est un prêtre de Mahomet, et il est peut-être du nombre de ceux à qui Dieu révèle ses mystères. » Ses compagnons l’engagèrent à descendre lui-même dans la cale et à se rendre auprès de notre saint. « Le navire ne marchera point, lui dit cidi Bou-Médyn, tant que vous n’aurez pas mis en liberté les esclaves qu’il transporte. » Les Infidèles, voyant qu’il leur était impossible de se tirer autrement de leur embarras, prirent le parti de mettre à

(1) Voyez > jJ, ^LyJi Leyde, 1848, png.

<el Noweiriyi, ms. delà Bibliothèque Impériale, n° 702, fol. 4 i°.

terre tous les Musulmans. Cela fait, le navire s’ébranla et continua tranquillement sa marche (1).

L’un de ses disciples avait éprouvé pendant la nuit une forte contrariété de la part de sa femme ; dans sa colère il avait brisé la vaisselle de la maison, et formé le dessein de répudier son entêtée compagne. Le lendemain, il se rendit comme de coutume à la conférence du chéikh. Lorsque tout le monde se fut retiré, le chéikh, s’approchant du disciple en question, lui dit : « Mon ami, garde ta femme et crains Dieu (2). — Maître, lui répondit le disciple stupéfait, comment avez-vous eu connaissance de mon affaire? En vérité, je n’en ai encore parlé à personne. — C’est vrai, lui dit le chéikh ; mais lorsque tu es entré ici dans la mosquée, j’ai vu ce verset du Koran écrit sur ton bernous en plusieurs endroits, et c’est de la sorte que j’ai eu connaissance de ton projet. Puis il ajouta : Eh quoi ! pour un mouvement de dépit que l’on éprouvera par hasard, faudra-t-il donc briser toute la vaisselle de sa maison et détruire ainsi son bien à pure perte? Allons, mon ami, rachète cette faute par quelque œuvre méritoire, et que cela ne t’arrive plus. »

Un autre de ses disciples, le chéikh Abou-Mohammed Sâlehh, lui demanda un jour à différentes reprises la permission d’entrer dans le four des derviches, en lui disant que le feu en était très-ardent. Bou-Médyn la lui refusait toujours. A la fin, comme le disciple continuait d’insister,

(1) El-Makkariyi, manuscrit de la Bibliothèque Impériale, n° 759, fol. 132 et 133.

(2) Koran, surate xxxm , 37.

il lui dit : « Eh bien, entre dans le four, je te le permets. » Le disciple entra. Au bout de quelque temps, Bou-Médyn, se souvenant du consentement qu’il avait donné à la demande d’Abou-Mohammed, commanda à un autre de ses disciples d’aller voir ce qu’il était devenu. Il le trouva accroupi sur ses jambes au milieu du four ; le feu, au lieu de le brûler, jetait autour de lui des bouffées de fraîcheur et semblait le saluer : il est vrai qu’une abondante sueur découlait de son front (1).

Pour montrer la haute idée que l’on s’était formée de la sainteté et des lumières surnaturelles de cidi Bou-Médyn, son biographe, le chéikh El-Tadéliyi , raconte le trait suivant :

« Un disciple du chéikh, dit-il, homme sage et vertueux, appelé cidi Abd’ el-Khâlek et-Touniciyi {le Tunisien) , rapporte que son maître lui dit un jour : « J’avais entendu parler d’un homme, nommé Moucé et-Tayâr, qui volait dans les airs et marchait sur les eaux. Or, je recevais tous les jours, vers les premières lueurs de l’aurore, la visite d’une personne qui venait me demander la solution de certaines questions que les autres n’avaient pu résoudre. Une nuit, il me vint dans l’esprit que cette personne pourrait bien être ce Moucé et-Tayâr que je connaissais de réputation. Dans l’attente de son arrivée , la nuit me parut démesurément longue; enfin l’aurore brilla et j’entendis frapper à ma porte : c’était l’homme qui venait ordinairement à cette heure me proposer ses doutes. « Serais-tu par hasard, lui demandai-

(1) Yahia ben-Khaldoun, Histoire des Béni Abd' el-Wâdy , fol. 9 v®.

je aussitôt, cidi Moucé et-Tayâr ? — Oui, me répondit-il, c’est moi. » Ensuite il m’adressa quelques questions que je résolus, et il se retira. Un autre jour il se présenta à moi accompagné d’une autre personne que je ne connaissais pas, en me disant : « Ce matin, nous avons fait tous les deux la prière à Bagdad, puis nous avons dirigé nos pas vers la Mecque, où nous sommes arrivés au moment où on allait faire la prière du matin. Nous avons donc répété la prière avec le reste des fidèles, et nous avons prolongé notre séjour dans la ville sainte jusqu’à l’heure de la prière de midi. Après avoir rempli ce devoir, nous sommes partis pour Jérusalem, où nous avons trouvé les fidèles s’apprêtant à faire la prière de midi. Alors mon compagnon de voyage que voici m’a dit : « Nous répéterons la prière avec les autres. — Non, lui ai-je répondu. — Mais, dans ce cas, m’a-t-il répliqué, pour quelle raison avons-nous répété la prière du matin à la Mecque? — C’est parce que, lui ai-je dit, mon chéikh faisait ainsi, et qu’il nous a prescrit de suivre son exemple en pareille occurrence.» Telle est, dit en terminant Moucé et-Tayâr, la discussion qui s’est élevée entre nous, et c’est pour vous demander votre avis que nous nous sommes transportés aujourd’hui auprès de vous. — Or voici, continua cidi Bou-Médyn, la réponse que je crus devoir leur faire : La prière du matin doit se répéter à la Mecque, parce que c’est là que se trouve la source de la vraie religion ; elle doit également se répéter à Bagdad, parce que cette ville est le siège de la science de la vraie religion : or, la science de la religion est préférable au berceau de la religion. Du reste, vous avez bien agi en faisant la prière de midi à la Mecque, car cette cité est

la métropole de toutes les villes. Les prières ne doivent donc pas se répéter ailleurs que dans ces deux villes. Ma solution, ajouta en terminant cidi Bou-Médyn, leur parut satisfaisante, et ils se retirèrent. »

Telle était la nature de la plupart des questions que l’on venait soumettre à notre marabout, questions aussi étranges que les personnes elles-mêmes qui les proposaient. Mais laissons-là le marabout avec sa légende plus que merveilleuse ; il est temps que nous reprenions le récit de mon voyage et de mes explorations.

