CHAPITRE XIV
Ain el-Medarsah. — Tribunal du caïd de Tlemcen. — Les écoles de Tlemcen et les sciences qui y étaient jadis professées.
Le lendemain, 8 octobre, je proposai à M. le curé de Tlemcen de faire avec moi une visite au caïd cy Hammady ben-es-Sekkal. Deux motifs nous portaient à remplir ce devoir : d’abord, nous avions à le remercier du service qu’il nous avait rendu en renforçant notre escorte de la veille de la présence de son terrible chiaouch ; puis il nous semblait convenable d’aller lui rendre compte de nos impressions personnelles et de l’accueil hospitalier dont nous avions été honorés par les autorités de Hubbed.
Nous descendîmes donc, vers deux heures, dans le quartier des Hadhars. Nous ne rencontrâmes point le caïd ; il était déjà parti pour se rendre à son mehkamah , ou tribunal, où il siégeait tous les jours depuis une heure jusqu’à quatre. Nous ne connaissions pas ses habitudes ni la nature des fonctions qu’il remplissait à Tlemcen. L’un de ses fils, que nous trouvâmes devant la porte de la maison, voulut bien nous indiquer l’endroit où était situé le tribunal , et il poussa même la complaisance jusqu’à nous y conduire lui-même. Après avoir traversé plusieurs rues presque désertes, nous nous engageâmes dans une impasse qui nous parut un véritable coupe-gorge. C’est à l’extré-
mité de cette impasse que s’élevait le sanctuaire de la justice musulmane. Les abords du tribunal étaient tristes et austères comme les arrêts de la justice ; le mystère et la solitude dont il était entouré, préparaient les esprits à entendre avec respect l’interprétation des lois et à se soumettre aux décisions du juge. Le silence du lieu était seulement rompu de temps en temps par les chicanes des plaideurs ou par les cris perçants des malheureux qui subissaient la peine prononcée par le magistrat.
L’impasse en question porte le nom d 'Indersa, que les messieurs du génie ont peint en grandes lettres sur le mur qui longe la rue. Personne ne se douterait que ce mot a été mis pour Aïn el-Medarscih 1 ^&), ou plutôt A in cl- Medrassah, qui est le véritable nom de la rue et qui signifie la Fontaine ou la Source du collège. Mais des gens qui affectent tant de mépris pour les vaincus et se croiraient heureux s’ils parvenaient à exterminer la race indigène, n’y regardent pas de si près quand il s’agit de respecter et de traduire fidèlement la langue des Arabes.
Après avoir fait une centaine de pas, nous arrivons devant une porte étroite qui donne entrée dans un jardin ombragé par des vignes en treille et orné d’un jet d’eau qui alimente un large réservoir. Au fond de ce jardin s’élevait un pavillon carré que l’on nous dit être le tribunal de cy Hammady ben-es-Sekkal. Nous trouvâmes le caïd assis gravement et les jambes croisées sur un petit matelas étendu par terre le long du mur et en face de la porte. Lin rabbin, facile à reconnaître à son turban noir et à son burnous bleu, était accroupi , à une certaine distance du lit du caïd, sur
une modeste natte de paille ; il avait le regard humble et timide ; son attitude était celle du respect et de la soumission ; c’est à peine s’il osait lever les yeux vers le caïd ; on eût dit un vil esclave devant un maître fier et impérieux. En présence de l’alfakih musulman, le docteur d’Israël semblait avoir perdu le sentiment de la dignité humaine; il portait sur sa face les douze cents ans d’abaissement et d’oppression qui ont passé sur la nation juive depuis le triomphe de l’Islam.
A la gauche du caïd était placé un tabouret sur lequel étaient entassés pêle-mêle des livres manuscrits et des paperasses. La porte de la salle était gardée par le chiaouch qui nous avait escortés la veille dans notre visite au tombeau de cidi Bou-Médyn. Il se tenait debout en dehors du seuil de la porte, attendant les ordres du juge et balançant de temps en temps son bâton noueux et flexible, comme s’il s’apprêtait à exercer sur quelque malheureux condamné les redoutables fonctions de sa charge.
Nous entrâmes sans obstacle dans le diwan et nous saluâmes le caïd qui se leva à moitié pour nous donner une poignée de main et nous rendre le salam. Il invita gracieusement le curé à s’asseoir à sa droite sur le lit où il était lui-même placé ; quant à moi, il me fit signe de m’accroupir sur une natte, ce que je fis de mon mieux, n’ayant pas l’habitude de cette posture. Le rabbin, qui était placé de l’autre côté de la salle et vis-à-vis de moi, jeta à mon adresse un regard de surprise et de défiance ; il avait cru sans doute que j’étais venu là me poser en rival. Le caïd me demanda si j’étais content de mon excursion à Hubbed et si j’avais
vu tous les monuments curieux de cette localité. Je lui répondis que la vue de ces précieux restes de l’architecture mauresque avait excité en moi la plus vive admiration ; mais que la tristesse et le regret étaient venus se mêler à ce sentiment, lorsque j’avais pensé que les traditions de l’art s’étaient perdues chez les Arabes et que la science et le bon goût avaient fait place chez eux à la routine et à l’ignorance. J’ajoutai à cela que si la nation arabe voulait rentrer dans le chemin de la gloire et de la civilisation quelle avait abandonné depuis plusieurs siècles, elle devait prendre pour modèles les peuples de l’Europe, étudier leurs mœurs, leurs usages et leurs lois ; se faire initier aux découvertes de leurs savants ; se mettre au courant de leurs systèmes, de leurs livres et de leur enseignement; que, pour cela, il fallait apprendre notre langue, et qu’une des voies les plus courtes pour arriver à ce but, c’était d’envoyer en France les enfants des meilleures familles arabes pour y être élevés à la façon des Européens ; que, du reste, le sultan des Osmanlis avait compris les avantages immenses attachés à cette éducation, et que depuis qu’il avait confié les principales fonctions de l’empire à des hommes ainsi élevés, il possédait une armée mieux disciplinée, une administration plus régulière, plus juste, plus éclairée; que c’était également à l’influence des Européens et au savoir des Musulmans instruits à leur école que l’Égypte devait la prospérité de ses écoles, l’habileté de ses médecins et la bonne organisation de son armée ; qu’il y avait à Paris un établissement particulier destiné à l’instruction des jeunes Égyptiens et où Ibrahim-pacha lui-même n’avait pas craint d'envoyer ses propres enfants; que le gouvernement fran-
rais ouvrirait volontiers un établissement semblable pour \ instruire les enfants des familles musulmanes de l’Algérie, et qu’il ne dépendait que d’elles de profiter de son bon vouloir, d’assurer le bonheur de leurs enfants, l’avenir de leur patrie et la prospérité de la nation arabe entière.
