‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 4 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

espèce de vases en terre poreuse qui ont la propriété de rafraîchir les liquides.

La ville d’Oran ne possédait autrefois que deux portes; c’étaient, au levant, la porte de la mer ou de Canastel , aujourd’hui porte du Marché aux Chevaux, et au couchant, la porte dite de Tlemcen. Aujourd’hui elle en compte deux autres, l’une donnant sur le nouveau chemin de Mersa ’l-Kébir, l’autre ouverte sur le côté sud de la ville, près du ruisseau.

La population européenne occupe, en général, les quartiers bas de la ville ; les juifs et les musulmans demeurent dans la partie haute, qui est au niveau de la plaine.

A un quart de lieue de la ville, du côté du levant, s’élève une nouvelle cité que l’on a baptisée du nom de Karghentua, vaste faubourg où se trouve une ancienne mosquée convertie en quartier de cavalerie, ce qui fait qu’on le désigne également sous le nom de Mosquée. A une demi-lieue de cette dernière, l’on rencontre deux villages contigus dont l’un est habité par une colonie de nègres, et l’autre par des Arabes. Ceux-ci sont établis sous la tente ; les nègres logent dans des courbis ou cabanes construites avec des branches de palmiers nains ; les uns et les autres ont l’air fort misérables, et courent après les voyageurs qui vont les visiter, pour leur demander des sous ( soldi ).

Oran renferme une population de vingt-cinq mille âmes, dont un peu plus de la moitié se compose d’Européens, d’Espagnols principalement.

Après les châteaux-forts et les citadelles, les édifices les

plus remarquables sont la grande mosquée et la nouvelle église catholique.

Celle-ci, qui n’était pas encore achevée lors de mon séjour à Oran, a été construite sur l’emplacement d’une vieille chapelle érigée par le cardinal Ximenès (1). On a eu soin de conserver l’ancien sanctuaire et sa coupole, à la naissance de laquelle on voit encore les armoiries du célèbre cardinal et celles du roi Ferdinand. Cette église est assez vaste pour contenir plus de quinze cents personnes. Assise sur un petit plateau au-dessus du quartier de la Marine, et au pied de la montagne Santa-Crux , elle s’élève visà-vis la grande mosquée, dont elle est séparée par un ravin, en sorte que la croix de son clocher semble rivaliser avec le croissant qui orne le minaret du temple de Mahomet. Je fus étonné, en visitant les constructions, de voir des manœuvres musulmans servir des maçons français. M. le curé m’apprit que ces manœuvres, originaires du Maroc et de race berbère, étaient des hommes fort laborieux, et que.

(1) Ou sait que la ville d’Oran fut conquise le 18 mars 1 509, par les Espagnols au nombre de 15,000, commandés par le cardinal Ximenès en personne. Après être restée au pouvoir des chrétiens pendant cent quatre-vingt-dix-neuf années consécutives , elle retomba entre les mains des Turcs en 1708 ; en 1732, elle fut reprise sur les Maures par le comte de Mortemar, sous le règne de Philippe V ; enfin, en 1790, un effroyable tremblement de terre qui détruisit presque entièrement la ville et écrasa une partie de la garnison sous les ruines des casernes, décida les Espagnols à évacuer la place et à l’abandonner aux Turcs. Elle fut alors occupée par l’émir cidy Ouzoun Hacen, lieutenant du dey d’Alger Bakdasch, le vendredi 26 schewal de l’an 1 1 1 9 de l'hégire, sous le règne du sultan Ahmed khan.

pourvu qu’ils eussent du travail et du pain , ils se riaient volontiers des malédictions lancées par leurs chefs spirituels qui leur défendaient de servir les chrétiens. En attendant que l’on pût livrer l’édifice au culte, le service divin se faisait dans une petite mosquée située dans la partie méridionale de la ville, près de la porte de Tlemcen.

Deux jours après mon arrivée à Oran, je fis ma visite à M. le général d’Arbouville, qui remplissait par intérim les fonctions de gouverneur de la province de l’ouest. 11 avait reçu de M. le ministre de la guerre des ordres pour me faciliter les excursions scientifiques que j’avais le dessein d’entreprendre dans la province qu’il commandait.

