CHAPITRE XV
Le Sehrydj ou grand bassin de Tlemcen. — Événement qui l’a rendu célèbre.
Le lendemain, 9 octobre, le but de ma promenade fut l’immense réservoir que l’on voit en dehors de Tlemcen, du côté du couchant. Les Arabes le nomment Sehrydj el- Kébyr , le Grancl-Bassin, pour le distinguer
de celui qui est à l'Est de la ville, dans le quartier d’Agadyr. Il est situé entre la Mansourah et les murs de la ville, dont il n’est guère séparé que par une centaine de pas. La proximité du lieu me dispensa de l’escorte ordinaire des Koroughlis, d’autant plus qu’on m’avait dit que j’y trouverais des ouvriers français qui travaillaient à la restauration du bassin. Le compagnon fidèle de mes courses, M. le curé de Tlemcen, voulut bien partager avec moi le plaisir de la promenade et m’aider dans mes explorations.
Il était deux heures quand nous sortîmes de la ville par la porte de Fer [bob el-Hadyd ); au bout de quelques minutes, nous nous trouvâmes sur les bords du grand Sehrydj. C’est un vaste carré creusé dans la terre et entouré de murs épais, qui a, suivant le voyageur Shaw, qui l’avait visité, cent toises de long sur cinquante de large. Ayant voulu moi-même en mesurer la dimension, j’ai compté trois cent
quarante de mes pas dans le sens de sa longueur qui court du Nord au Sud, et cent soixante-cinq pas dans le sens de sa largeur qui va de l’Est à l’Ouest. Quant à la profondeur, elle est d’environ trois mètres.
Le fond du bassin est revêtu d’une couche de maçonnerie qui a un peu plus d’un mètre d’épaisseur. L’épaisseur du mur qui l’entoure est de deux mètres cinq centimètres. Ce mur est flanqué dans toute sa circonférence extérieure d’un contrefort d’un peu plus de trois mètres d’épaisseur. En mesurant l’épaisseur du mur et du contrefort ensemble, j’ai compté douze de mes pas, ce qui fait près de six mètres. Le bassin entier est maçonné en béton, genre de construction si dure, qu’on ne peut l’attaquer qu’avec l’aiguille et la poudre des mineurs.
L’usage et la destination de cet immense réservoir, qui est aujourd’hui sans eau, ont été longtemps un problème ; les uns y ont vu une naumachie, les autres un bassin destiné à l’irrigation de la plaine qu’il domine. Le voyageur Shaw, qui n’exclut pas la possibilité de ce dernier usage, penche cependant à croire que le bassin était destiné à fournir de l’eau à la ville en cas de siège. La conjecture du savant anglais semble être contredite par la position actuelle du bassin, qui se trouve en dehors de la ville et ne paraît pas avoir été jamais compris dans l’enceinte des remparts, M. Azéma de Montgravier (1) est de l’avis de ceux qui pensent que le bassin était destiné à l’irrigation delà plaine voisine. Il croit en même temps que c’est un ouvrage des
(1) Excursion archéologique d’Oran à Tient cen, pag. 14.
Romains, qui date des commencements de leur domination en Afrique. « Les manuscrits, ajoute-t-il, pourraient nous fournir quelque lumière à ce sujet ; mais qui s’occupe de recueillir des manuscrits? La voix des amis de la science et des arts est bien faible au milieu du tumulte des armes, et trop souvent, à la suite d’une razzia ou dans une ville nouvellement occupée, nous avons eu la douleur de voir livrer aux flammes ces bibliothèques que les générations s’étaient transmises l’une à l’autre, et parmi lesquelles, au milieu du fatras religieux des commentaires du Koran, pouvaient se trouver des documents précieux pour l’histoire si confuse des premiers siècles de l’Islamisme et pour notre propre histoire (1). ■>
Ce regret si juste et si bien exprimé, nous nous y associons de tout notre cœur; cependant, je crois pouvoir le dire, la pénurie des documents historiques n’est peut-être pas aussi grande que semblent se l’imaginer ceux qui ne connaissent pas toutes les richesses de nos bibliothèques publiques ou privées. L’Europe possède quantité de manuscrits arabes qui traitent de l’histoire du Maghreb ; le gouvernement français publie dans ce moment la partie du grand ouvrage d’Abd’ er-Rahman ben-Khaldoun qui a trait aux Berbères et aux Arabes établis dans l’Afrique septentrionale (2); des savants étrangers éditent des textes relatifs
(1) Ibid., pag. 11.
