‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 5 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Trajet d’Oran à Tlemcen. — Description de la marche et des lieux parcourus. — Aventures et récits divers.

Cependant le jour de notre départ pour Tlemcen approchait. Seize jours s’étaient écoulés depuis notre arrivée à Oran ; dans cet intervalle j’avais vu à peu près tout ce c[ui pouvait intéresser la curiosité d’un voyageur. Grâce aux ordres émanés de M. le général d’Arbouville, les apprêts du voyage furent bientôt faits. Il nous fallait une tente, des chevaux et des provisions de bouche pour cinq ou six jours ; l’intendant militaire et le chef du bureau arabe à qui nous avions été recommandés, voulurent bien se charger de pourvoir à tout ce qui nous était nécessaire.

Le lendemain, 17 septembre, jour fixé pour notre départ, je me rendis avec mon compagnon de voyage, vers midi, devant le bureau arabe. Trois mille hommes attendaient le signal du départ hors des murs de la ville, dans le quartier de la Mosquée.

J’avais à peine monté le cheval qui m’avait été destiné, que tout à coup l’air retentit du son varié des trompettes et des clairons ; les coursiers impatients frappent du pied et font voler la poussière; des cris confus s’élèvent de toutes parts; sous les feux ardents du soleil, les armes des soldats

lancent des éclairs éblouissants ; mais déjà de nombreux cavaliers s’élancent au galop dans la route que doit suivre le convoi. Les milliers de prolonges qui portent les bagages et les munitions s’ébranlent ; le colonel chargé de protéger le convoi s’avance à la tête de son état-major, et nous partons accompagnés des vœux de nos amis et de toute la ville. A voir l’appareil formidable qui nous entourait, ces pièces de campagne que l’on traînait derrière nous, ces chariots chargés de plomb et de boulets, tout le monde courbé sous le poids des armes et des munitions de guerre, les civils même munis de sabres et de pistolets, l’on eût pris volontiers cette caravane pour une armée qui allait conquérir le monde ou du moins exterminer Abd el-Kader avec tous ses Arabes. Dans son développement sur la route, le convoi n’occupait pas moins d’une lieue de longueur. C’était la première fois de ma vie que je voyageais de la sorte et dans l’intérieur de l’Afrique. A mesure que nous nous éloignions de la ville, mon âme éprouvait des impressions que jusque-là elle avait ignorées : l’aspect sauvage des montagnes qui bordaient le chemin, et qui sont habitées par des panthères et des lions, ces groupesde bédouins au teintnoirâtre et au regard farouche qui se tenaient sur les bords de la route, peut-être pour nous compter et nous vouer à la mort ; plus loin, ces troupeaux de bœufs qui, errant çà et là dans la plaine ou au fond d’un ravin, oubliaient un instant leur pâture, étonnés qu’ils étaient de voir ces endroits ordinairement si solitaires traversés par les bruyants escadrons des cavaliers et des artilleurs ; ce vaste lac salé que l’on nomme Sebkhah et qui, des hauteurs d’où je pouvais le contempler, paraissait un bras de l’Océan égaré au milieu des

montagnes de l’Atlas; les zaouiah, ces sanctuaires inviolables, ces élégants édifices qui se font remarquer de loin par la blancheur de leur coupole , que la piété musulmane a multipliés sur le sol africain et sur les sites élevés, afin de rappeler aux habitants des tentes voisinesque là veille un anachorète dont les prières et les austérités attirent sur la terre les dons et les faveurs du ciel, la vue de tous ces objets jetait mon âme dans une douce mélancolie et lui imprimait un sentiment vague mêlé de plaisir et de crainte. En effet, de terribles souvenirs étaient attachés à la terre que nous foulions, et l’on se rappelait avec douleur qu’elle avait été plus d’une fois arrosée du sang de nos frères égorgés ; il y avait à peine cinq mois quelle avait cessé d’être le théâtre de la guerre et que la terreur avait fait place à un commencement de sécurité. Deux jours avant notre départ, des brigands arabes avaient enlevé, sur la route que nous parcourions, deux femmes européennes et coupé en quatre quartiers un malheureux voyageur espagnol. Malgré nos trois mille fusils et nos pièces de campagne, il ne fallait pas penser à s’écarter de la route, ni à dépasser de plus de cent pas la tête de la colonne, sans s’exposer à recevoir un coup de feu de quelque Arabe embusqué dans les broussailles épaisses qui bordaient la route.