Je venais à peine de terminer ces paroles, que deux hommes, un Juif et un Arabe, se présentèrent à la porte de la salle, demandant à être entendus. Le caïd, qui se disposait à me répondre, se vit obligé à remettre la chose à un autre moment.
Les deux hommes, ayant ôté leur chaussure, entrent l’un après l’autre dans la salle et viennent baiser la main du caïd. Cela fait, ils se placent, pieds nus, l’un à côté de l’autre sur le seuil de la porte, et la parole est donnée à celui des deux qui a à se plaindre de l’autre. La cause n’était pas sans quelque importance : il s’agissait d’une piastre fausse que le Juif avait voulu donner en payement à notre Arabe. Celui-là prétendait que dans le fait qu’on lui reprochait il avait été de bonne foi, ignorant la nature et l’origine de la pièce en question. Celui-ci, qui affirmait le contraire, s’indigne qu’un Juif ait voulu le tromper; il accable son adversaire d’injures et d’outrages; il lui prodigue les qualifications les plus odieuses. Le caïd a beau lui recommander la modération et le calme, il n’en continue pas moins à conspuer le pauvre Juif sur la tête duquel il appelle à grands cris la vindicte des lois. A la fin le silence s’établit. Comme il s’agissait d’un litige entre un Juif et un Musulman, le caïd, ayantpris l’avis durabbin, prononce une sentence qui déclare le Musulmanmal fondé dans sa plainte et
renvoie le Juif reconnu innocent. Alors le Musulman, qui avait regardé comme sûre la condamnation de l’enfant d’Israël, se récrie contre la décison du juge qu’il accuse de partialité ; il va même jusqu’à insulter et le caïd et le rabbin. Cy Hammady ben-es-Sekkal, poussé à bout par tant d’audace, se lève à moitié et crie d’une voix terrible à son chiaouch : « Cliiaouch èdrïbhou, chiaouch, frappe-le ! » Le dernier mot de cet ordre n’était pas achevé, que trois grands coups de bâton retentissent sur le dos de l’impitoyable Musulman. A cet argument il n’y avait rien à répliquer. Étant venu clopin dopant baiser la main du caïd, il se retira en grommelant et en maudissant le Juif qui riait sous cape. C’est ainsi que la justice s’administre sous la loi de Mohammed ; le bâton et les criailleries y jouent un très-grand rôle. Les Arabes ne connaissent ni les procès-verbaux, ni la prison préventive, ni les réquisitoires, ni les avocats, ni le jury. Entre les longueurs interminables de notre procédure et la justice expéditive des tribunaux musulmans, si le choix était possible, je suis persuadé, qu’à part les coups de bâton des chiaouchs, bien des personnes seraient tentées de se prononcer en faveur de la justice musulmane.
Après cette scène moitié tragique, moitié comique, qui avait troublé la paix du lieu et interrompu le fil de notre entretien, le silence et le calme descendirent de nouveau dans le sanctuaire de la justice. Reprenant le thème de notre première conversation : « On enseigne en France, disje au caïd qui n’était pas encore tout à fait revenu de son émotion, toutes les sciences et tous les arts qui fleurirent jadis dans la patrie des Maures, la médecine, l’histoire na-
turelle, l’astronomie, la littérature, les mathématiques et la philosophie. »
A ces mots, cy Hammady ben-es-Sekkal m’interrompant : « Est-ce qu’en France, me dit-il, l’on enseigne le Koran et la Sonnah?
— Sans doute, lui répondis-je; car, dans nos pays, chacun est libre de professer la religion qu’il croit la meilleure, et la loi civile accorde à tous une égale protection; les Juifs ont des synagogues où ils lisent leur Bible et leur Talmud; les Musulmans possèdent une école qui est dirigée par un imam, où l’on s’acquitte des prières prescrites par votre loi et où l’on enseigne, non-seulement les sciences humaines et profanes, mais encore les sciences qui ont pour objet la religion. Les collèges où vos enfants seraient élevés, jouiraient de la même liberté sous le rapport de la conscience, et vous pourriez y envoyer des alfakih, des imam, des marabouts, y ériger des oratoires, et vous y livrer tranquillement à la pratique de toutes les prescriptions de loi musulmane. Du reste, il y a à Paris et dans d’autres villes de la France des cours publics de langue arabe, où l’on explique le Koran à l’aide des commentateurs les plus célèbres, tels que Zamakhschariyi et Beydhaouiyi. Ce n’est pas que nos professeurs vénèrent le Koran comme un livre descendu du ciel ; mais ils l’étudient comme une production admirable du génie arabe, comme un précieux monument de la littérature d’un peuple célèbre, comme le code d’une religion dont ils cherchent à découvrir l’esprit, les tendances et le caractère.
— Ne croyez-vous pas, répliqua le caïd, que le séjour de votre France pourrait être nuisible à la foi et aux mœurs de nos enfants? car il me semble qu’une fois dépaysés, ils perdraient peu à peu de vue les enseignements et les exemplesde leurs parents; le respect humain et cent autres causes qu’il est inutile d’énumérer, finiraient par affaiblir dans leur esprit les croyances qu’ils auraient sucées avec le lait; je craindraisque le spectaclede tant de religions dissidentes que vous tolérez au milieu de vous ne les rendît indifférents à l’égard de celle dans laquelle nousles élevons, et que pour acquérir un grain de savoir et de gloire mondaine, ils ne fussent exposés à dévier du sentier droit et à s’écarter de la vérité. Pourquoi, d’ailleurs, nos enfants iraient-ils chercher si loin et au préjudice de leur conscience, des avantages qu’il serait si facile de leur procurer dans leur propre patrie ? Que ne nous aidez-vous à relever les ruines de nos anciennes écoles et de nos académies, à recueillir nos livres dispersés par la conquête, à fournir des professeurs et encourager l’étude de nos auteurs classiques, à faire renaître au milieu de nous ces universités qui enfantèrent jadis tant d’hommes célèbres dans toutes les branches des sciences? Vous restaurez nos temples et nos chapelles ; vous respectez nos marabouts ; vous protégez notre culte et les ministres de notre religion ; vous facilitez même à nos coreligionnaires l’accomplissement du pèlerinage sacré. Sans doute, cette tolérance, ce respect pour les personnes consacrées à Dieu, ces grâces et ces faveurs que nous ne méritons pas, sont louables et dignes d’une grande nation comme la vôtre ; mais qu’est-ce, je vous le demande, qu'est-ce qu’une religion sans docteurs qui l’explique et la défende, sinon un
amas de pratiques qui tendent à dégénérer en superstitions, un édifice bâti sur le sable et menaçant ruine? Toutes les fois qu’en venant à ce tribunal, je passe devant l’établissement antique qui a donné son nom de Medarsah (école) à ce quartier, je ne puis m’empêcher de pousser un soupir, de murmurer un regret, un vœu. C’est là, me dis-je à moimême, que, pendant tant de siècles, l’enseignement des sciences a été confié à des hommes du mérite le plus éminent, et suivi par des milliers d’élèves qui s’y rendaient des extrémités de la terre ; c’est là que se perpétuaient de bouche en bouche les saines traditions de la littérature et de la foi musulmane. Hélas î depuis trop longtemps la voix des professeurs ne s’y fait plus entendre ; depuis trop longtemps les échos n’y répètent plus leurs savantes leçons. Ces vastes salles, autrefois remplies d’étudiants et de ialeb, sont transformées aujourd’hui en magasins de vivres : quand luira enfin le jour où elles seront rendues à leur première destination ? »
Je l’interrompis ici pour lui demander si, à l’époque à laquelle il faisait allusion, Tlemcen ne possédait pas d’autre collège.