Pendant que j’étais à contempler, dans l’enceinte de la cobbah, les merveilles de l’art mauresque, les peintures des murs, les vitraux des fenêtres, ies sculptures élégantes des boiseries, le chéikh el-beled et son digne compagnon, le gardien des clefs du monument, nous avaient fait préparer dans la cour du parvis une collation à la façon des Arabes. C’étaient des espèces de crêpes frites dans le beurre et servies dans deux plats larges et profonds ; les gens du pays donnent à ces friandises le nom de msemmen Les msemmen étaient rangés au fond des plats, tout autour d’une certaine quantité de miel frais et liquide. Près de là gisait une grande écuelle en poterie contenant la liqueur qui devait nous désaltérer après le modeste repas : c’était l’eau du puits voisin qui avait fourni la précieuse liqueur. Pour ne pas désobliger mes hôtes, j’avalai deux ou trois de ces crêpes, après toutefois les avoir convenablement trempées dans le miel. M. le curé de Tlemcen en fit autant. Des Bédouins, qui s’étaient introduits dans le parvis, se tenaient debout derrière les Koroughlis; de temps en temps ils je-

taient sur nous, par-dessus les épaules de ces derniers, des regards ou éclataient tout à la fois l’étonnement, la haine, l’indignation et la menace. Le repas fini, les Koroughlis se jetèrent en véritables gens affamés sur nos bribes; dans un clin d’œil, il ne resta plus dans les plats ni msemmen, ni même une seule goutte de miel : cent plats de cette façon n’auraient pas suffi à leur redoutable appétit. Les Bédouins intrus les regardaient manger avec des yeux d’envie, semblant regretter les quelques fragments de crêpes qui tombaient par hasard par terre.

En sortant de la chapelle mortuaire, la Grande-Mosquée qui se trouva en face de nous, arrêta notre attention. Je vis d’abord, sur le côté- gauche de la façade, une longue inscription arabe dont malheureusement je ne pus lire que le commencement, le reste étant caché par la chaux qui a coulé des parties supérieures de la façade lorsqu’elle fut blanchie en dernier lieu. Il faut espérer que le temps et la pluie feront tomber un jour cette légère couche de chaux et que quelque voyageur plus heureux que moi pourra nous donner l’inscription entière. Les caractères, qui sontmaghrebins et d’une grande élégance , sont peints sur de larges carreaux de faïence qui sont juxtaposés sur une même ligne horizontale, à la hauteur de trente à quarante mètres audessus du sol. L’inscription commence ainsi :

...dJ)L4î 1.1»

Louange à Dieu unique ! La construction de cette mosquée bénie. . .

Suivant le dire du chéikh el-beled et du caïd cy Hammady ben-es-Sekkalàquij’ai demandé des renseignements

sur ce point, la mosquée de Hubbed, qui chez les auteurs arabes porte le nom de la mosquée de la Miséricorde As-*-*'* 2 3 * 5) , aurait été érigée par les ordres et sous le règne du roi Mérinite Abou ’l-Haçan (1), qui resta maître du royaume de Tlemcen l’espace de treize ans, c’est-àdire à partir de l’année 737 de l’hégire (1336-7) jusqu’en 749 (1348-9).

Ces renseignements, dont j’ai voulu plus tard examiner l’exactitude, se sont trouvés conformes à la vérité historique. En effet, je lis dans El-Makkariyi (2) que le sultan Mérinite Abou ’l-Haçan, pendant qu’il tenait assiégée la ville de Tlemcen, fit construire à Hubbed, où il avait installé une partie de ses troupes, une grande mosquée dont il nomma khatyb, ou prédicateur, le chéikh Mohammed ben- Marzouk, oncle du célèbre khatyb Abou Abd’ Allah Mohammed ben-Ahmed ben-Marzouk el-Adjaïciyi (3).

(t) Abou ’l-Haçan avait commencé à régner à Fez, capitale de l’empire des Mérinites, en 730 de l’hégire ( 1 .330-1 ). C’est lui qui mit fin au règne de la branche aînée des Béni Abd’ el-Wâdy, en ôtant la vie à Abou-Téschifyn, sultan de Tlemcen. Ce dernier royaume fut alors réuni à la couronne des Mérinites, et resta ainsi asservi jusqu’en 739 de l’hégire, que les Béni Abd’ el-Wâdy rentrèrent en possession du trône de leurs ancêtres, dans la personne d’Abou-Saïd Otliman, proche parent de l’infortuné Abou-Téschifyn. Les princes de la branche cadette sont connus dans l’histoire sous le nom de Beni-Zéyan.

(2) El-Makkariyi, t. II, fol. 108 v°.