Le cheval que le gouvernement m’avait procuré appartenait à un Arabe qui devait m’accompagner jusqu’à Tlemcen et retourner de là dans sa tribu. C’était un homme d’une taille moyenne, au teint brun et halé, aux yeux noirs et pleins de feu, au visage austère, à la démarche noble et fière ; il avait la parole grave, et il ne parlait que quand il

était interrogé. Son corps était enveloppé dans une longue pièce d’ étoffe de laine blanche qui lui tenait lieu de chemise, de culotte et de veste ; il savait si bien s’en draper, qu’elle lui servait même de coiffure. La nuit il ajoutait à cet habillement un vieux burnous fait en poils de chameau. Il allait toujours les bras et les jambes nus ; ses pieds étaient enfoncés dans des souliers jadis jaunes ( belghrah ) , sans rebords au talon et d’une largeur démesurée, ce qui rendait sa marche lourde et embarrassée. Une branche verte de palmier dépouillée de ses longues feuilles lui servait de bâton et d’appui. 11 cheminait silencieusement à côté du cheval qui me portait, quand, désirant savoir à quel personnage j’avais affaire, je me mis à lui adresser quelques questions. En m’entendant parler sa langue, sa figure s’épanouit tout à coup, et il jeta sur moi un regard qui exprimait le contentement et la joie. Je lui avais demandé son nom, sa patrie et sa profession. Il m’apprit qu’il s’appelait Ghânem ben- Sadoun (j ^ qu’il était de la tribu des Melouk d’Aghbal, qui habitent deux douars composés chacun de quarante tentes ; que les Melouk sont une fraction de la tribu plus nombreuse des Smalah qui occupe le territoire s’étendant à l’est de la Sebkhah; qu’il était marabout, ainsi que l’Arabe qui le suivait, Thâher ben-Sadoun ) , fils de sa sœur Zohrah.

Je lui demandai si tout musulman pouvait se faire marabout, ou bien si ce titre était héréditaire.

Il me répondit que les marabouts étaient les descendants des premiers disciples du prophète Mahomet ; qu’en cette qualité ils jouissaient de la plus grande considération auprès

de tous leurs correligionnaires, et qu’à leur ordre étaient attachés bien des prérogatives et des droits ; mais que ces avantages ne leur étaient assurés qu’ autant que leur vie était conforme aux prescriptions du Livre, et qu’ils ne se livraient pas à d’autre profession qu’à celle de l’agriculture ; que, du reste, ils n’avaient pas besoin de beaucoup travailler, parce qu’on leur apportait toutes sortes de provisions, et qu’on leur donnait même des brebis et des chevaux ; qu’enfm tout le monde avait pour eux la plus grande vénération ; qu’on venait les consulter de toutes parts, et que les décisions qu’ils donnaient avaient souvent plus de poids que celles des jurisconsultes et même des muftis.

Quand il eut achevé ces paroles, je lui déclarai, de mon côté, que celui avec qui il s’entretenait était marabout comme lui, s’étant consacré dès son enfance à la prière et à l’étude de la religion. Je lui montrai en même temps mon bréviaire et le chapelet que je portais toujours sur moi. En entendant ces mots, il me tendit la main, qu’il retira aussitôt en la baissant en signe d’amitié et de confraternité. J’en fis autant de mon côté, et nous nous considérâmes dès lors comme deux bons amis. Y a kliouia ( ô mon frère ! ) , y a mahhboubi (ô mon ami!), y a âzizi (ô mon cher!), y a sahhebi (ô mon compagnon ! ), telles étaient les appellations familières dont il se plaisait à me gratifier dans le cours de nos conversations.