« Sous nos derniers rois, me répondit-il, il y avait dans cette cité cinq collèges, parmi lesquels les plus anciens et les plus renommés sont les trois suivants : 1° le collège Vieux (iùs:o.&)! L-jjdl) ou collège des F ils de l’Imam (L^,^ 2° le collège Neuf (ïjj jJJ L^,ed'), et 3° 1 qcoIlègeYoÀoubiyah(L-)ÿ&..)\ Outre ces trois collèges,
où l’on professait la théologie, la jurisprudence et toutes
les hautes sciences, l’on comptait encore une foule d’établissements publics ou privés où l’on enseignait la grammaire, la rhétorique et les éléments des sciences. »
Après ces paroles, cy Hammady ben-es-Sekkal me donna sur ces trois collèges des renseignements fort précieux que j’ai retrouvés plus tard dans l’histoire d’Yahia ben-Khaldoun, ainsi que dans l’ouvrage de Mohammed et-Tenaciyi et dans celui d’El-Makkariyi que j’ai déjà eu l’occasion de citer plusieurs fois. Le lecteur ne sera pas fâché que je les transcrive ici.
Le collège Vieux , autrement dit le collège des Fils de l’Imam, fut fondé par le roi Abou-Hammou, premier du nom, lequel florissait dans la première moitié du quatorzième siècle de notre ère.
Les deux fils de l’imam ^') étaient deux sa¬
vants jurisconsultes qui vinrent s’établir à Tlemcen sous le règne d’ Abou-Hammou (1). L’un s’appelait Abou-Zéid Abd’ er-Rahman, et l’autre Abou-Moucé Aïcé. Ils étaient nés l’un et l’autre à Breschk, où leur père Abou Abd’ Allah Mohammed ben-Abd’ Allah ben-el-Imam, jurisconsulte distingué, remplissait les fonctions de prédicateur et d’imam. Ils appartenaient à une famille honorable, laquelle avait produit quantité de saints marabouts et d’hommes vertueux. Yahia ben-Khaldoun raconte que leur aïeul, homme de Dieu, avait en sa possession un petit coin de terre qu’il cultivait de ses propres mains et qui lui fournissait les légumes et les
(l) Mohammed et-Tenaciyi, page 88 de mon manuscrit.
herbages dont il se nourrissait. Deux hommes s’étant introduits nuitamment dans le jardin pour voler des navets, il arriva qu’ils restèrent collés contre le sol, sans pouvoir se tirer de là. Le lendemain ils furent trouvés dans cette position , au grand étonnement de tout le monde, qui reconnut dans ce prodige un effet de la sainteté et de la puissance d’Àbou Abd’ Allah ben-el-ïmam (1).
Abou-Zéid et Abou-Moucé, après avoir fait leurs premières études dans leur ville natale, sous la direction de leur père, partirent pour Tunis, où ils suivirent les leçons des professeurs les plus habiles et les plus renommés. De là, s’étant rendus dans l’Orient, ils visitèrent successivement la Syrie, le Hecîjaz et l’Égypte, allant à la recherche du mérite et du savoir, et enrichissant sans cesse leur esprit de nouvelles connaissances. Après avoir exercé pendant quelques années des fonctions politiques dans la ville de Damas, ils se décidèrent enfin à reprendre le chemin de leur patrie, laissant dans les villes où ils avaient séjourné, la réputation d’hommes savants et vertueux.
De retour dans le Maghreb, ils ne jugèrent pas à propos de se fixer à Breschk qui était alors en proie à des troubles politiques; ils se dirigèrent vers Tlemcen, où ils furent accueillis avec la considération qui était due à leur mérite et à leur renommée. Abou-Hammou, ami et protecteur des hommes de lettres, les appela auprès de lui, les admit dans son conseil et leur conféra les emplois les plus élevés
(1) Yahia l'on-Kh jldoun, Histoire des Béni Abd' el-Wâdy, fol.tOv0.
de l’État. Ensuite il leur fit construire un collège près de la porte Kachoutah , en dedans des remparts, et il leur assigna pour leur entretien plusieurs fiefs, entre autresceluide Tiranescht, dont la famille Et-Tenaciyi avait eu autrefois la jouissance.
Le collège fut appelé de leur nom, le collège des deux Fils de l’Imcim. On venait de toutes les contrées du Maghreb entendre les leçons des deux savants professeurs, et bien des hommes qui s’étaient déjà fait un nom dans les sciences ou dans les lettres, ne dédaignaient pas devenir s’instruire à leur école ; c’est ainsi qu’ils eurent l’honneur de donner des leçons au savant jurisconsulte et mathématicien Abou Abd’ Allah Mohammed ben-ibrahim el-Abiliyi, qui, à son tour, eut pour disciple le célèbre historien Abd’ er-Rahman ben-Khaldoun et son frère Yahia.
Quoique chargés de l’enseignement public et fort occupés par les cours qu’ils professaient, ils ne cessèrent pas néanmoins d’être mêlés aux affaires politiques ; le roi ne prenait aucune décision importante, sans leur avoir préalablement demandé leur avis. Le haut rang qu’ils occupaient à la cour et la considération dont ils jouissaient dans le monde, leur avait valu le surnom de réis honorables (!—•;
Les deux frères, après avoir fleuri sous Abou-IIammou, leur ami et leur protecteur, ensuite sous Abou-Teschifyn, son fils, et Abou ’l-Haçan le Mérinite, moururent à Tlemcen, mais à une époque différente : Abou-Zéid, qui était l’aîné, décéda dans les premiers jours de ramadan de l’an-
née 741 ; Âbou-Moucé fut enlevé par la peste sous le règne d’Abou-Hammou Moucé II, après avoir été quelque temps au service du prince Mérinite Abou-Inân (1). Ils laissèrent à Tlemcen une postérité nombreuse qui a donné à l’État et à la religion des imam, des cadhis, des muftis, d’habiles jurisconsultes et de savants professeurs. Pendant longtemps le feu sacré de la science, allumé par le zèle et le dévouement de ces deux hommes illustres, se conserva dans la capitale des Beni-Zéyan, et c’est à eux qu’elle doit d’avoir donné le jour à une foule d’hommes distingués dans tous les genres.