(3) Abou Abd’ Allah Mohammed ben-Marzouk, après avoir succes¬

sivement rempli les fonctions de professeur et de khatyb à Tlemcen, à

Grenade, à Fez et à Tunis, termina ses jours au Caire, où il avait été accueilli avec faveur et distinction par le sultan El-Mélik el-Aschraf Na-

Or nous savons que le siège de Tlemcen par Abou ’l-Haçan commença le 11 de schewal de l’an 735, et finit avec la prise de la ville qui eut lieu le mercredi, 28 du mois de ramadan, l’an 737. C’est donc entre ces années qu’il faut placer la fondation de la Grande-Mosquée de Hubbed ; il est probable qu’elle fut érigée dans les derniers mois de l’année 735 , après que le roi de Fez eut achevé de construire son palais et les édifices nécessaires au logement de ses troupes.

On arrive sous le porche, qui est très-élevé, par un escalier de plusieurs marches. Deux inscriptions incrustées dans le mur à droite et encadrées dans une moulure, ornent cette partie de la mosquée. Elles sont en caractères coufiques, couvertes de chaux en grande partie et par conséquent indéchiffrables.

Depuis mon retour en France, j’ai reçu la copie de l’une de ces deux inscriptions ; elle porte ce qui suit :

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cyr ed-Dyn. Sa mort arriva dans le mois de rebie premier, l’an 781. U est auteur de plusieurs ouvrages savants dont El-Makkariyi nous donne les titres.

La famille des Morzouk, originaire de Kaïrouan, était venue se fixer à Tlemcen vers la fin du règne des Almoravides. Elle a produit un grand nombre d’hommes remarquables.

Louange à Dieu! Cette mosquée bénie a été érigée par les ordres de notre seigneur le sultan Abd’ Allah Aly, fils de notre seigneur le sultan Abou-SaïdOthman, fils de notre seigneurie sultan Abou- Yàakoub, fils d’Abd’ el-IIack (que Dieu le consolide et l’assiste ! ), l’an 739, sept cent trente-neuf. Que Dieu leur fasse retirer du profit du mérite de cette œuvre !

Cette inscription est sans doute une répétition de celle qui orne le frontispice de la mosquée ; elle confirme la vérité de l’assertion du caïd de Tlemcen, touchant l’époque de la construction de l’édifice, car à la date de 739 (1338 de J.-C.), le sultan Almohade Abou’l-Hassan était maître de la capitale des Béni Abd’ el-Wady, depuis plus de deux ans.

Une porte à deux battants sépare l’intérieur du temple d’avec le vestibule. Elle est revêtue de plaques de cuivre sur lesquelles on a gravé des arabesques, des étoiles , des fleurs et autres figures de ce genre. Ces plaques ne commencent qu’à la-hauteur de deux mètres environ ; celles qui recouvraient la partie inférieure de la porte, ont été enlevées, à ce que m’ont dit les Arabes, par des soldats français. Suivant la tradition, cette porte aurait été fabriquée aux frais des Chrétiens. Yoici comment on rapporte ce fait : Un Espagnol de haute extraction était retenu en captivité à Tlemcen. Un jour il supplia le roi de lui rendre la liberté. Or, à cette époque, la mosquée de Hubbed n’était pas encore pourvue de porte. Le roi répondit au captif que sa demande serait exaucée, s’il lui promettait avec serment de faire fabriquer en Espagne une porte pour la mosquée de * Hubbed. Le Chrétien ayant fait le serment en question,

partit pour son pays, où, suivant sa promesse , il fit faire la porte. Comme dans le serment il ne s’était agi ni d’envoi, ni de transport, le Chrétien crut dégager sa parole en se contentant de confier la porte aux flots de la mer. Heureusement, cidi Bou-Médyn veillait du haut du paradis sur cette porte : elle arriva saine et sauve sur la plage d’Afrique, d’où elle fut transportée à Tlemcen et de là à Hubbed (1).

Au-dessus du porche s’élève le minaret qui est de forme carrée et d’une construction solide.

L’intérieur de la mosquée présente à la vue une grande cour carrée dont les côtés sont occupés par une galerie couverte ; trois ou quatre rangs de piliers partagent chaque côté en autant de nefs. Le fond, où se trouve le mihrab ou sanctuaire, s’arrondit en forme de demi-cercle et est surmonté d’une voûte. Près du mihrab s’élève le minbar ou chaire où se place l’imam quand il fait la prière. Cette partie, qui est réservée aux dignitaires de la religion musulmane, est revêtue de tapis ; le reste du temple est couvert seulement de nattes. Au milieu de la cour un jet d’eau entretient la fraîcheur dans le lieu saint et fournit l’eau nécessaire aux ablutions des Fidèles.

On lit sur l’un des piliers de la mosquée le nom du prince par qui elle a été construite, ainsi que les nombreuses fondations dont elle et une école voisine avaient été dotées.

(1) C’est l’infortuné général de Barrai qui m’a donné connaissance de cette légende merveilleuse, a Tlemcen même, où il se trouvait en garnison en î 8 î G , n’étant alors que lieutenant-colonel.

Voici le commencement de cette curieuse inscription :

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Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Que Dieu bénisse et regarde favorablement notre seigneur Mohammed, sa famille et ses compagnons! Louange à Dieu, arbitre de l’univers, et salut à ceux qui le craignent!

Celui qui a ordonné de bâtir cette mosquée bénie, ainsi que le collège y attenant du côté de l’Ouest, c’est notre seigneur, le sultan très-juste, le prince des Moslim, celui qui guerroie pour la cause du Maître de l’univers, Abou ’l-Hassan, fils de notre seigneur Abou-Saïd, fils de notre seigneur Abou-Youssef, fils d’Abd’ el-Hack leMérinite : que Dieu consolide son empire! Puisse ce digne prince immortaliser son nom par de bonnes actions! Puisse-t-il en opérant le bien, mener une vie pure devant Dieu, en secret comme en public!

Il a atfecté à l’école susdite, pour l’entretien de ceux qui y étudieront la science sacrée, et pour celui des professeurs qui enseigneront, soit dans la susdite mosquée, soit dans la susdite école, les immeubles de l’auguste domaine de l’État dont suit la désigna-

tion (que par la grâce de Dieu le mérite de cette bonne œuvre profite à toute la maison royale!), etc.