L’accueil qu’il me fit fut on ne peut plus aimable et hospitalier: je fus invité pour le lendemain à dîner. A l’heure convenue, je le trouvai dans son salon orné à l’orientale, en compagnie de plusieurs officiers de mérite qui s’étaient déjà distingués dans nos guerres avec les Arabes. Lorsque je pris congé de sa personne , il me fit remettre des lettres de recommandation pour l’intendant militaire et le chef du bureau arabe d’Oran auxquels il ordonnait de nous procurer tout ce qui était nécessaire pour mon voyage.

Le départ ne devant s’effectuer que dans une dizaine de jours, je pris la résolution d’employer ce temps-là à étudier les mœurs des habitants, les particularités du dialecte arabe qu’ils parlent, leurs usages et leurs préjugés, et à visiter leurs monuments, et en particulier leurs édifices religieux. Chaque jour donc je variais mes courses, j’ouvrais des entretiens avec différentes personnes, profitant de ma qualité d’étranger pour tout voir et tout explorer. C’est dans cet

intervalle que je m’étais proposé de voir l’intérieur de la grande mosquée , celui des monuments de la ville qui excitait au plus haut point ma curiosité; malheureusement nous étions en plein ramadan, temps où le fanatisme des disciples du faux prophète se trouve surexcité et les rend fort peu accommodants à l’endroit des chrétiens : l’on me donna donc le conseil de renoncer à mon projet pour le moment et d’en renvoyer l’exécution après mon retour de Tlemcen.

En attendant, mes observations eurent pour objet principal les juifs qui forment le tiers environ de la population d’Oran. Ils descendent pour la plupart de ceux qui furent expulsés autrefois du royaume d’Espagne; ils conservent, en effet, quelques traditions de cette contrée relatives à la pratique des arts et des métiers, pour lesquels ils ont, en général , plus de goût et d’aptitude que les musulmans. Ils sont ingénieux, prévoyants, actifs, pleins de ressources et d’industrie; j’ajouterai que, à l’instar des autres peuples dont la principale occupation est le commerce, ils sont habiles à tromper, et qu’ayant vécu jusqu’à la conquête française, sous le régime de la crainte, du caprice et de l’arbitraire, ils sont rampants, souples, dissimulés et adulateurs, défauts qu’on leur reproche également en France et dans les autres États de l’Europe.

Dès mon arrivée à Oran, j’avais pu nouer des relations avec quelques-uns des disciples de Moïse ; dans cette circonstance, la connaissance de la langue hébraïque me servit à merveille, car au bout de quelques jours j’eus visité leurs synagogues, leurs écoles, et feuilleté même

leurs livres. Les enfants, qui m’avaient vu converser avec leurs maîtres ou entrer avec eux dans les lieux de prière, me prenaient pour un rabbin français, et quand ils me rencontraient dans les rues, ils s’approchaient de moi pour me baiser la main et me témoigner leur respect. Il faut dire que je me prêtais assez volontiers à leur innocente erreur, et, dans le secret de mon âme, qu’attristait la vue de ces jeunes brebis égarées de la maison d’Israël, je priais le Dieu d’ Abraham, d’Isaac et de Jacob, d’illuminer enfin sa face sur eux et d’accomplir en leur faveur les promesses faites autrefois à ces saints patriarches.

Je voyais presque tous les jours deux jeunes israélites, dont l’un se destinait au commerce et l’autre au rabbinat. Ils avaient tous les deux un grand désir d’apprendre la langue française ; malheureusement ils ne trouvaient personne en état de la leur enseigner, car cela exigeait la connaissance de l’arabe et du français à la fois, connaissance qui, en Afrique, n’est pas aussi commune qu’onpourrait se l’imaginer. Dans l’espoir donc de trouver auprès de moi quelque secours pour cette étude, ils m’avaient demandé la permission de venir tous les jours passer quelques moments avec moi. Les entretiens que nous avions ensemble étaient également profitables de part et d’autre ; j’apprenais de leur bouche une foule de particularités de mœurs que j’eusse toujours ignorées sans leurs explications, et, de leur côté, ils ne se retiraient pas sans avoir couché sur leur calepin un certain nombre de mots français qu’ils écrivaient en caractères rabbiniques. Un jour, voulant sonder les dispositions de la nation juive à l’endroit de la France, je dis à

mes jeunes israélitesque, d’après les déclarations, ou plutôt les dénonciations de certains juifs français nouvellement convertis au christianisme, les prières que l’on récite dans les synagogues contiennent des malédictions contre les chrétiens. « Si cette inculpation est fondée, ajoutai-je, vous devez avouer avec moi que les enfants d’Israël méritent bien peu la protection que la France leur accorde avec tant de générosité et de bonne foi. »

A ces mots, ils protestèrent du fond de leur âme contre une telle incrimination ; ils crièrent à la malveillance et à la calomnie, et ils se retirèrent tout contristés, promettant de m’apporter, le lendemain même, une preuve irrécusable du contraire. En effet, le lendemain, étant venus me trouver à l’heure ordinaire, ils me remirent entre les mains un bout de papier sur lequel ils avaient transcrit la prière qui se récitait alors dans toutes les synagogues de l’Algérie, en faveur de la dynastie déchue.