J’ai vu les restes du collège des deux Fils de l’Imam ; il est situé, comme le dit Yahia ben-Khaldoun, dans l’intérieur de la ville, du côté du couchant et non loin de l’ancienne porte Kachoutah . 11 avait dans ses dépendances une petite mosquée qui est encore debout avec son minaret, mais qui ne sert plus au culte, à cause de la solitude du lieu où elle se trouve; elle n’offre, d’ailleurs, rien de remarquable sous le rapport de l’art. Devant la porte, qui regarde le Nord, il y a un enclos où l’on voit un abricotier gigantesque et séculaire ; en considérant son vieux tronc et ses branches vermoulues, on serait tenté de le croire contemporain des deux fils de l’Imam.
La rue déserte et étroite qui mène à ces vénérables ruines a été baptisée du nom de Zangah ould el-Imam , rue des Fils de l’Imam jJ, <uij).
(1) Ll-Makkanvi, ms. do la Bibliothèque Impériale, n“ 758, f. G3 v°.
Le collège Neuf (s jJj appelé aussi le collège
Teschifyniyah fut construit par Abou-
Teschifvn, fils et successeur d’Abou-Hammou lequel monta sur le trône en 718 de l’hcgire. Ce prince, qui avait le goût des beaux-arts et aimait passionnément l’architecture (1), voulut consacrer à l’enseignement de la science et de la religion un monument digne de sa capitale. Il choisit dans ce dessein un emplacement convenable, c’est-à-dire dans le centre de la ville, à côté de la Grande-Mosquée et dans le voisinage du Méchouar ; l’édifice fut élevé d’après un plan magnifique et dans des proportions grandioses : c’était plutôt une demeure royale qu’un établissement scientifique. En effet, Abou-Teschifyn se plaisait à l’embellir comme il embellissait son propre palais ; quand il faisait l’acquisition de quelque objet rare et curieux pour en orner sa demeure royale, il ne manquait pas de s’en procurer le pareil pour en faire cadeau au collège. Au rapport de Mohammed et-Tenaciyi, ce prince libéral avait orné l’un et l’autre de ces édifices d’une curiosité qui faisait l’admiration de tout le monde. C’était un arbre d’argent massif sur les branches duquel étaient placés des oiseaux également d’argent. Un faucon, aux serres terribles, était perché sur la cime et semblait veiller sur sa proie. Au pied de l’arbre étaient fixés des soufflets ; lorsque ces soufflets étaient mis en mouvement et que le vent arrivait aux oiseaux par des tubes intérieurs et cachés, les oiseaux se mettaient à chanter, faisant entendre chacun son ramage naturel qui était d’une ressemblance parfaite. Lorsque le vent arrivait au
(1) Yahia bon-khakloun, fol. 16 r°.
faucon et que celui-ci se mettait à crier, tous les autres oiseaux interrompaient aussitôt leurs chants et se taisaient (1). Plus tard, le même collège hérita d’une autre merveille dont nous donnerons la description quand nous parlerons du Mèchouar, ou palais des rois de Tlemcen.
Le professeur qui eut l’honneur d’inaugurer l’enseignement dans le nouveau collège, fut le hafidh Abou-Moucé Imran el-Meschdâliyi, l’un des plus habiles jurisconsultes de son siècle pour le rite maléki. Il était de la tribu berbère des Zouwawah qui habitaient et habitent encore le territoire de Bougie. Il quitta son pays et alla s’établir à Tlemcen, où il fut accueilli avec faveur par le roi Abou- Teschifyn. Il mourut en 745 de l’hégire, sous le règne du sultan Mérinite Abou ’l-Haçan qui s’était emparé de Tlemcen et avait mis fin au règne de la branche aînée de la dynastie des Béni Abd’ el-Wâdy en faisant périr Abou-Teschifyn et son fils, unique héritier de son trône. Abou-Moucé Imran el-Meschdàliyi eut pour successeur dans l’enseignement du droit, son frère, qui n’était pas moins versé que lui dans la science des traditions et dans le rite maléki (2).
Un peu plus de cent ans après sa fondation, le collège Neuf, qui avait été ruiné pendant les guerres incessantes et les longs sièges que Tlemcen avait eu à supporter à différentes reprises, fut rebâti par les soins du roi Abou ’l-Abbès
(1) Mohammed et-Tenaciyi,p. 88.
(2) Yahia ben-Klialdoun, fol. 10 v°, et Mohammed et-Teaaciyi ,
Ahmed, petit-fils d’Àbou-Hammou (1). Comme la plupart des pensions affectées dans le principe à l’entretien de l’établissement ne se payaient plus ou n’étaient payées qu’en partie , ce prince, qui aimait les sciences et les lettres, à l’exemple de son illustre aïeul, ayant fait rechercher les titres qui constituaient ces pensions, rétablit celles qui étaient tombées en désuétude, exigea le payement entier des autres, institua lui-même de nouveaux legs et assigna au collège de nouveaux revenus, en sorte que l’établissement devint plus prospère et plus riche que jamais (2).
Le collège Neuf est encore debout, et il est même assez bien conservé. Il occupe un grand espace carré qu’entoure un haut mur, et il renferme plusieurs corps de bâtiments avec leurs cours intérieures, leurs salles et leurs cellules. La porte principale, qui s’ouvre sur le côté occidental, est revêtue tout autour de carreaux de faïence peints La
partie septentrionale fait face à la Grande-Mosquée qui n’en est séparée que par une rue. C’est derrière cette enceinte et à quelques pas du mur, du côté du levant, que se trouvait le tribunal du caïd cy Hammady ben-es-Sekkal ; car, depuis mon retour en France, il a été transféré dans un autre endroit de la ville, et le caïd actuel rend la justice dans un hôtel nouvellement construit avec une magnificence qui contraste avec l’aspect des masures dont il est environné.
(1) Abou ’l-Abbès Ahmed fut proclamé le vendredi, 1er de redjeb, l’an 834.
(*2) Mohammed et-Tenaciyi, pag. 121.