D’autres pieux legs faits en faveur de la même mosquée par l’un des derniers rois de la dynastie des Beni-Zéyan, se trouvent consignés sur un autre pilier. Je donnerai ici seulement un extrait de cette inscription dont on pourra voir le texte entier ainsi que celui de la précédente, à la fin de ce volume, parmi les pièces justificatives.

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Liste des terres achetées par les ordres de notre seigneur, le prince des Moslim, Abou Abd’ Allah al-Nabty (que Dieu consolide son empire et lui accorde des triomphes éclatants !), et léguées par ses mains généreuses pour faire partie des nombreux habbous affectés au saint, ou chef des mystiques, cidi Abou-Médien (que Dieu nous fasse participer à ses mérites !) : à Bou-Hannag, deux arpents plantés en grands oliviers, avec un revenu de 200 dinars d’or, etc.

A la fin de l’inscription sont mentionnées les dates 90A et 906 de l’hégire (1499, 1501 de J.-C.).

Cette inscription, qui témoigne de la vénération dont la mosquée de cidi Bou-Médyn fut toujours l’objet de la part des rois de Tlemcen, jette quelque jour sur les derniers temps du règne de ces princes, temps dont l’histoire est fort obscure et ne présente que des données incertaines et quelques noms propres. En effet, les auteurs arabes qui parlent

de ces rois s’arrêtent, les uns, tels que Yahiaben-Khaldoun (. Histoire des Béni Abd’ el-Wâdy , ms. de ma collection) , à l’année 777 de l’hégire, au milieu du règne d’ Abou-Hammou Moussé; les autres, comme Abd’ el-Rahman ibn- Khalcloun ( Histoire des Berbères , 1. II, p. 451), au commencement du règne de Mouley Abou-Zéyan, c’est-à-dire à l’année 804 ; le dernier et le plus moderne, l’imam Mohammed al-Tenessy (Histoire des Beni-Zéyan, p. 142 de ma traduction), ne va pas au delà de l’année 868. A partir de cette date, les documents nous manquent, et il nous faut descendre jusqu’au commencement du seizième siècle de notre ère pour ressaisir le fil interrompu de l’histoire des Beni-Zéyan, que nous font connaître alors les écrivains espagnols, car je ne parle pas de quelques indications fournies sur cette époque, soit par Léon l’Africain dans sa Géographie de l’Afrique , soit par l’auteur anonyme de la Chronique arabe, publiée par les soins de MM. Sander-RangetF. Denis, et sous le titre ; Fondation de la régence d’Alger, Histoire des B arberousse (Paris, 1837).

A cette époque, nous voyons le trône de Tlemcen occupé par un prince du nom de Rou-Hammou qui était , selon nous, fils du roi Almotaweckel, le dernier dont il soit fait mention dans l’histoire des Beni-Zéyan par Mohammed al- Tenessy. Entre la fin du règne de ce prince et le commencement de celui de Bou-Hammou, il a dû s’écouler au moins une vingtaine d’années, et c’est dans cet intervalle (904 et 906 de l’hégire) qu’a régné Abou Abd’ Allah al-Nabty, dont il est question dans notre inscription. Ce sultan était fils de Mohammed, auquel il avait succédé sur le trône de

Tlemcen, et petit-fils d’Almotaweckel, lequel, en mourant, avait laissé plusieurs enfants, dont quatre, savoir Téschifyn, Abou-Hammou, Yaghmor et Abou Abd’ Allah, sont nommés par l’historien Mohammed al-Tenessy. Almotaweckel eut pour successeur Mohammed, qui était l’aîné de sa famille. Ses deux frères, Abou-Hammou et Abd’ Allah, régnèrent plus tard, comme nous allons voir. Selon Léon l’Africain, Mohammed laissa, en mourant, trois fils, Abou Abd’ Allah qui était l’aîné, Abou-Zéyan et Yahia. Abou Abd’ Allah succéda à son père, mais il mourut jeune, et son règne ne fut que de quelques années.

A la mort de ce prince, qui eut lieu au commencement du seizième siècle, Abou-Hammou, son oncle, s’empara du pouvoir au détriment d’ Abou-Zéyan, frère cadet du roi défunt. Quant à Yahia, il s’enfuit à Tenez, où, à l’aide des secours qu’il avait reçus des Espagnols, il se fit proclamer roi et se déclara indépendant. C’est vers cette époque (1505) que Mers’l-Kébir fut prise par les Espagnols, sous le règne de Ferdinand d’Aragon ; quatre ans après cette conquête, Oran éprouva le même sort et tomba au pouvoir des soldats castillans commandés par don Diégo de Cordoue, sous les yeux du cardinal Ximenès. Le roi Abou-Hammou, privé de ces deux places qui étaient pour son trésor une source de revenus et de richesses, à cause du grand commerce qu’y faisaient les Vénitiens et les Génois, accabla le peuple d’impôts et de nouvelles charges. Les habitants de Tlemcen, dont il s’était ainsi attiré la haine, appelèrent dans leurs murs Aroudj-Barberousse qui chassa le roi de sa capitale, tira le prince Abou-Zéyan de la prison où son oncle l’avait

jeté, et, après l’avoir placé sur le trône , le fit mourir au bout de quelques jours. La suite de l’histoire des rois de Tlemcen est connue : je m’arrêterai ici.

D’après les données précédentes et ce qui vient d’être établi, voici l’ordre dans lequel ces princes se sont succédé et la chronologie de leur règne, telle que je crois pouvoir

la proposer :

-1° Abou Abd’ Allah Mohammed al-Motaweckel règne

depuis l’année 866 (1461) jusqu’en 890 (1483). . 24 ans.