Cependant nous approchions de Mizerguin. L’on apercevait au loin, du côté du midi, les cimes grisâtres des monts Tessala et Azedj ; au pied de cette chaîne de l’Atlas, s’étendait, dans la direction du levant au couchant, le vaste lit

de la Sebkhah dont une grande partie était alors à sec ; sa surface aussi blanche que la neige ressemblait à une nappe que l’on aurait jetée sur une immense table, et l’on eût dit que notre caravane, qui se dirigeait de ce côté, avait été invitée à aller s’y asseoir. 11 y avait quelques heures que nous avions perdu de vue les maisons blanches qui entourent la ville d’Oran et les forts redoutables qui défendent cette place ; les flots bleus de la mer qui fuyaient derrière les hauteurs du djebel Murdjadjo, avaient cessé de se montrer à nous, à travers les gorges et les vallées qui en divers endroits coupent cette montagne ; des sites nouveaux commençaient à se dérouler sous nos yeux ; de nouvelles impressions se préparaient pour nous.

Nous entrâmes enfin dans le village de Mizerguin. Trois ou quatre rangées de maisons blanches et à un seul étage y forment autant de rues ; à l’une de ses extrémités s’élève la vaste caserne des spahis, qui offre l'aspect d’une citadelle. Des figuiers , des cactus , des agaves et d’autres plantes hautes couvrent le sol qui entoure le village ; le reste du territoire est arrosé par un ruisseau qui va se jeter dans la Sebkhah. Mais ce qui mérite l’attention particulière du voyageur, c’est l’immense pépinière que le gouvernement y entretient avec un soin digne de tout éloge. En pénétrant dans cet enclos de verdure où surgissent avec une vigueur extraordinaire des milliers de végétaux de tous les climats, de toutes les régions de la terre , je me crus tout à coup transporté dans le jardin d’Éden nouvellement planté par la main du Créateur. Non loin de là s’étendait une plaine aride, jonchée çà et là de paille détériorée, de menu bois

à demi consumé par le feu, et de petits morceaux de charbon abandonnés : c’était le lieu ordinaire des campements et des haltes des convois; c’était là aussi que nous devions passer la nuit.

Dans un instant les tentes se trouvèrent dressées, et de tous les points du camp s’éleva une fumée épaisse ; l’on entendait partout le bruit sonore des casseroles et des assiettes en fer blanc ; la flamme dévorait en pétillant les broussailles et les tiges sèches des plantes que l’on avait ramassées avec soin tout le long de la route ; chacun s’était mis à faire les apprêts de son dîner.

Comme nous n’étions qu’à deux pas du village, je ne voulus point ce jour-là goûter au dîner du bivouac ; je pensais avec raison que, durant les cinq ou six jours que nous avions à passer en route, je serais bien forcé de savoir ce que c’est qu’un repas de bivouac. Après avoir reconnu l’endroit où notre tente venait d’être dressée, afin de pouvoir la retrouver facilement à mon retour, je laissai là notre cuisinier avec son bœuf et ses pommes de terre, et je dirigeai mes pas vers une auberge qui s’était décorée du beau nom d 'Hôtel du Lion d’Or. L’on me fit monter au premier étage de la maison : là, dans une longue salle, je trouvai une quinzaine d’hommes assis autour d’une table sans nappe ; ils parlaient une langue que je n’entendais point, et ils accompagnaient leurs paroles de gestes et d’intonations qui accusaient la menace et le désir de la vengeance ; ils brandissaient de temps en temps leurs couteaux de table : je tremblais à chaque instant qu’ils n’en fissent les uns contre les autres un sanglant usage; ces inconnus avaient

tous l’air de véritables brigands. Je songeais aux moyens de me sauver sans bruit de cette horrible taverne, quand un garçon à la taille élancée, au teint pâle et aux yeux caves , vint m’apporter sur une table à part une bouteille vide dans laquelle on avait planté une chandelle allumée. En déposant devant moi ce chandelier de nouvelle espèce, il me demanda ce que je désirais pour mon dîner ; or il n’y avait pas à choisir, et j’étais venu trop tard. L’on me servit dans une vaste marmite un morceau de bœuf enseveli sous une avalanche de carottes mêlées avec du lard ; une bouteille de vin sentant la colle de poisson et une gargoulette d’eau furent posées sur un coin de la table : c’est avec cette mesquine pitance qu’on me laissa là me débattre.