Le troisième collège reconnaissait pour fondateur Abou- HammouMoucé II, qui fut le chef de ladynastiede la branche cadette des BeniAbd’el-Wâdy, appelée la dynastie des Zèyanites ou Bcni-Zéyan, et commença à régner en 760 de l’hégire (1353 de J. -C.). Sous son règneflorissait à Tlemcen le schérif Abou Abd’ Allah Mohammed ben-Ahmed, qui était de la famille des Edrissites et descendait, par conséquent, du khalife Aly, gendre de Mahomet. Il avait été le disciple des deux fils de l’Imam et du célèbre Abou Abd’ Allah el- Abîliyi et autres savants professeurs de Tlemcen. Sous leur direction il avait acquis un savoir aussi profond que varié ; aucune branche des connaissances humaines ne lui était étrangère: littérature, histoire, dialectique, jurisprudence, mathématiques et théologie, toutes ces sciences avaient fait l’objet de ses études et de ses méditations. Il n’avait pas son pareil pour la clarté de l’exposition et la force du raisonnement ; il occupait sans contredit le premier rang parmi les controversistes de son époque (1) . A son immense savoir il joignait une probité exemplaire, ainsi qu’une grande expérience des choses et des hommes. Ces qualités éminentes lui méritèrent l’estime et la confiance du roi Abou-Hammou dont il devint le conseiller le plus intime, et qui le chargea plusieurs fois de missions diplomatiques dont il s’acquitta avec succès. Le roi, voulant honorer le haut mérite du schérif et rendre son savoir profitable à tout le monde, lui fit bâtir un collège magnifique auquel il assigna un revenu considérable; il l’orna à l’intérieur de galeries et de colonnes de marbre ; il y fit planter des arbres, construire des
(1) Yahia ben-Khaldoun, fol. 8 v°.
fontaines élégantes et des jets d’eau, un oratoire avec un minaret incrusté de faïence qui imitait la mosaïque; en un mot, il y réunit toutes les commodités, tous les embellissements qui pouvaient attirer les amis de la science et inspirer le goût de l’instruction. L’édifice fut achevé dans le courant de l’année 765 de l’hégire et inauguré le 5 de safar de la même année. Le roi assista en personne à l’ouverture des leçons du schérif Abou Abd’ Allah. Pour témoigner le cas qu’il faisait de sa science, il s’assit sur une natte au milieu des étudiants, écoutant avec respect les explications du professeur. La leçon terminée, il fit dresser en présence de toute l’assistance un acte par lequel il constituait des hcibbous et des pensions pour l’entretien de l’établissement et les honoraires des maîtres ; puis, il fit cadeau à chacun des étudiants d’un habillement complet et ordonna que l’on distribuât des vivres à tout le monde (1).
Abou-Yacoub ben-Youçof, père du roi, était gouverneur de la ville d’Alger, lorsque la mort l’enleva dans le mois de schaaban de l’année 763. Son corps ayant été transporté à Tlemcen avait été d’abord enseveli près de la porte d'Ilân (j^bî w’L>) (2), puis exhumé et placé près des tombeaux
(1) Yahia ben-Khaldoun, fol. 45 r°, et Mohammed et-Tenaciyi, p. 99.
(2) Dans Mohammed et-Tenaciyi, page 99 de mon manuscrit, on lit
par un seul mot [à Babélan ); mais le manuscrit de la Biblio¬
thèque Impériale n° 703, et Yahia ben-Khaldoun, fol. 38 r° de mon
manuscrit, portent -Lo (à la porte cl’ Han ou Illan), ce qui est,
je crois, la véritable leçon.
Ilan ,que les auteurs arabes écrivent indifféremment ^LM,
,LaL1 et ,.\Ub, est le nom qu’ils donnent au fameux comte Julianus
de ses deux frères, les princes Abou-Saïd et Abou-Thàbit : à cette époque le collège était encore en construction. Lorsqu’il fut entièrement achevé, le roi Abou-Hammou Moucé y fit transporter avec pompe les restes de son père Abou- Yacoub , de même que ceux de ses deux oncles, et on les déposa dans un superbe tombeau. C’est du nom du prince Abou-Yacoub que le collège fut appelé Y acoubiyah 3 en arabe L> JbJi el-medraçah el-Y acoubiyah (1).
Mohammed et-Tenaciyi rapporte que lorsque le schérif AbouAbd’ Allah donna la leçon par laquelle il devait terminer l’explication du Koran, le roi de Tlemcen honora de sa présence cette cérémonie, distribua des vivres à la foule réunie et fit de ce jour un des plus solennels (2).
Abou Abd’ Allah mourut à Tlemcen dans le courant du mois de dhou’l-hidjdjah de l’an 771 de l’hégire. Abou-Hammou le fit enterrer près du tombeau de Mouley Abou-Yacoub, dans l’intérieur du collège que le schérif avait illustré par son enseignement (3). Parmi les ouvrages qu’il a laissés,
ou Julien, gouverneur de Ceuta, qui, suivant eux, vengea l’outrage fait à sa fille par le roi des Visigoths, en introduisant les Musulmans en Espagne. Tlemcen aurait-elle fait partie anciennement des possessions gothiques des rois de Tolède, et le gouverneur visigoth de la province Tingitane aurait-il donné son nom à l’une des portes de la cité africaine ? C’est une conjecture que je hasarde, en la livrant au jugement des savants.
(1) El-Makkariyi, Vie de Liçan ed-Dyv , ms. de la Bibliothèque Impériale, t. I, fol. 77 v°.
(2) Histoire des Beni-Zéyan, pag. 99.
(3) Voy. Mohammed et-Tenaciyi, pag. 99; El-Makkariyi, ms. de la Bibliothèque Impériale, n° 758, f. 77 v0, et Yahia ben-Khaldoun, f. 8v°.
on cite un livre intitulé : J, -l! la Clef des fon¬
dements du droit; un commentaire sur le traité connu sous le nom de iv-rU ' J^A', et Ie commencement d’un autre
commentaire sur le Kitab el-omdah , >LT) d’Ibn-
Hischam.
L’emplacement du collège Yacoubiyah n’est pas indiqué dans les auteurs arabes que j’ai à ma disposition ; si je ne me trompe, il devait être situé à l’Ouest du collège Neuf et dans le voisinage de la Grande-Mosquée. En effet, quand on entre par la porte d’Oran et que l’on se dirige du côté du Méchouar, vers le midi, l’on trouve à quelques centaines de pas de là, une place sur laquelle les Français ont élevé une fontaine. Or, à l’extrémité de cette place, du côté de l’occident, s’élève un minaret revêtu de carreaux de faïence, orné de sculptures mauresques et de colonnettes. Quoique ces ornements aient perdu de leur fraîcheur primitive, et que la tour soit endommagée en plusieurs endroits, il est facile déjuger, par ce qui en reste, que le minaret a dû faire partie, ainsi que l’oratoire qui s’étend à ses pieds, d’un établissement tel que ceux que l’on attribue au roi Abou- Hammou Moucé (1). Derrière l’oratoire, l’on voit des jardins incultes, des bâtiments en ruines qui semblent avoir appartenu à un ancien collège. Ne seraient-ce pas là les restes du medraçah el-Yacoubiy ah? Je livre ma conjecture au jugement de ceux qui viendront après moi étudier les antiquités et interroger les ruines de Tlemcen.