Voici la transcription exacte de cette prière, qui appartient aujourd’hui au domaine de l’histoire :

: -jban "nma

"D’abiy ba naba iniabai oaiDjb nbiyaai nabab nywn pnm "navia ony o^aai "*]Tt D'à pirun "nsn nnn nay rn m nrisn "nbyab nbyob awi 'Vwi "Diana "Tnym mwa "maum -pai nw -jba rvmn hmn babi xyams h khi mb "qban amNb oaban aba qba inby ptai ms baai imaun nabon aba

aba qba ïnabaa by niai iranyo aan naam an’ rama aay naia muryb maam mam layr ba nibai aba jrp oaban

nmb Sniot mmi îrunn irnw l’a’i iïtin Stn«r> Sa ojn

: pa ia«ai b>m ]Vïb aai

T>3?D '] pror

C’est-à-dire :

DÉNF.DICTION l’OCR LE ROI.

« Que celui qui accorde le salut aux rois et l’empire aux princes (1), dont le règne est le règne de tous les siècles (2), qui a délivré David, son serviteur, du glaive funeste (3) , qui a tracé un chemin dans la mer et un sentier au milieu des eaux impétueuses (4), bénisse, conserve, garde, aide, élève, exalte et porte trèshaut notre seigneur, le roi Loui Philip , roua di Frantsa, ainsi que tous les princes. Que le roi des rois le conserve, qu’il lui accorde une longue vie et le préserve de toute angoisse et de tout mal. Que le roi des rois mette dans son cœur et dans celui de tous ses conseillers , de tous les hommes probes qui l’entourent, le sentiment de la compassion, afin que ce monarque nous fasse éprouver sa bienveillance, à nous et à tous les israélites, nos frères. Que durant son règne et pendant notre vie, Judah soit délivré avec Israël, et qu’ils habitent la terre avec toute sécurité (5), après que le Rédempteur sera venu à Sion (6). On dit amen.

Le serviteur de Dieu, Isaac ben Saïd. Qu’il soit gardé par son Rocher et son Rédempteur ! »

(1) Ps. cxliv, 10.

(2) Ps. cxliv, 13.

(3) Ps. cxliv, 10.

(4) Isaïe, xml, 16.

(5) Jérémie, xxxm, 15.

(6) Isaïe, lix, 20.

C’est le nom du jeune rabbin qui avait copié lui-même la prière dans le but de me la faire connaître.

Lorsque j’en eus achevé la lecture et que je lui eus fait remarquer la manière fautive dont il avait orthographié les mots et qu’il avait écrits avec iod, pnun et me prit le papier des mains, et le lisant à haute et intelligible voix, il se mit à me commenter chaque phrase, chaque mot, comme un vrai docteur d’Israël assis sur la chaire de Moïse.

Mais il prononçait l’hébreu d’une façon si étrange et si nouvelle, que mes oreilles avaient grand’peine à reconnaître les mots qui leur étaient pourtant le plus familiers. C’est ainsi que dans sa bouche jni3n ( hannotlien ) sonnait hannoutsin , -p-j ( derekh ) dirikh, (goël) gouil,

( melekh ) milikh. Je lui demandai si cette prononciation était particulière à lui, à son maître, à son école, ou bien si elle était commune aux juifs de la province d’Oran. Il me répondit qu’elle était en usage, non-seulement dans cette province, mais encore à Fez et dans le reste du Maroc. Voulant m’assurer par moi-même de la vérité de son assertion, j’allai, le lendemain même, consulter successivement un maître d’école israélite, le khazan ou chantre d’une synagogue, et un docteur de la loi. Je trouvai qu’ils suivaient dans la lecture de la Bible un système de prononciation uniforme, et que mon jeune rabbin ne m’en avait nullement imposé. Plus tard, à Tlemcen, j’eus l’occasion de faire les mêmes observations, et ma conviction arrêtée fut, dès lors, quelaprononciation des juifs de la province d’Oran et de ceux du Maroc

diffère considérablement de celle qui est usitée chez les juifs des autres contrées du monde.