2° Mohammed, fils aîné d’Al-Motaweekel , règne de

890 (1483) à 902 (1497) . 16 ans.

3° Abou Abd’ Allah al-Nabty, fils aîné du précédent,

règne de 902 (1497) à 909 (1503) . 6 ans.

4° Abou-Hammou, frère de Mohammed, règne en 909 (1503) .

5° Abou-Zéyun Masseoud, son neveu, règne en 921

Abou-Hammou remonte sur le trône et meurt en

924 (1518) . 21 ans.

6° Abd’ Allah , son frère, règne de 924 (1518) à 930

(1524) . 6 ans.

A la mosquée de cidi Bou-Médyn se rattache un souvenir historique que je ne dois pas omettre. C’est dans l’enceinte de cet édifice qu’un célèbre personnage mûrit ses plans de réforme religieuse , et prépara le succès de ses projets ambitieux, se frayant à lui et aux partisans de sa doctrine le chemin du trône ; je veux parler de Mohammed ben-Toumart, fondateur de l’empire des Almohades.

Suivant Abd’ el-Wâhed (1), il était né dans un village

(1) Édition de M. Dozy, p \fA.

de Sous, appelé Igily en-W argham et appartenant aux Harghah, fraction de la tribu berbère des Ycerghynem. Les Ycerghynem (mot qui en berbère signifie les nobles) étaient eux-mêmes une branche de la grande tribu des Masmoudah. Si nous en croyons le témoignage d’autres historiens, il était membre de la tribu des Guenfyçali, autre branche des Masmoudah, mais issu d’une famille pauvre et obscure. Quoi qu’il en soit de son origine, il alla voyager en Orient, où il étudia sous divers maîtres habiles, entre autres, à Bagdad, sous le célèbre docteur et imam Abou-Hamed el-Ghazâliyi, qui l’initia à ses doctrines particulières et lui donna un exemplaire du fameux livre connu sous le nom d 'El-Djifr (yjj) (1).

A son retour d’Orient, Mohammed, qui avait déjà projeté ses plans de réforme, s’arrêta à Alexandrie, où il se mit à dogmatiser publiquement. Le gouverneur, qui vit peut-être la portée politique de la nouvelle doctrine et l’ambition que le Berbère cachait sous le manteau de théologien et de réformateur, craignant que les prédications de Ben-Toumart ne fussent une cause de trouble et de dissension dans la ville, lui ordonna de quitter le pays. Ben-Toumart obéit et s’embarqua pour le Maghreb. Durant le trajet, il ne put s’empêcher de parler de sa doctrine ; il dogmatisa suivant son habitude. Il fit si bien, qu’à la fin les gens de l’équipage, fatigués de ses discours, le précipitèrent dans les flots. « Notre prédicateur, dit Abd’ el-Wahed, oui raconte lui—

(1) Voy. plus haut, p. 185.

même le fait (1 ) , nagea dans les eaux du navire pendant plus de la moitié d’un jour, sans qu’aucun accident ne lui arrivât. Les matelots, surpris d’une chose aussi extraordinaire, se décidèrent à lui envoyer quelqu’un avec un canot pour le retirer de la mer. A la suite de cette aventure, les gens de l’équipage conçurent une idée très-haute du mérite et de la sainteté de Ben-Toumart ; ils ne cessèrent de lui prodiguer des marques de respect et de vénération jusqu’au port de Bougie où il descendit à terre. » Là, s’étant encore mêlé d’enseignement et de prédications, il finit par se rendre suspect au gouverneur, qui lui ordonna de sortir de la ville. S’étant mis en route pour son pays , il séjourna quelque temps dans un village situé à une lieue seulement de Bougie et appelé Mellelah. Ce fut là qu’il se lia avec Abd’ el- Moumen, qui fonda après lui la dynastie des Almohades (2). Lorsque Ben-Toumart vit que le nombre de ses partisans avait grossi considérablement, il crut que le moment de leur dévoiler le fond de sa doctrine était arrivé. Il déclara alors à ses disciples qu’il était l’imam et le mahdy promis par les prophètes, lequel doit venir dans les derniers temps rétablir sur la terre le règne de la justice et faire triompher la vérité. De Mellelah, Ben-Toumart se transporta à Tlemcen. De là, il alla s’installer dans la mosquée de Hubbed, où il

(1) Abd’ el-Wahed, p.

(2) Suivant quelques-uns, ce fut à Fenzârah (ïjlyi), village de la Meltidjah, où Abd’ el-Moumen exerçait la profession de maître d”école, que celui-ci s’attacha pour toujours au sort de Ben-Toumart. D’autres veulent que cela ait eu lieu 'a Tadjera (ys.ll>), village situé dans le territoire de Tlemcen.

continua de prêcher sa doctrine et de déclamer contre les Almoravides qu’il accusait d’hérésie et d’anthropomorphisme. L’austérité de sa vie, l’étendue et la variété de ses connaissances, son éloquence et son zèle pour la religion, lui concilièrent bientôt l’estime et la vénération des habitants de Tlemcen, qui se rendaient en foule auprès de lui pour l’entendre et s’édifier. On admirait surtout en lui l’amour du silence et l’esprit de retraite qui faisait que, hors les moments qu’il consacrait à l’enseignement, à la prédication et aux conférences spirituelles, c’était à peine s’il se permettait de dire un seul mot. Comme preuve de la profonde vénération que les Tlemcinois avaient pour la personne de Ben-Toumart, Abd’ el-Wahed raconte le trait suivant : « Un vieillard de Tlemcen, dit cet historien, m’a rapporté, sur la foi d’un saint homme qui s’était installé avec Mohammed ben-Toumart dans la mosquée de ïïubbed pour s’y adonner aux exercices de piété, ce vieillard, dis-je, m’a rapporté qu’un jour, après la prière du soir, Ben-Toumart étant venu trouver sesdisciples, promena ses regards sur chacun d’eux ; qu’ ensuite s’adressant à l’un d’eux en particulier, il lui demanda ce qu’était devenu un tel dont il déclina le nom. Comme on lui eut répondu que cet homme avait été jeté en prison à Tlemcen, il se leva sur le champ, prit avec lui un de ses disciples pour lui servir de guide et se dirigea ainsi du côté de la ville. Lorsqu’il fut arrivé devant le mur d’enceinte, il frappa fortement à la porte de la ville, demandant qu’on lui ouvrît. Incontinent il fut obéi par le portier, qui n’opposa à son désir ni excuse, ni retard. Il est pourtant certain, ajouta le vieillard, que si à pareille heure le commandant de la ville en personne s’était présenté pour