(1) Le même roi fit construire une zaouiah, ou hospice, à côté du collège Yacoubiyah. Yoy. Yahia ben-Khaldoun, fol. 38 v°.
Nous venons de voir que le plus ancien de ces trois collèges ne remonte pas au delà du règne du roi Abou-Hammou Ier, fils du sultan Abou-Saïd Othman, qui monta sur le trône l’an 707 de l’hégire; il ne faudrait pas en conclure qu’avant cette époque, il n’y avait à Tlemcen ni école, ni enseignement public sous les dynasties arabes ou berbères qui précédèrent le règne des Béni Abd’ el-Wâdy, car les sciences y ont toujours été plus ou moins cultivées, ainsi que dans les autres villes du Maghreb. Au temps dont nous parlons , c’était dans les mosquées que les étudiants se réunissaient et que les professeurs donnaient leurs conférences. Le même édifice retentissait alternativement des louanges du Créateur et des savantes leçons des docteurs de la loi. La prière y succédait à l’exercice de l’étude ; la religion et la science s’y embrassaient amicalement comme deux bonnes sœurs ; le cœur y trouvait les consolations du ciel, et l’esprit y puisait les lumières qui le perfectionnent en l’éclairant. Telle était aussi la pensée de nos pères ; à côté de chaque cathédrale, ils avaient soin d’ériger une école ou une maîtrise. Dans le temple de Salomon, le chandelier d’or aux sept branches, emblème de la science et de la vérité, était placé à côté de la table qui portait les douze pains de proposition, image de la prière et de fonction intérieure du Saint-Esprit.
Parmi les professeurs distingués qui ont enseigné dans la Grande-Mosquée de Tlemcen avant la fondation des collèges dont nous venons de parler, nous citerons en particulier le savant Abou-Içhak Ibrahim ben-Yakhlaf ben-AbdT as-Salam et-Tenaciyi, qui fleurit sous le règne de Ghamo-
râcen. Il était né à Ténez sur la fin de l’empire des Àlmohades. La réputation dont il jouissait en fait de savoir était si grande, que de Tlemcen et même de l’Ifrikiah, l’on se rendait dans sa ville natale pour y entendre ses leçons. Ghamorâcen lui avait fait écrire plusieurs fois, afin de l’engager à venir s’établir dans la capitale de ses États. Ibrahim et-Tenaciyi, qui ne pouvait se décider à quitter sa patrie, avait toujours su trouver des excuses pour ne pas se rendre au désir du roi. Sur ces entrefaites, arriva la révolte des Maghrawah qui répandirent le trouble et le désordre dans la contrée qui lui avait donné le jour. Cela le décida à aller chercher un refuge momentané dans les murs de la capitale des Béni Abd’ el-Wâdy. Il y ouvrit un cours de théologie et de droit qui fut suivi avec empressement par tout ce que la ville possédait d’hommes instruits etpar les jurisconsultes eux-mêmes. Le bruit de son arrivée étant parvenu aux oreilles du roi, celui-ci ne dédaigna pas de se rendre en personne à la Grande-Mosquée où Abou-Içhak faisait ses leçons. II lui dit en présence des jurisconsultes réunis : « Je suis venu ici, afin que tu saches combien je désire de te voir établi dans notre capitale et occupé à y répandre la science. Si tu accèdes à mes vœux, nous nous chargeons de te fournir tout ce qu’exigera ce changement de domicile. » Comme ces paroles n’étaient, pas seulement l’expression du désir de Ghamorâcen, mais qu’elles étaient aussi conformes aux vœux secrets de chacun, les jurisconsultes s’avançant vers le professeur, lui représentèrent qu’il ne pouvait pas donner un refus au roi ; que son établissement définitif à Tlemcen ferait plaisir à tout le monde, et ils le conjurèrent de leur accorder leur demande. « Laissez-moi, du moins,
répondit Abou-Içhak, laissez-moi retourner auprès de ma famille, afin que je fasse mes dispositions pour le déménagement. — Cela n’est pas nécessaire, lui dit le roi, nous te donnerons des hommes qui iront chercher ta famille et l’amèneront auprès de toi. » Le professeur ne pouvant pas résister davantage aux sollicitations du roi et de son illustre auditoire, consentit enfin à se fixer à Tlemcen où il ne tarda pas de voir arriver sa famille. Ghamorâcen lui assigna pour son entretien et ses honoraires plusieurs fiefs, parmi lesquels se trouve celui de Tiranescht qui fut donné plus tard aux deux fils de l’Imam. Abou-Içhak jouissait à la cour du roi de la considération la plus grande et il y occupait un des rangs les plus distingués : c’était à lui qu’étaient confiées les missions diplomatiques les plus importantes et les plus difficiles.
Après la mort de Ghamorâcen, son fils et successeur Abou-Saïd Othman honora également notre professeur de sa confiance et de son amitié. Ce fut sous le règne de ce prince, en 680 de l’hégire, qu’il termina ses jours à Tlemcen, quelque temps après son retour du pèlerinage de la Mecque. Le roi accompagna jusqu’à la dernière demeure le corps de son ami et fidèle conseiller, qui fut enterré à Hubbed. Son tombeau est devenu un but de pèlerinage pour les Musulmans qui l’ont mis au nombre de leurs plus grands saints. Ils lui attribuent une foule de miracles et de faits extraordinaires opérés soit pendant sa vie, soit après sa mort. La vie et les prétendus miracles d’ Abou-Içhak et-Tenaciyi ont été recueillis par le khatyb Ibn-Marzouk (1). Les historiens
(1) Mohammed et-Tenessv, pag. 84.
Fui attribuent plusieurs écrits sur la jurisprudence dont malheureusement ils ne nous l'ont pas connaître les titres (1) .
Outre les professeurs qui enseignaient publiquement dans les mosquées, Tlemcen a toujours possédé, soit avant, soit après le règne de Ghamorâcen, des hommes de lettres et des savants qui faisaient des cours privés et donnaient des leçons particulières, en sorte que dans tous les temps les études ont fleuri à Tlemcen, et qu’après Fez, Maroc et Kaïrouan, c’est la cité du Maghreb qui a produit le plus grand nombre de jurisconsultes, de poètes, de mathématiciens et autres savants.