Le soin que j’ai mis à étudier cette prononciation sur les lieux mêmes où elle est en vigueur, me permet de livrer avec confiance au public le résultat de mes observations sur ce point de philologie orientale. Le tableau suivant résume celles que j’ai faites relativement aux sons que les juifs maghrébins donnent aux points-voyelles marqués dans les Bibles :

iN , N> K schewa mobile, I IN > W > N . N » N Ou

Quant à la prononciation des consonnes, j’ai remarqué les particularités suivantes :

L 'aleph quand il est mobile, équivaut à Yélif hamzah

des Arabes.

Le ghimel j; est susceptible de deux prononciations : affecté du daghesch, il sonne comme notre g dur dans le mot guérison ; privé du daghesch, il se prononce comme notre r grasseyée; exemple : pjp «douleur, » lisez iarhoun.

Le hé -j s’aspire comme dans les mots haine, héros.

Le waw sonne toujours comme le w anglais ou notre diphtongue ou; exemple : a et terre, » prononcez

ouïhaaris.

Le hheth |-j trouve son équivalent dans le hha~ des Ara-

bes. C’est une aspiration extrêmement difficile et que peu de gosiers européens parviennent à exprimer.

Le teth £ répond au t (1) emphatique des Arabes.

Le capli ^ se prononce comme notre k3 quand il porte le daghesch, et comme le kha £ des Arabes quand il est sans daghesch ; exemple : tpD kanapli « aile, » lekha « à toi. »

Le aïn y fait entendre le même son que le aïn ^ des Arabes. C’est la plus rude des aspirations des langues sémitiques , et partant la plus désagréable aux oreilles européennes. Il est impossible de s’en faire une idée, si on ne 1’ pas entendue de la bouche d’un Oriental.

se prononce tantôt comme notre p, tantôt comme

notre f. Il a le son de notre p quand il est affecté du daghesch, et il se prononce comme f quand il ne porte pas ce signe orthographique.

Le sadé et le koph ne diffèrent point, quant à la prononciation, des lettres sad et caf <J des Arabes.

Enfin, la lettre thav n se prononce toujours et partout comme ts ; exemple : j-jnx attsah « toi. »

Les lettres se prononcent

comme les lettres qui leur correspondent en français.

D’après les observations précédentes, le premier verset de la Genèse se lit de la manière suivante :

mai in'n nn\n tnam tn^n nx*i nourri m nvi1^ ma rpuhoa

: crnn 133 bv narra arriVi nvn. oinn ij.s-Sy Tjujtn

Birichîls bard ilouhîm its haschamâïm ouïts haâris ;

ouïhaâris haïtsâh tsoûhou ouaboùhou, ouïhhoüchikh hâlpinî tsihoûrrij ouïrouhh ilouhîm mirahhifits hâl-pinî hammaïm .

Et le premier verset du psaume II :

: pn-wp dienSi diu mù-i rraS

se lit et se prononce : Lâmmah ragliechoü (l^è.) ghouïm ( *>jc ) , oulïoummim ihgoü riq.

L’on voit, par ce qui vient d’être exposé, que les juifs de la partie occidentale de l’Afrique ne reconnaissent dans l’hébreu que trois sons vocaux, bien que, dans l’écriture de cette langue, un plus grand nombre de points-voyelles se trouvent figurés. L’existence de ce fait est bien digne de remarque, car, d’un côté, il prouve le peu d’autorité dont les Massorèthes, inventeurs du système compliqué de pointsvoyelles communément adopté pour la lecture de la Bible, jouissent auprès des juifs africains ; et de l’autre, l’antiquité de la prononciation de ces derniers. En effet, les savants s’accordent à dire que c’est le propre des langues dites sémitiques de ne posséder qu’un fort petit nombre de sons vocaux, d’où ils infèrent que la langue hébraïque n’a dû avoir, dans le principe, que trois voyelles, comme cela avait lieu autrefois pour le syriaque, et comme cela se voit encore dans l’arabe (1). Du reste, la prononciation, tant des voyelles que des consonnes des mots hébreux, n’a jamais été uniforme chez les juifs, depuis que cette langue a cessé d’être