demander qu’on lui ouvrît, le portier aurait fait des difficultés. Ben-Toumart étant entré dans la ville, se rendit directement à la prison. Aussitôt qu’il eut été reconnu, les geôliers s’empressèrent d’aller au-devant de lui, le comblant de toutes sortes d’égards et de prévenances. Alors Ben-Toumart, ayant appelé le prisonnier par son nom, lui commanda de sortir, ce que celui-ci fit en présence même des geôliers, qui se trouvèrent aussi déconcertés que si on leur avait jeté de l’eau bouillante sur la figure. Ben-Toumart sortit de la ville avec le disciple qu’il venait de délivrer et le ramena à la mosquée de Hubbed. »

« C’est ainsi, dit Abd’ el-Wahed , que Ben-Toumart venait ordinairement à bout de tout ce qu’il pouvait souhaiter ; ses volontés ne rencontraient pas de résistance, ni ses demandes n’éprouvaient de refus. Les Petits se soumettaient à ses ordres et les Grands s’abaissaient devant ses désirs. Tout le temps qu’il resta à Tlemcen, ajoute-t-il, il reçut des marques de considération et de respect de la part de tout le monde en général, de la part des autorités du pays aussi bien que de la part des plus humbles sujets. Lorsqu’il quitta cette ville, il emporta l’affection des principaux de ses habitants, et il laissa son souvenir dans leurs cœurs. »

De Tlemcen, Ben-Toumart se rendit à Fez, puis à Maroc, où il eut plusieurs controverses au sujet de sa doctrine avec les docteurs almoravides, dont la plupart étaient fort peu versés dans l’art de l’argumentation et de la dialectique; aussi il ne lui fut pas difficile de les confondre et de les convaincre d’ignorance.

Pour échapper à la mort dont il était menacé dans la

capitale de l’empire, il se retira à Tinmelal, où il composa en berbère, langue dont il connaissait toutes les finesses et toutes les ressources, un ouvrage auquel il donna le titre de tw>bf Kitabou-t-tauhid J c’est-à-dire, Livre de la doctrine de l’unité. Il le divisa comme on divise le Koran, en surates, en lihizb et en houschr (1), et il enjoignit à tous ses partisans de l’apprendre par cœur. En mourant il légua à son disciple Abd’ el-Moumen, qu’il avait nommé son successeur, le livre El-Djifr qu’il tenait de l’imam El-Ghazâliyi lui-même (2).

Gomme en entrant dans l’intérieur de la mosquée, je n’avais pas eu la précaution de déposer ma chaussure à la porte, comme c’est l’usage, je m’aperçus que les Bédouins qui m’entouraient, lançaient sur moi des regards peu bienveillants ; dans le lieu et la position où je me trouvais, je crus devoir abréger, autant que possible, ma visite, et arrêter les murmures qui commençaient déjà à se faire entendre autour de moi.

Je voulus à cet instant prendre congé du marabout et du chéikh el-beled, mais ils me dirent qu’ils ne me quitteraient point que je ne fusse hors du village. C’était sans

(1) Les Musulmans partagent le Koran entier, sans avoir égard aux

surates, en soixante parties égales qu’ils nomment hhizb Dix

versets d’un hhizb forment un houschr ou décade.

(2) On peut voir plus au long la vie de Mohammed ben-Toumart dans le Kartas, édit, de Tornberg, pag. 110 et suiv. du texte arabe, et pag. 149 et suiv. de la version latine, et dans Abd’ el-Wahed, édition de M. Dozy, Leyde, 1847, les pages 151 et suivantes.

doute pour me protéger contre les insultes de la l'ouïe qui nous suivait et dont les dispositions hostiles n’étaient pas douteuses. Je demandai à mes conducteurs s’il n’y avait plus rien de curieux à voir dans le pays. Alors ils me menèrent dans le voisinage de la mosquée, où ils me montrèrent un bâtiment en ruines qui porte le nom de Médarsah (L^,) ou collège. Le cliéikh el-beled m’assura que cet établissement avait été construit par le bey Mohammed et réparé dans ces derniers temps par Abd’ el-Kàder ; mais nous allons voir que ce monument remonte à une époque beaucoup plus reculée. C’est une cour oblongue, entourée d’un péristyle dans le sens de sa longueur. Le côté sud-est présente un enfoncement en forme de fer de cheval qu’une voûte recouvre. Cette partie ressemble au milirab de la Grande-Mosquée que je viens de décrire, ce qui me fait conjecturer que l’établissement, outre sa destination principale, servait aussi de lieu de prières ou d’oratoire. Sur les deux côtés, oriental et occidental, s’ouvrent les cellules qui étaient destinées au logement des étudiants et des professeurs ; j’en ai compté une vingtaine. Suivant Léon l’Africain, qui avait visité lui-même le collège, cet établissement (1) était beau et bien entretenu ; mais aujourd’hui les murs tombent en ruines, le jet d’eau et le bassin qui ornaient la cour intérieure sont remplis de terre et de décombres ; l’eau, qui se perd tout autour, forme une mare fétide, et dans cet antique sanctuaire de la science l’on voit l’herbe croître comme dans une prairie.