L’objet de l’enseignement des professeurs était la grammaire, la littérature, la dialectique, la jurisprudence, l’histoire, les sciences naturelles et les mathématiques. L’étude du Koran et des traditions musulmanes était regardée comme la base et la partie essentielle de l’instruction; toutes les sciences étaient subordonnées à celle de la religion et en étaient, en quelque sorte, les humbles servantes. Celles qui n’avaient pas un rapport direct avec la théologie étaient considérées en général comme mondaines et dangereuses; pour se faire pardonner leur culture, il fallait être revêtu du titre d’imam, d’alfakih ou de mufti, et ces titres n’étaient pas toujours une garantie d’orthodoxie : dans l’esprit du théologien et du docteur de la Loi, Aristote l’emportait quelquefois sur le prophète Mahomet, et le manteau de la religion recouvrait bien souvent un mécréant et un infidèle. Ce n’est pas
(1) Yahia ben-Khaldoun, fol. 7 v°, et El-Makkativi, ms. do ia Bibliothèque Impériale, t. II, fol. 1 03 r°.
sans raison qu’Àvicenne, qu’ Averroès et tant d’autres savants musulmans ont été soupçonnés d’hérésie et d’impiété. L’étude des sciences spéculatives et d’observation était funeste à la foi des croyants ; c’est à cette crainte, bien fondée d’ailleurs, que l’on doit attribuer, selon moi, le peu de progrès que les Arabes ont fait faire à l’histoire naturelle et aux sciences physiques qu’ils ont laissées à peu près dans le même état dans lequel ils les avaient héritées des Grecs et des Indiens. L’esprit qui a inspiré le Koran est un esprit de trouble et de fanatisme : cette religion n’a séduit les peuples que parce qu’elle s’est adressée à leurs passions ; elle ne serait pas parvenue à se faire adopter, si elle n’avait promis le pillage, la licence et les jouissances matérielles. La paix, l’ordre et la raison sont nécessairement fatales aux sectes, aux sociétés qui doivent leur naissance à l’enthousiasme, à l’ignorance et aux mauvaises passions. L’Islam, fondé par le sabre et la brutalité, est destiné à périr tôt ou tard par la science et le raisonnement. Aujourd’hui que l’ardeur de la conquête s’est éteinte chez les sectateurs de Mahomet et qu’ils sont dominés par le sentiment de leur impuissance et de leur infériorité, ils ne tiennent à leur religion, que parce qu’ils ne trouvent personne qui leur en fasse voir l’absurdité. Cependant, il est vrai que tant qu’ils ne marcheront pas à la lumière de l’Évangile, il n’y aura pour eux ni science véritable, ni progrès social, ni bonheur individuel, ni prospérité publique, car c’est le christianisme qui a civilisé le monde, et, en dehors de lui, il n’y a que ténèbres et désordre.
I^ous venons de dire que le Koran était le premier et
le principal objet de l’enseignement dans les écoles musulmanes. Y oici de quelle manière on procédaitdans cette étude. On lisait d’abord le livre tout entier qu’on apprenait en même temps par cœur ; on étudiait ensuite, l’une après l’autre, les sept leçons ou éditions du Koran, en sorte qu’il était lu et relu une vingtaine de fois. Gela fait, on repassait encore deux ou trois fois le Koran, en répétant toutes les sept leçons ensemble. Dans ce travail , on s’aidait du poème de Schatibiyi qui est connu sous le nom de Lamiyah , et d’un autre poème du même auteur intitulé le Râyah, des commentaires d’Ibn-Atiyah , de Thâalebiyi, du Kaschaf de l’imam Zamakhschariyi, de YEnouar et-Tenzyl de Beydhaouiyi, ou du Tahdliyb d’Abou-Saïd Beihakiyi, et de Ylstidhcar d’Abou ’l-Faradj Mohammed Darimiyi.
Après l’étude du texte koranique, venait celle des traditions qui avaient pour objet les paroles et gestes de Mahomet. On sait qu’il existe six grands recueils de traditions, savoir : 1° celui de Moslim ben-e!-Hadjdjadj, 2° celui de Bokhariyi, 3° celui de Termedhiyi, 4e celui d’Abou-Daoud Souleyman ben-el-Aschâath , 5° celui de Niçâwiyi, et 6° celui d’Ibn-Madjah. Les professeurs expliquaient un ou deux de ces recueils, auxquels ils ajoutaient le Omdah syar ennabi de Mohammed ben-Içhak, accompagné des remarques et additions d’Ibn-Hischam, le Raudah de Kabériyi et le Ardjouzah el-Hadycah.
Le rite maléki étant celui des quatre rites orthodoxes que les Africains suivaient généralement, l’étude du droit avait pour base le Mauta, ouvrage de l’imam Malek, fondateur de la secte des Malékis. On lisait, après cela, le
T akassy , le Temhyd du docteur Ibn Abd’ el-Berr, qui a commenté les traditions rapportées dans le Mauta ;\eModaouwanah d’Abou ’l-Kacim, disciple de l’imam Malek: le Temhyd d’Abou-Saïd el-Berâdheyi, qui est l’abrégé du Modaouwanah , et plusieurs autres ouvrages qui traitent du rite maléki.
Pour l’étude de la grammaire; on avait :
ln Le Kitab Ihrab ân couâhcd el-Ahrab de Djemal ed- Dyn ben-Hischam ;
2° Le Moghny el-lebyb du même auteur ;
3° h' Idhah d’Abou-Aly Haçan el-Faressiyi ;
4° Le Kitab fy-n-nahhou de Sibaweih ;
5° VAlfiah de Djemal ed-Dyn Abou Abd’ Allah ben- Malek, et le Teshyl du même auteur;
G0 Le Kafiyah d’Abou-Amr ben-el-Hadjib.
Chacun de ces ouvrages a son commentaire dont le professeur faisait usage quand il expliquait la grammaire.
Quant à la science que les Arabes appellent el-edeb, ou belles-lettres, on l’étudiait dans les ouvrages suivants :
1° Le Telkhys;
2° L'Idahh de Kazouiniyi ;
3° Le Kitab Delâil el-idjaz de Djordjaniyi ;
4° Les deux Schatebiyah;
5° L’ Anmoudedj de Zamakhschariyi ;
6° Le Mesbahh d’Abou ’l-Fathh Nacyr Motarrezv et le Moghrib du même auteur ;
7° Le Hamâssah ;
8° Les sept Moallacàt ;
9° Le diwan de Motenabbv ;
10° Le Kitab el-Aghâny ;
11° Le Kitab el-Homdah d’Abou-Haçan ben-Reschyk, et plusieurs autres recueils qu’il serait trop long de citer.