(1) Voyez mon Rabin Yaphelh in librum psalmorum commentant arabici spécimen, p. xvn.

vulgaire parmi eux ; de nos jours, comme du temps de saint Jérôme, il est vrai de dire que « comme les Hébreux n’écrivent que très-rarement les voyelles au milieu des mots, les mêmes mots se prononcent, suivant la volonté des lecteurs et la différence des pays, avec des sons et des accents qui. ne se ressemblent pas (1). »

Il est même probable que, à l’époque où l’hébreu était encore une langue vivante, la prononciation n’était pas la même dans toutes les parties de la Palestine, mais que, à l’instar des autres langues ses sœurs, telles que l’arabe, le syriaque, le phénicien, il comprenait divers dialectes, et, par suite, des différences dans la prononciation des mots ; s’il en était besoin, l’on pourrait citer, à l’appui de cette conjecture, l’histoire des juifs de la tribu d’Éphraïm, qui se trahirent par la difficulté qu’ils montrèrent à prononcer la première lettre du mot schibboleth « épi. »

Les Massorèthes, qui ont voulu fixer d’une manière uniforme et invariable la prononciation de l’hébreu, n’ont pas tenu compte de ces différences primitives, et, en introduisant dans l’écriture les sept voyelles et les diphtongues de la langue grecque, plus tout l’attirail des signes dits orthographiques, tels que les accents, le mappiq, le makkeph , le raphé, ledaghesch „ etc. , ils sont allés, non-seulement contre l’histoire, mais aussi contre le génie de la langue hébraïque. Si, par cette complication dans l’écriture, si, par la multi-

(1) Quum vocalibus in medio litteris perraro utantur Hebræi, et pro voluntate lectorum et pro varietato regionum , eadeui verba diversis sonis et accentibus proferuntur. ( Oper . t. 1!, p. 574, cd. Martian.)

plicité des règles qu’elle fait naître et des exceptions presque aussi nombreuses que les règles elles-mêmes auxquelles elles donnent lieu, ils ont eu l’intention de rendre l’étude de cette langue ardue, obscure, impossible aux non-juifs, il faut avouer que ce n’est pas leur faute s’ils n’ont pas atteint tout à fait leur but. Un hébraïsant qui n’a pas été élevé à l’école des rabbins trouvera toujours pénible la lecture massoréthique de la Bible. Il serait pourtant facile de la simplifier et de la rendre plus accessible aux étudiants : il suffirait pour cela de réduire les points-voyelles et de restituer à une foule de mots leurs maires leclionis, que les Massorèthes ou les copistes se sont permis de supprimer, sous prétexte que la présence des points-voyelles les rendait superflues.

A quelqu’un donc qui voudrait donner une nouvelle édition du texte biblique, je proposerais le système suivant de ponctuation et d’orthographe.

De tous les points et signes massoréthiques, l’on ne ferait usage que du daghesch pour doubler les lettres, et des quatre voyelles suivantes, savoir : — A, — E, — ï et — O, qui seraient considérées comme voyelles brèves.

Les lettres «i, «j, j$, quand elles entreraient dans un

mot comme maires leclionis , auraient la valeur de voyelles longues, de telle sorte que l’ aleph sonnerait à, le hé ê, le waw oû et Yiodî. L’on aurait soin, dans la nouvelle édition, de restituer au texte sacré toutes les maires leclionis que les rabbins ont jugé à propos de faire disparaître, mais que l’on retrouve encore dans les anciens manuscrits et dans les Bibles à l’usage des Karaïtes.

La première lettre d’un mot étant privée de points-voyelles, se prononcerait avec un e très-bref.

Parmi les lettres dites begad kephath, le 2 betli, le j gliimel, le “7 dalethe t le n thav se prononceraient constamment comme les consonnes de notre alphabet b, g dur, d et f. Quant au t| plié et au -j kaph, le premier aurait toujours le son de notre f et le second celui de notre k. Le daghesch n’affecterait ces consonnes que pour marquer qu’elles doivent être doublées dans la prononciation.

Les divers accents toniques ou musicaux du texte sacré seraient remplacés dans les mots par un accent unique, savoir, notre accent aigu, qui fonctionne comme tel dans le latin de nos livres liturgiques.