(1) Voyez Ilistoriale description de l’Afrique, tierce partie du monde. Anvers, 1550, fol. 263 r°.

Outre le collège, il y avait aussi autrefois à Hubbed un fondouc, ou auberge, destiné à recevoir les pèlerins et les étrangers. Il paraît que depuis longtemps il n’en existe plus de traces, car nos guides n’en avaient jamais entendu parler. Du temps de Léon l’Africain, l’on voyait dans ces deux établissements des tables de marbre sur lesquelles étaient gravés les noms des rois Mérinites qui en avaient été les fondateurs. Comme ces princes ont occupé le royaume de Tlemcen entre les années 737 et 749 de l’hégire, c’est dans la période qui s’est écoulée entre ces deux termes qu’il faut placer la fondation du collège et du fondouc. L’inscription dont nous avons donné ci-d.essus (page 300) le commencement, nous apprend que c’est au roi Mérinite Abou ’l-Hassan que le collège, en particulier, doit son existence.

Vingt-deux ans plus tard (771 de l’hégire), c’est-à-dire après la restauration du royaume des Béni Abd’ el-YVâdy, florissait, à la cour du sultan Abou-Hammou Moucé, Abd’ er-Rahman ben-Khaldoun, frère d’Yahia. Le célèbre historien raconte dans sa propre biographie (1), qu’ayant formé le dessein de renoncer à la vie politique pour se dévouer à l’étude et à la prière, il se retira à Hubbed, près du tombeau de cidi Bou-Médyn, où il ouvrit un cours d’enseignement. Le collège bâti par les Mérinites fut, sans doute, quoiqu’il ne le dise pas positivement, le lieu qu’il choisit pour faire ses leçons.

d) Voy. Journal Asiatique, cahier de mars 1814, page 202.

A cette époque, c’est-à-dire au milieu du huitième siècle de l’hégire, Hubbed possédant les trois monuments dont il vient d’être question , c’est-à-dire la Grande-Mosquée, le collège et le fondouc, était déjà un bourg considérable : auparavant c’était simplement un rihat (1) ou poste militaire gardé par une troupe de pieux Musulmans qui avaient fait vœu de protéger le pays contre l’invasion des Infidèles et de tenir en respect les tribus berbères toujours prêtes à lever l’étendart de la révolte. Deux cents ans plus tard, Léon l’Africain nous dépeint Hubbed comme une cité bien peuplée, habitée par un grand nombre d’artisans et de gens de métiers, entre autres par des tisserands et des teinturiers (2). Sous la domination turque sa prospérité est toujours allée en décroissant, et les dernières guerres entre les Arabes et les Français lui ont fait perdre plus des deux tiers de sa population ; je n’y ai rencontré que des décombres et des ruines ; les quelques maisons qui sont restées debout, sont habitées par des tisserands qui fabriquent des bernous et des haïes très-estimés.

J’ai dit que le chéikh el-beled et le gardien des clefs du tombeau de cidi Bou-Médyn avaient bien voulu m’accompagner jusqu’à l’extrémité du village. Arrivé là, je pris définitivement congé de ces deux personnages, les invitant à venir me voir à Tlemcen.

(1) Voy. Journ. Asiatique, cah. de mars 1844, p. 202. El-Makkariyi (ms. de la Bibliothèque impériale, n° 759, fol. 133 r°) appelle Hubbed

Ikdj. Le mol Xkdj désigne un corps de cavalerie qui garde la frontière. Dans un autre endroit, fol. 108, le même auteur écrit ibLxM.

(2) Historiale description de l’Afrique, fol. 263 r°.

Nous retournons à la ville par un chemin autre que celui que nous avons choisi en venant ; il longe un aqueduc en ruines qui amenait autrefois à Tlemcen les eaux d’une source située à une lieue environ à l’Est de Hubbed. La brièveté de mon séjour à Tlemcen ne m’a pas permis d’aller la visiter ; ce que je rapporterai ici, je l’ai recueilli de la bouche des Arabes et des officiers français qui l’avaient vue.

En longeant le flanc de la montagne qui , à partir de Tlemcen, s’étend du côté de l’Est, on arrive par un sentier hérissé de pierres et coupé de temps en temps par de légères dépressions de terrain, dans un des sites les plus délicieux que l’on puisse rencontrer en Algérie. Là, l’oued Méfrousch, qui traverse d’occident en orient le plateau des Beni-Ournid, abandonnant cette haute région, tourne tout à coup vers la gauche et précipite en hurlant ses eaux écumeuses dans un ravin qui n’a pas moins de cinq cents pieds de profondeur (1) ; de là, il va se mêler à la Safsef (2), qui coule à une certaine distance de la cascade et dont il est un des affluents les plus considérables. Avant d’arriver sur les bords du ravin, l’on trouve au pied des rochers une magnifique source qui à son origine forme un petit étang. 11 en dérive un ruisseau qui, s’enfuyant à travers les jardins et les vergers, va plus loin regagner l’oued Méfrousch qui lui a donné

(1) On appelle communément ce ravin la Gorge de la Safsef.