Cependant le soleil venait de disparaître derrière les montagnes qui, à l’occident, ferment la vallée de la Sebkhah ; la nuit commençait à s’avancer, et couvrait peu à peu de ses ombres tous les objets de la création ; le silence et le repos allaient succéder au mouvement et aux travaux bruyants de la journée : c’est, du moins, ce que tout semblait nous promettre. Je gagnai à la hâte le lieu du campement. Quand j’arrivai, mcn compagnon de voyage, le curé nommé de Tlemcen, s’était déjà installé dans notre tente commune ; je le trouvai couché tout habillé sur une méchante couverture de laine qui lui servait et de matelas et de drap de lit. Il me dit que le maire de Mizerguin lui avait donné un dîner des plus splendides ; mon aventure du Lion d’Or que je lui racontai, ne l’égaya pas peu. Après avoir recommandé mon âme au Créateur, je m’étendis, à l’instar de mon confrère, sur une couverture de laine, et plaçai sous ma

tête mon burnous roulé en guise d’oreiller. Il y avait à peine cinq minutes que j’étais dans cette position , quand je me sentis assailli par une armée de puces furieuses et avides de sang. Le curé, qui jusque-là n’avait trahi ses souffrances secrètes que par quelques légers soupirs que l’on pouvait prendre pour des aspirations vers le ciel, ne tenant plus à ce nouveau genre de martyre, se leva en sursaut et se mit à secouer fortement çà et là sa soutane et le reste de ses habits, de telle sorte qu’une bonne partie de ses hôtes devinrent incontinent les miens , sinon de droit , du moins de fait. Je ne me souviens pas si je remerciai alors le bon curé de sa très-gracieuse gratification. Dès ce moment, j’endurai des douleurs atroces : ces insectes, qui étaient à jeun depuis plus d’un mois, s’étaient attachés à mon corps comme à une proie unique dont il ne fallait rien perdre ; ils ne me lâchèrent pas de toute la nuit et firent de mon sang une ample provision. Ce tourment ne fut pas le seul à éloigner de moi la douceur du repos : des troupes innombrables de chacals et d’autres bêtes sauvages avaient entouré les abords du bivouac ; ils étaient à se disputer entre eux les débris des repas des militaires et des voyageurs, et ils faisaient entendre des hurlements auxquels les chiens des douars voisins répondaient par des aboiements continus et assourdissants. Durant la nuit entière les échos retentirent de ce concert effroyable ; les oreilles me tintaient comme si la foudre avait éclaté non loin de moi. Ce ne fut que vers trois heures du matin que le silence s’établit autour du camp. Il y avait à peine une demi-heure que j’avais fermé la paupière, lorsque les trompettes et les clairons sonnèrent la diane ou le réveil. J’oubliai tout à coup le sommeil et les

maux de la nuit pour me disposer au départ. J’étais heureux en songeant que nous allions diriger nos pas vers l’antique capitale d’un royaume dont l’histoire ne m’était pas inconnue.

Il était trois heures et demie, et c’était à peine si l’aube commençait à poindre ; en présence de la lueur blanchâtre qui, du côté de l’orient, envahissait peu à peu les hauteurs de l’atmosphère, les étoiles semblaient redoubler leur éclat et vouloir rivaliser de splendeur avec le jour qui s’approchait. Cependant l’obscurité de la nuit était assez grande sur la terre pour empêcher de distinguer les objets tant soit peu éloignés; me trouvant comme perdu au milieu de la foule compacte des hommes et des animaux qui partaient, je crus inutile de me mettre à la recherche de mon cheval et du marabout qui le gardait. Je pris le parti d’aller à pied et de suivre ceux qui se trouvèrent auprès de moi. Je marchai ainsi pendant deux heures, au bout desquelles je retrouvai enfin mon marabout. Il était alors grand jour : le soleil s’était levé et montrait à l’uniVers sa face éblouissante.

L’espace que nous avions parcouru et celui qui s’étendait devant nous, présentait, d’un côté, des montagnes et des collines verdoyantes, et, de l’autre, une immense plaine sur laquelle erraient librement des troupeaux de bœufs et de moutons ; le sol, d’une couleur rougeâtre, était tapissé de bouquets de palmiers doum et d’autres plantes vivaces qui servent à la nourriture des bestiaux. De nombreuses tentes rangées en cercles formaient çà et là des douars et signalaient la demeure des tribus arabes. De temps en temps l’on rencontrait, soit des cavaliers armés de pied en

cap, soit des chameaux chargés de denrées destinées au marché d’Oran ou ù celui de Mizerguin. Les Arabes qui les conduisaient étaient tous enveloppés dans leur burnous et tenaient un bout de leur cambousch ou voile placé audessous de leurs narines, pour ne pas respirer l’air frais et humide du matin.