Enfin, pour marquer les différentes pauses que la clarté du sens ou le besoin de respirer réclament dans la lecture, l’on ferait usage des signes de la ponctuation française. Ce système, que je ne fais ici qu’indiquer d’une manière générale, et auquel la réflexion et le temps apporteraient sans doute bien des améliorations ou des modifications, simplifierait à merveille la lecture du texte hébreu en faveur de ceux qui désirent étudier les livres saints dans la langue originale.

Avant de terminer ce que j’ai à dire sur cette matière, je demande au lecteur la permission de transcrire ici, suivant l’orthographe que je propose d’adopter, les passages hébreux qui ont été cités dans les pages précédentes.

•ywn dni D)OTn na to? rvunm , oinn Sy > irai irïn nn’.n \nurp

•D’an ’3S by nsrna dv^n nm ? p*n un’ D’aiKSi - aiia ïttûi nab

Je suis convaincu qu’une Bible imprimée d’après ce système d’orthographe serait un véritable service rendu aux études hébraïques. Mais il est temps que nous revenions à nos juifs, que nous avons oubliés pour nous occuper un instant des singularités que présente leur manière de lire le texte biblique.

Les écoles qu’ils possèdent à Oran sont au nombre de trois. Elles sont placées à côté d’autant de synagogues dont elles forment une dépendance. La prière et l’étude de la loi étant deux choses inséparables dans la religion judaïque, c’est avec raison que les édifices consacrés à ces deux objets sont ordinairement réunis dans le même lieu. Voici ce que j’ai observé dans l’une de ces écoles qu’il m’a été permis de visiter. Dans une salle sise au rez-de-chaussée, des enfants de tous les âges sont accroupis çà et là sur des nattes ou des tapis grossiers. Le pédagogue, assis sur un coussin placé contre le mur, surveille son troupeau d’un air grave et austère. Les élèves étudient à haute voix, en balançant la tête et le reste du buste d’arrière en avant. Quand par lassitude ou par négligence ils viennent à ralentir le son de leur voix, le maître, qui est toujours muni cl’une longue canne, en donne un grand coup sur la terre, et incontinent toutes les voix remontent à leur premier diapason, et chacun se met à crier de plus belle. 11 est vrai que, dans ce brouhaha, il lui serait difficile de savoir ce que psalmodient ses élèves, de distinguer si ce qu’ils chantent est une romance ou leur leçon ; mais sa sollicitude ne va

pas si loin : pour n’avoir rien à se reprocher, il lui suffit qu’ils crient à tue-tête, et c’est là tout ce qu’il croit devoir exiger de l’enfance.

Parmi les livres que l’on met entre les mains des élèves, j’ai remarqué des Heures hébraïques, des commentaires de la loi , des recueils de proverbes , des traités talmudiques, mais pas une seule grammaire. Tous croyez peut-être qu’on leur explique le contenu de ces livres : ils les lisent, ils les apprennent même par cœur ; mais il n’y a que les aspirants au rabbinat et au titre de docteur de la loi à qui on dévoile le sens des énigmes renfermées dans ces livres.

Un fait que je crois ne devoir pas passer sous silence, c’est l’ignorance des juifs relativement à l’histoire et à la littérature des musulmans, leurs compatriotes ; elle est si grande, que lorsque l’on dit à un juif qu’il a une origine commune avec les Arabes, il s’imagine que l’on veut se moquer de lui , et il s’enfuit en vous maudissant. Pour ce qui concerne les lettres, il est aussi rare de rencontrer un juif sachant lire et écrire l’arabe, qu’un musulman sachant lire et écrire l’hébreu. La cause de cette ignorance est difficile à deviner pour quelqu’un qui n’a pas voyagé dans les pays musulmans ; elle doit être attribuée à ce préjugé en vigueur chez les juifs, que l’écriture dans laquelle sont rédigés les livres sacrés d’une religion fait partie de cette même religion, et que, par suite, lire cette écriture ou se servir des caractères qui lui sont propres, c’est, quand cette écriture appartient à une fausse religion, souiller ses yeux ou ses mains, et se rendre coupable aux yeux des docteurs d’une sorte d’apostasie. C’est pour ce motif que les juifs n’étudient point la

littérature arabe, et que, quand ils veulent écrire dans cette langue, ils font usage des caractères rabbiniques. Ce n’est pas tout, ils regardent la langue dont se servent les musulmans comme un idiome barbare et profane, et pour témoigner le peu de cas qu’ils en font, ils affectent, en le parlant, d’y entremêler des termes talmudiques tout à fait inintelligibles aux non-juifs ; ils se permettent même de dénaturer la prononciation des mots proprement arabes. De là est né un jargon moitié hébreu, moitié arabe, dont ils font usage quand ils ne veulent pas être compris par les autres (1). Au reste, il y a des juifs qui ne parlent pas d’autre langage, en sorte qu’il leur est presque impossible de se faire entendre au reste de la population africaine.