(2) Depuis que ceci est écrit, l’ouvrage en question a été publié pâlies soins du gouvernement, avec une traduction française duc au savant arabisant M. Mac-Guckin de Slane.
au même sujet ; d’autres s’occupent de traductions qui sont destinées à jeter un grand jour sur les antiquités et l’histoire de nos possessions africaines. Les documents et les manuscrits ne manquent donc pas ; seulement, il faut laisser au gouvernement et aux personnes qui travaillent à ces publications, le temps d’y mettre la dernière main et de les rendre dignes du public savant.
Quant à la question qui nous occupe dans ce moment, je trouve dans Yahia ben-Khaldoun (1) un passage qui semblerait venir à l’appui de l’opinion de M. Azéma de Montgravier. « Des hauteurs voisines de Tlemcen, dit l’historien arabe, descendent des ruisseaux qui fournissent aux habitants l’eau qui leur est nécessaire. Cette eau leur est amenée pure et limpide par plusieurs canaux et conduits souterrains ; elle est ensuite distribuée aux collèges et aux mosquées par des fontaines et des châteaux d’eau. Elle passe également dans les maisons des particuliers et dans les établissements de bains où elle est reçue dans des citernes et des réservoirs ; l’excédant va arroser en dehors de la ville les jardins et les champs. »
L’on serait tenté de croire que l’excédant dont il est ici question, avant de servir à l’irrigation des jardins et des champs situés hors de la ville, était d’abord recueilli dans un bassin, et que ce bassin n’était pas autre que notre Sehrydj. Cependant la forme et la structure de ce dernier ouvrage s’opposent à l’admission de cette conjecture. En
(1) Histoire des Béni Abd’ el-Wâdij, fol. 3 i°.
effet, si le bassin avait eu la destination qu’on suppose, on eût pratiqué dans l’épaisseur du mur une vanne, des tuyaux, ou du moins des rigoles, pour servir, au besoin, à l’écou- ' lement des eaux ; or le bassin ne présente aucune trace de vanne, de rigoles ou de tuyaux ; les parois ne sont percées dans aucune partie de leur surface, et dans le fond, on ne découvre aucun vestige de soupape, ni de soupirail. Il n’est donc pas question du grand Sehrydj dans le passage cl’ Yahia ben-Khaldoun. C’est Mohammed et-Tenessy qui nous donnera la clef de l’énigme et nous fera connaître en même temps la date de la construction de l’ouvrage que nous examinons. Le passage qui contient ces précieux renseignements est aussi important pour la solution de la question qui nous occupe, que pour l’histoire architecturale du Maghreb en général, et de Tlemcen en particulier. « Abou- Teschifyn , dit l’auteur précité, prenait plaisir à embellir sa capitale, en y construisant des hôtels magnifiques, en y élevant de splendides palais. Il employait à ces travaux les ouvriers qui se rencontraient parmi les prisonniers de guerre et qui étaient au nombre de plusieurs milliers. Il y avait parmi eux des charpentiers, des menuisiers et des ébénistes, des mécaniciens, des maçons et des architectes, des ouvriers en faïence et en mosaïque, des peintres, des doreurs et des ornementistes en tout genre. Secondé par ces artistes et ces ouvriers, le roi de Tlemcen a laissé à la postérité des monuments tels, que personne avant lui, ni après lui, n’en a élevé de pareils. Au nombre de ces merveilles l’on compte Yhôtel du Gouvernement l'hôtel de la Joie Yhôtel d'Abou-Fihr (^ta
') et le grand Sehrydj ( Jàc^l En construi-
santces monuments incomparables, Abou-Teschifyn n’avait pas d’autre but que celui de se procurer des jouissances mondaines iobUJ dl'i> J£) (1). »
Cette dernière expression nous révèle la véritable destination du Sehrydj et confirme la tradition des habitants de Tlemccn, d’après laquelle le bassin aurait servi autrefois aux amusements des rois de Tlemcen. Il paraîtrait qu’on s’y livrait, en leur présence, à des exercices nautiques, tels que la joûte, la natation, le combat naval, et que c’était ce que nous appelons une naumachie.