Nous arrivâmes vers neuf heures et par un soleil ardent à Aïn Breclia. C’est une localité où l’on trouve plusieurs mares d’eau et où les bergers arabes ont coutume de venir abreuver leurs troupeaux. De nombreuses familles de grenouilles, de tortues et d’autres bêtes nageaient çà et là dans l’eau bourbeuse de ces mares dont les bords verdoyants étaient habités par les lézards, les serpents et les caméléons. Les voyageurs fatigués qui avaient trouvé dans ces lieux un abri et un lieu de repos à l’ombre d’un bouquet de joncs ou de palmiers nains, furent de temps en temps réveillés, soit par le bruit produit par un énorme lézard qui s’enfuyait brusquement dans un trou voisin, soit par le frôlement d’une couleuvre qui se glissait sous l’herbe en répandant tout autour l’odeur du musc. Quelques-uns même furent piqués par des serpents, et plus d’une foismoi-même, après m’être étendu au pied d’un arbuste , je sentis remuer au-dessous de moi quelques-uns de ces hideux reptiles , dont la présence me força de changer de place.

Du reste, l’on nous dit que leur morsure n’était pas trèsdangereuse, et qu’un peu d’alcali suffisait pour en arrêter les effets, quels qu’ils fussent.

Comme au soir du jour précédent, le camp fut bientôt

transformé en une vaste cuisine. L’air frais du matin, la fatigue de la marche , et plus que cela , l’insomnie de la nuit précédente, avaient aiguisé à merveille les appétits les plus récalcitrants ; chacun se hâtait d’apprêter son déjeuner, la faim impatiente mettant en mouvement les bras les plus paresseux.

Tandis que tout le monde, militaires et civils, donnait pleine satisfaction aux exigences de son appétit, les musulmans, conducteurs de chameaux et autres, y compris mon marabout et son neveu Thâher, nous contemplaient de loin, avalant en silence la salive qui leur venait à la bouche. Comme nous l’avons déjà dit, nous étions en plein ramadan, et l’on sait que, durant ce mois, les disciples du faux prophète s’abstiennent de manger à partir de trois ou quatre heures après minuit jusqu’au lendemain après le coucher du soleil. En attendant l’heure du départ, ils faisaient paître dans les environs du bivouac, les animaux qu’ils s’étaient chargés de soigner jusqu’à Tlemcen.

Lorsque le moment de partir fut arrivé et que le marabout vint m’amener le cheval, je m’aperçus, non sans étonnement, qu’il affectait un maintien beaucoup plus grave que d’ordinaire. 11 marcha plusieurs heures à côté de moi sans m’adresser la parole, et quand je l’interrogeais, il faisait semblant de ne plus me comprendre. A la fin, voulant pénétrer le motif de ce silence obstiné, je l’accablai de questions, tâchant de le retourner dans tous les sens : à tout cela il faisait la sourde oreille, et il ne tournait pas même la tête pour m’écouter. Reconnaissant alors que le silence était chez lui un parti pris et qu’il me serait im-

possible de lui faire desserrer les dents, j e me décidai à le laisser tranquille et à attendre le moment où il jugerait convenable de se dérider. Piquant de l’éperon , je lançai mon cheval en avant et allai me ranger parmi les officiers qui marchaient à la tête de la colonne. Deux ou trois heures après, le marabout, qui n’avait pas perdu de vue son affaire, m’envoya son neveu qui me dit : « Chrétien, si tu veux que le marabout te parle et converse avec toi, il faut que tu lui promettes de l’argent. » A ces mots, je demeurai comme stupéfait, car, je l’avoue, il n’aurait jamais pu entrer dans ma tête que l’on eût voulu me faire payer les paroles d’une conversation que la nécessité et la nature de nos rapports semblaient devoir rendre gratuite. Mais les Arabes, dont l’avidité est devenue proverbiale, savent profiter de tout pour mettre à contribution la bourse des voyageurs, et l’on doit s’estimer fort heureux quand ils consentent à ne pas vous dévaliser.