Les synagogues que nous avons dites être attenantes aux écoles, ne sont remarquables ni par la beauté de leur architecture, ni par la richesse de leur ornementation ; ce sont des chapelles dont les parois sont couvertes de boiserie ou peintes à la fresque. Une chaire carrée, soutenue par des pieds, s’élève au milieu de l’édifice et est destinée aux lecteurs de la torah et aux choristes. Dans une armoire revêtue de dorures l’on conserve le rouleau de la loi. Les jours de sabbat, l’on en sort ce rouleau que l’on porte ensuite processionnellement et aux chants des cantiques au haut de la chaire; quand la lecture de la loi marquée pour chaque sabbat est achevée, Ton transporte ce rouleau dans son armoire avec les mêmes cérémonies qu’ auparavant, et

(1) Ce jargon a son analogue dans le bas-alleinand en usage chez les juifs d’Alsace et d’une bonne partie de l’Allemagne.

tout le monde baise avec respect les écharpes suspendues aux deux bâtons auxquels les extrémités du rouleau sont attachées. Le soir, le temple est éclairé par quantité de lustres et de bougies. Les Israélites d’Afrique ont, en général, pour le lieu consacré à leur culte, plus de respect que ceux de l’Europe, et on ne les voit pas dormir ou causer affaire, tandis que les chantres et les rabbins s’escriment à lire leurs tephilloth et à psalmodier sur tous les tons devant leur pupitre. Us sont également plus rigides observateurs des prescriptions mosaïques, et pour une infinité de cas prévus par la loi, ils ont recours aux décisions de leurs docteurs. Le samedi est un véritable jour de fête pour toutes les classes de la nation juive ; ce jour-là chacun tire de sa garde-robe ses habits les plus magnifiques. Les hommes s’enveloppent dans leurs burnous bleus ornés de houppes de soie; les femmes, la poitrine serrée dans un corset broché d’or et d’argent, et la tête artistement coiffée d’un riche foulard de l’Inde, laissent flotter leurs longues robes noires à manches courtes, et montrent une partie de leurs pieds à peine emprisonnés dans des babouchs sur lesquels brillent l’or et la soie; les enfants, les cheveux et les ongles teints avec du hinnah (1) , se réunissent sur les places de la ville pour se livrer aux jeux de leur âge. La propreté, la fraîcheur, l’élégance régnent dans toutes les toilettes, et sur toutes les physionomies est peint un air de bonheur et de joie que l’on cherche en vain sur les visages austères des musulmans.

(1) Le hinnah est un arbrisseau dont la feuille teint en jaune orangé, et dont les juives et les musulmanes font un grand usage dans leur toilette.

Aux heures de la prière, qui a lieu trois fois le jour, les synagogues, qui peuvent à peine contenir la foule, retentissent du chant des psaumes et des cantiques ; l’enfant mêle sa voix encore tendre et aiguë à celle du vieillard qui est grave et majestueuse ; le maître du chœur dirige de la voix et du geste l’assemblée entière, et se penchant tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt à droite et tantôt à gauche, il tient en haleine le chœur qui l’entoure, ou prélude aux chants que les autres doivent poursuivre. Les personnes qui ne savent pas lire, ce qui est rare chez les juifs, se contentent de répondre amen à la fin des prières et des bénédictions. A part les gestes excentriques et les intonations brusques du chef des choristes, tout le reste se fait avec une certaine décence, et l’on peut dire que le culte, tel qu’il est pratiqué en Afrique, a retenu quelque chose de sa majesté primitive et de la sainteté des prophètes auxquels il doit son origine. Puisse le Dieu des miséricordes se souvenir de son ancien peuple, et ramener dans le vrai bercail ces pauvres brebis égarées de la maison d’Israël ! Chrétiens, n’oublions pas que nous avons été entés sur une souche juive, et que c’est à l’incrédulité de ce malheureux peuple que nous devons d’avoir été appelés à la lumière de l’Évangile et à la participation du royaume céleste.

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