(2) Quelques indigènes prononcent Saysef, ce qui se rapproche de

l’orthographe des auteurs arabes , dont les uns écrivent v

Satfecyf et les autres v Safcyf ou Safceif. Yoy. Histoire des

Béni Abd’ el-Wâdy, fol. 3 r° et v° et fol. î v°, et Notices et Extraits des Manuscrits , t. XII, p. 535.

peut-être naissance. L’eau coule, pour ainsi dire, à petit bruit, comme un jeune enfant qui, après s’être soustrait quelques instants à la douce surveillance de sa mère, s’ avance d’ un pas timide vers elle, dissimulant son retour et craignant de faire remarquer son absence. Lourit, tel est le nom de la charmante naïade (1) ; elle entretient la vie et la fraîcheur dans ces lieux délicieux et elle est le rendez-vous annuel des habitants de Tlemcen. En effet, pendant le printemps et à la fête dite des Cerises, ils ne manquent jamais d’y aller passer un ou deux jours. A cette époque tout le monde quitte ses affaires pour aller respirer l’air pur des montagnes et se divertir à l’ombre des bosquets qui environnent Lourit. Les riches s’y transportent sur des mules magnifiquement harnachées, escortés d’une bande de musiciens qui font résonner le luth, le fifre, le tambour de basque et la cornemuse ; les pauvres y vont à pied, portant modestement sur le dos quelques provisions de bouche et chantant avec une franche gaieté des vers composés pour la circonstance. Tous veulent jouir des douceurs de la saison dans ces lieux admirables. La fête n’est pas restreinte à un ou deux jours ; elle dure tant que les cerises rougissent sur les arbres. C’est la saison de la joie et des campements ; c’est l’époque de l’année où la nature étale toutes ses magnificences, déploie toute sa vigueur. Un poète arabe, le soufy Abou Abd’ Allah Mohammed ben-Omar ben-Khamys, a chanté la beauté du site et la source elle-même dans les vers suivants :

(1) Je crois que c’est la même source qui est désignée sous le nom à'Omm-Yahia, par le chéryf Edricy (IIIe climat, lre partie). Voyez Geographia nubiensis. Parisiis, 1610, p. 79

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Si tu as oubliéde visiter Lourit , pour moi je ne l’oublierai point ; j’irai jouir de ce site admirable où je respirerai l’odeur suave des prairies en fleurs ; où je me promènerai sur les bords délicieux de l’étang qu’alimente la source, pendant que sa surface tranquille et transparente viendra se refléter dans la prunelle de mon œil.

Lorsque la nuit commence à étendre ses voiles sur la terre, on ne saurait distinguer, ô Lourit! si ce sont tes ondes ou mes larmes qui remplissent le bassin que tu t’es formé.

Je considère comme un sujet de gloire pour moi le reproche que m’adressent mes censeurs, quand ils disent que tu n’as pas d’autre alimentquemes larmes, et que ces larmes te font déborder

C’est qu’en effet je suis ivre de ton amour, ivresse si grande, que j’en perds la raison.

Si mon poulain venait à passer par ces collines dont tu fais l’ornement, malgré son âge encore tendre, il se jetterait volontiers à la nage dans tes gouffres profonds.

Que dirai-je aussi de ce ruisseau limpide qui vient de si loin se précipiter du haut de la montagne? La vue de cette magnifique cascade, pareille aux œillades d’une jeune beauté, agace puissamment le cœur des mortels qui la contemplent.

Ce sont des eaux plus subtiles que la passion que mon cœur recèle, plus pures mille fois que les larmes que je ne cesse de répandre (1).

Au-dessous de ia source et sur les bords du Méfrousch, l’on voit un bassin de construction mauresque que les Français viennent de restaurer ; il doit comme autrefois servir de prise d’eau ; l’aqueduc que nous longeons dans ce mo- , ment, amènera de nouveau à Tlemcen les eaux de Lourit et du Méfrousch.

A mesure que nous approchons de la vieille reine du Maghreb et que nous descendons la pente de la colline de Hubbed, l’horizon se rétrécit autour de nous ; la végétation se montre plus riche, plus vigoureuse, la terre plus fertile et mieux cultivée. Je jette un dernier regard sur les blancs marabouts qui s’élèvent sur le flanc rougeâtre de la montagne Sakharataïn ; des femmes musulmanes, enveloppées dans les larges plis de leurs haïes de laine blanche, et se dirigeant en silence et d’un pas lent vers le tombeau d’ün saint à qui elles vont demander la fécondité et les joies de

(1) Yahia ben-Khaldoun, fol. \ v\

la famille, me paraissent, à la distance où elles se trouvent, des fantômes égarés qui cherchent à rentrer dans leurs sépulcres.

Nous traversons l’oued Barram dont les eaux coulent modestement et sans bruit à l’ombre des trembles, des vignes sauvages et des tamarix. Une petite porte percée dans un vieux rempart en pisé nous introduit dans une vaste enceinte, en partie cultivée, en partie jonchée de ruines ou occupée par des tombeaux ou des monuments consacrés à la mort : c’est le triste quartier d’Agadyr, la ville vieille, la cité des anciens Maures et des Romains. La portion de ce quartier qui avoisine le mur de la nouvelle Tlemcen du côté du Midi, est ombragée par des lentisques (A> botom ) aussi grands que nos plus beaux marronniers.

Nous nous engageons dans un sentier qui serpente à travers mille petits jardins soigneusement cultivés ; ils sont séparés les uns des autres par des murailles en pierres sèches qui n’ont pas plus d’un mètre d’élévation. Mais derrière cette faible barrière, il s’en dresse une autre plus formidable, je veux dire une haie épaisse de cactus gigantesques entremêlés d’agaves qui montrent leurs dards acérés et menacent impunément les passants. Le bruit de nos pas provoque la défiance des gardiens de ces jardins : de temps en temps nous voyons surgir par-dessus cette haie et disparaître incontinent des têtes de Bédouins aux aguets. Dans le moment où j’écris, il me semble apercevoir encore leurs yeux rouges et ardents. Au bout de quelques minutes, nous nous retrouvons dans les murs de Tlemcen ; chacun se retire de son côté après maints et maints salam aléik.

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