Dès la veille j’avais eu une discussion avec le marabout et son neveu au sujet de leur nourriture. Le chef du bureau arabe m’avait assuré, avant mon départ, que le gouvernement se chargeait de nous fournir des chevaux et de payer aux Arabes les journées qu’ils passeraient avec nous ; que, par conséquent, nous n’avions à nous inquiéter de rien, et que si, à la fin, il y avait quelque compte à régler, ce serait avec lui et non avec les Arabes que nous aurions affaire. Cependant ceux-ci prétendirent que leur nourriture avait été laissée à notre charge, et ils firent auprès de nous tant d’instances, que, pour nous débarrasser de leur importunité, nous consentîmes à leur donner par jour une pièce de deux

francs à titre de gratification. Cette concession de notre part fut regardée par eux comme étant de bon augure et comme le gage de plusieurs autres; pour parvenir à leur fin, ils choisirent un moyen qui fait honneur à leur sagacité, sinon à leur désintéressement. Ils avaient remarqué en moi une grande curiosité, un vif désir d’apprendre et la manie de questionner sur tout et partout; ils conçurent l’heureuse idée de tirer parti de mon faible et de tarifer leurs réponses. Le silence devait, donner du prix à leurs paroles, et pour augmenter leur salaire, ils n’avaient pas besoin de se livrer à un rude travail ; il leur suffisait de savoir tenir à propos la bouche fermée. Je répondis à cidi Thâher que les prétentions du marabout me paraissaient plus que singulières; qu’ils avaient tort l’un et l’autre de ne pas se contenter de la somme que nous leur avions promise par pure générosité ; que, du reste, si le marabout persistait dans son mutisme, nous étions décidés, de notre côté, à retirer notre promesse et à cesser de lui donner de l’argent.

La fermeté de ma réponse eut le résultat que j’en attendais. Au bout d’une demi-heure je vis arriver cidi Ghânem ben-Sadoun, accompagné de son neveu. Après m’avoir fait, comme d’usage, un grand salamalek, il se mit à me dire, en accompagnant chaque mot par un éclat de toux, qu’il avait attrapé un rhume la nuit précédente, et qu’il éprouvait une douleur au gosier quand il lui fallait articuler ses paroles. Je fis semblant d’agréer ses explications, et pour lui montrer que je ne lui gardais pas rancune, je lui promis de lui offrir une tasse de café quand nous serions arrivés au lieu de la grande halte. Il oublia peu à peu son rhume et

son mal de gosier, et, quoique à jeun et fatigué par la marche, il répondit d’assez bonne grâce aux diverses questions que je lui adressai.

Avant d’arriver à la grande halte où nous devions passer la deuxième nuit, nous vîmes plusieurs troupeaux de chameaux qui paissaient tranquillement et sans gardiens dan^ les plaines qui s’étendaient devant nous. De loin, ces hauts quadrupèdes ne ressemblaient pas mal à des montagnes ambulantes et errant sur les bords de l’horizon. Le sol, inculte et d’un aspect sauvage, n’offrait çàet là qu’un petit nombre de plantes sèches et épineuses, mais qui pouvaient suffire à la nourriture de ces animaux naturellement trèssobres.

A quatre heures, nous arrivions à la station des Sept-Puits. A l’exception d’un seul, tous ces puits contiennent une eau amère et saumâtre, mais pour laquelle les bêtes de somme et les bestiaux ne montrent aucune répugnance. Non loin de là il y avait une esplanade entourée d’un large fossé, et pouvant, au besoin, servir de refuge contre les incursions des cavaliers ennemis. Du côté du midi, l’on voyait deux grandes chaumières dont l’une était un café mauresque et l’autre une boutique où l’on vendait quelques denrées et des provisions de bouche. Vers le nord de l’esplanade s’élevait, au milieu d’un jardin, un édifice en maçonnerie qui servait d’auberge et de cabaret tout à la fois. A un quart de lieue des puits et dans la direction du nord-ouest, l’on apercevait un douar appartenant aux Ahmian. Je demandai à plusieurs Arabes qui étaient venus chercher de l’eau, si je pourrais sans aucun risque aller visiter leur village; ils m’assurèrent

que j’y serais le bienvenu; mais ayant entendu un officier raconter le sort de plusieurs voyageurs imprudents qui, pour s’être écartés de quelques centaines de pas du lieu de campement, avaient été égorgés par les Arabes, je renonçai à mon dessein.