En nommant le prince à qui le Sehrydj doit son existence, j'ai par là même indiqué l’époque où il fut construit. Abou- Teschifyn, fils d’Abou-Hammou Ier, régna entre les années 718 et 737 de l’hégire. C’est dans cet intervalle qu’il faut placer la construction du grand bassin, car l’auteur arabe n’en précise pas l’époque, et il est certain d’un autre côté qu’un ouvrage de la dimension du Sehrydj a dû exiger plus d’une année de travaux.
La naumachie de Tlemcen n’était pas unique dans le Maghreb ; à l’époque où elle fut construite, la ville de Maroc en possédait déjà une depuis près de cent ans. Elle était située près du palais des sultans et elle devait son existence au célèbre Abd’ el-Moumen , premier roi des Almohades. Les historiens arabes nous apprennent que l’on y voyait de grands et de petits vaisseaux, et que les jeunes gens s’y exerçaient en présence des rois du Maroc aux combats de
(1) Mohammed et-Tenessy, pag. 88.
mer, y apprenaient à ramer, à piloter, à monter à l’abordage, et y acquéraient les qualités corporelles nécessaires au service de la marine.
C’est, sans doute, pour que Tlemcen n’eût rien à envier à la capitale des Almohades, que le prince Abou-Teschifyn eut la pensée d’y construire l’ouvrage en question.
Le gouvernement français, qui a restauré à grands frais les monuments religieux de Tlemcen les plus vénérés des Musulmans, a cru devoir faire aussi quelque chose dans leur intérêt temporel : d’un ouvrage destiné primitivement aux divertissements des rois et des courtisans, il a voulu en faire un d’utilité publique et réelle. Nous avons dit plus haut que le mur ni le fond du bassin n’offraient d’ouverture pour la fuite des eaux. Lorsque je l’ai visité, des ouvriers étaient occupés à pratiquer une brèche sur le côté oriental de ce mur, afin d’y établir une vanne ou des tuyaux d’écoulement ; mais dans le moment où j’écris, ces travaux sont achevés, et au lieu d’un réservoir desséché et poudreux, on a un lac où la Fewârah apporte son tribut, où les poissons nagent déjà accompagnés de leurs nouvelles familles, et où les oiseaux aquatiques viennent se baigner et prendre leurs ébats, sans avoir à redouter le plomb du chasseur, ni l’œil perçant de l’aigle ou du vautour. Des milliers de jardins, de pépinières, de vergers ont été créés dans le voisinage ; les fleurs, les fruits s’y succèdent sans interruption; la vie y est distribuée et entretenue par des irrigations fréquentes et conduites avec intelligence ; la poussière et le sable y ©nt fait place à une terre grasse et féconde ; la fraîcheur et la verdure y ont remplacé la sécheresse et l’aridité du
sol ; les plantes potagères et les légumes naissent et renaissent sans cesse là où jadis on recueillait à peine une fois dans l’année une maigre moisson. Tous ces bienfaits sont dûs à la main industrieuse des Français et aux eaux du réservoir appropriées enfin à leur usage naturel.
Au moment où je sortais de l’intérieur du Sehrydj, que j’avais parcouru dans tous les sens, un souvenir triste comme les siècles qui avaient passé sur ces lieux, vint affliger mon esprit. Un jour, un célèbre pirate, déjà maître de la ville d’Alger et des côtes de la Barbarie, entra dans les murs de Tlemcen où une faction l’avait appelé. Il avait juré de remettre sur le trône un prince que son oncle Abou- Hammou avait jeté injustement dans les fers. Barberousse tire, en effet, de prison le jeune prince Abou-Zéyan ; mais au bout de quelques jours, ayant fait pendre le roi qu’il était venu délivrer, ainsi que ses enfants, aux piliers du Méchouar, il ordonna qu’on lui amenât tous ceux delà famille des Beni-Zéyan que l’on pourrait saisir, et il les jeta lui-même dans le grand Sehrydj. Pendant que ces malheureux princes luttaient contre la mort, le barbare prenait plaisir à considérer leurs efiorts désespérés, leurs mouvements, leurs grimaces et les angoisses de leur lente agonie.
Il y a trois cents ans que cet acte inhumain a été commis, et les murs du bassin semblent encore retentir des cris plaintifs des nobles victimes qui périrent dans ses eaux. Nous quittons enfin le théâtre de cette affreuse tragédie et nous dirigeons nos pas vers la ville, où nous rentrons par la porte que l’on nomme bob Riadh Ben-Fâris, c’est-à-dire porte des Prairies de Ben-Fâris .