Le Koran et les traditions sacrées, la grammaire, la jurisprudence et les belles-lettres sont les sciences que l’on professait plus particulièrement dans les collèges de Tlemcen ; quant aux autres, telles que la médecine, l’histoire naturelle, les mathématiques, la physique, l’astronomie, etc., l’enseignement n’en était ni permanent, ni obligé ; malgré cette considération, nous aurions indiqué quelques-uns des auteurs que l’on expliquait sur ces dernières matières, si la nomenclature des ouvrages que nous venons de donner cidessus, ne nous avait paru déjà trop longue. Nous terminerons ce chapitre, en disant un mot de la méthode suivie par les professeurs. Ils avaient plusieurs manières d’enseigner. La première et la plus ancienne, suivant Hadjjy Khalifah, était la suivante : « Un savant, dit cet écrivain dans son Dictionnaire bibliographique, est assis, ayant autour de lui ses disciples avec des encriers et du papier. Le savant dit ce que Dieu permet qu’il lui vienne à l’esprit au sujet d’une science, et ses disciples l’écrivent. Il se forme de cela un livre qu’on nomme el-Imla ou el-Amâly. Voilà comme avaient coutume de faire les anciens, soit jurisconsultes, soit docteurs dans la science des traditions ou dans toute autre science de celles qu’ils cultivaient ; mais le discrédit où sont tombés et la science et les savants, a fait évanouir les traces de cet usage. »
Cette méthode était appelée imla (,LL1) o\iiaalik(<jA3j). Quelquefois le professeur se contentait de lire devant les élèves ses propres ouvrages ou ceux d’autrui, en expliquant les mots et les passages obscurs qui se présentaient. Les élèves s’instruisaient alors par la méthode dite au¬
dition.
Lorsque les élèves lisaient un livre et que le professeur leur en expliquait le sens, en se servant soit de commentaires soit d’autres ouvrages traitant le même sujet,
cette sorte d’enseignement s’appelait ( kirâet et-
teffahom ) , lecture d’intelligence ; jiâJ ! ( et-teffakoh ) , lecture approfondie, ou simplement LlJÜI ( el-kiraah ), lecture.
Le lecteur me permettra, en finissant, de rapporter ici quelques expressions ou termes usités dans les écoles arabes.
1° On disait lire auprès de quelqu’un^ dji, dans le sens d'étudier auprès de quelqu’un, prendre des leçons de lui.
2° Le verbe wob‘ ( teaddob ) signifiait s’instruire dans les belles-lettres, étudier ce que nous appelons les humanités (wO'ill) el-edeb.
3° Apprendre les traditions (^> hadith d’un (lis La.)
hafidh ou traditionniste (o^') se disait aac AsJ ( akhadha anhou) prendre de lui , c’est-à-dire recueillir de sa bouche les traditions.
4° L’expression ^ ^ ( riwâyiaton anhou ) voulait
dire apprendre la théologie ou la jurisprudence auprès d’un docteur de la loi .
5° On employait le verbe ( tefakkaha ) quand on parlait de quelqu’un qui s’adonnait à l’étude du droit canon.
6° Le mot ( al-fekh ) était consacré à désigner la
science du droit canon. L’on donnait la même acception au mot ^ (Jiilm), dont la signification générale est science .
7° Pour désigner V enseignement, on se servait du mot et-tedrys
8° Un professeur s’appelait modarris [^j^) ou mohallim {A**)- ,
9° Un collège, une académie, une université portait le nom de medraçah (i‘—
10° Une école où l’on apprenait simplement à lire et à écrire, se nommait mekteb
11° On appelait un élève taîmidh
12° Un docteur en théologie et en droit, liâlim ( Jt-e), au pluriel eulamâ (c^c), d’où nous avons fait euléma; il portait aussi le nom d 'al-falcih (aJüJI).
13° On donnait généralement le titre d'ustadh mot persan qui veut dire maître, précepteur, à un docteur ès-lettres et à un instituteur chargé de l’éducation d’un prince.
14° Un diplôme de licencié ou de docteur s’appelait idjâzah (0 • ). U était conféré par le professeur aux élèves qui avaient suivi son cours avec assiduité et subi plusieurs fois un examen oral. Personne ne pouvait enseigner une science ou expliquer un livre sans être muni d’un diplôme constatant que l’on avait étudié cette science ou expliqué ce livre sous tel ou tel licencié ou docteur. L’au-
torité du professeur était d’autant plus grande, que les maîtres qui lui avaient délivré le diplôme avaient été plus habiles et plus célèbres. Dans les questions obscures et difficiles, il suffisait d’invoquer l’avis du maître pour mettre fin à tous les doutes. Lorsque l’on pouvait apporter en faveur d’une opinion une parole de Mahomet ou de quelqu’un de ses premiers compagnons, transmise de bouche en bouche par une série de personnages connus et dignes de foi, la preuve était considérée comme décisive. La tradition et l’autorité des anciens n’étaient pas seulement invoquées dans les matières de droit et dans les questions théologiques ; on y avait également recours dans l’étude des sciences qui sont du domaine de l’analyse ou de l’observation, méthode aussi peurationnelle qu’opposée au progrès des connaissances humaines. Tout occupés à comprendre et à commenter les systèmes quelquefois erronés, les fausses hypothèses , les observations incomplètes de leurs devanciers, les Arabes ont négligé de faire marcher la science, dont le flambeau a fini par s’éteindre presque entièrement au milieu d’eux.
Mais il est temps de revenir sur nos pas et de reprendre le récit de notre visite à cy Hammady ben-es-Sekkal que nous avons laissé assis sur son lit de justice, prêt à entendre le premier venu et à faire administrer, au besoin, de nouveaux coups de bâton.
Notre conversation avait duré près d’une heure ; malgré le désir que j’éprouvais de la prolonger, je compris qu’il fallait mettre fin à ma visite. En me levant, je lui remis
entre les mains une note où je lui adressais les questions suivantes :
JÜJ4Î > l ** -A-VS.J J*
t° Voit-on encore à Tlcmcen , dans sa banlieue ou dans son territoire, tes tombeaux des anciens rois ?
^'4-' w>L> (J> ^ Jjü J.
^4' (j/1 I-^Jïx! U.> L> ^Li oL-jJ !
2° Trouve-t-on dans l'histoire de Mohammed et-Tenaciyi l'inscription qui orne le frontispice de la Grande-Mosquée de Hubbed, inscription qui est aujourd’hui recouverte de chaux, et que, par conséquent, il m’a été impossible de lire?
iyaaJ 3 t çf b jljJL c'À'
5° Combien compte-t-on de mosquées et de chapelles funéraires à Tlemcen ?
Cy Hammady ben-es-Sekkal promit de répondre par écrit à ces questions. L’ayant remercié d’avance, je pris congé de lui et me retirai avec M. le curé de Tlemcen, qui n’ayant pu prendre part à la conversation, était impatient de s’en aller. Le chiaouch se mit en devoir de nous accompagner jusqu’à la porte; nous crûmes que c’était pour nous faire honneur; nous nous trompions : c’était pour nous demander le bakhschisch ou gratification d’usage. Assurément, le rôle actif et intelligent qu’il avait joué dans la scène des coups de bâton valait bien une petite pièce de
monnaie.