En retournant au camp qui n’était pas fort éloigné de là, je rencontrai mon marabout et son neveu qui m’attendaient avec impatience; il leur tardait de savourer la tasse de café que je leur avais promise ; il y avait près d’une demi-heure qu’ils étaient à battre la campagne pour me découvrir et me sommer de tenir ma parole. Je leur donnai une pièce de cinquante centimes, pensant qu’avec cet argent ils auraient de quoi se faire servir cinq tasses au lieu de deux, y compris le sucre. Néanmoins, comme je ne leur avais parlé que de café, ils me prièrent de leur donner de quoi acheter du sucre ; afin d’éviter une nouvelle discussion, je cédai à leur désir et doublai la première somme. 11 semble qu’ après cette nouvelle gratification, ils auraient dû être tout à fait satisfaits et se décider enfin à mettre un terme à leur importunité et à leurs exigences : ce ne serait pas connaître le caractère des Arabes que de penser ainsi. Le marchand de denrées dont il a été déjà question , avait étalé devant sa boutique un tas de pastèques de la plus belle apparence ; le marabout, qui en passant par là avait jeté les yeux sur ces fruits magnifiques, s’était promis d’en manger un à son dîner, et cela à mes frais et dépens. Il commence par me dire qu’il aime les pastèques, que la fraîcheur de ce fruit achèvera de guérir son mal de gorge, que je possède beaucoup de douros et qu’une pastèque ne me ruinera pas; il

me presse, il me sollicite de toutes les manières; il ajoute que si j’accède à ses prières, il sera le plus fortuné des mortels. Considérant que le dîner de ce pauvre marabout se réduisait ordinairement à un morceau de pain noir et à quelques gorgées d’eau, je ne voulus pas lui refuser une chose d’aussi peu de valeur qu’une pastèque, et le priver de la jouissance qu’il s’en promettait. Je me mis à marchander l’un de ces fruits, le plus beau de tout le tas. Tout à coup le marabout s’interposant entre le marchand et moi, s’écrie que la pastèque n’est pas assez grosse et quelle ne fait honneur ni à mon choix ni à ma libéralité. A ces mots, je laissai là et le marabout, et les pastèques, et le marchand, et m’enfuis vers le camp.

En arrivant, je trouvai le comptable de l’ambulance qui partageait avec moi ses repas, en proie à de vives alarmes et racontant avec effroi à ceux qui l’entouraient les nouvelles les plus sinistres. Deux courriers arabes venaient d’arriver, porteurs de dépêches qu’ils avaient remises entre les mains de notre colonel. Le général d’ Arbouville annonçait à celui-ci que cette nuit-là même nous devions être attaqués par les troupes d’Abd el-Kader, et il lui prescrivait de se tenir sur ses gardes pour n’être pas surpris par l’ennemi. Le colonel avait réuni autour de lui tout l’ État-Major, pour délibérer sur les mesures à prendre dans une pareille circonstance. Le comptable venait de sortir de la tente du colonel quand il m’apprit cette fâcheuse nouvelle. D’après l’avis du conseil, les avant-postes furent doublés, on forma autour du camp une espèce de rempart avec les prolonges et les chariots ; les pièces de campagne furent placées aux quatre coins du

camp et les armes chargées avec soin. Pendant que les civils tremblaient en songeant aux dangers qui menaçaient leur vie, les militaires se livraient à la joie, se félicitant entre eux de leur bonne fortune et de la nouvelle occasion qui se présentait à eux de se mesurer avec les bédouins et de leur faire sentir la supériorité incontestable de leurs armes et de leur bravoure ; rangés autour d’un foyer improvisé, et attisant les broussailles vertes que la flamme dévorait en pétillant, ils faisaient les récits les plus burlesques sur leurs prochains exploits. Les officiers, plus graves et plus sérieux, s’entretenaient, de leur côté, à voix basse, et semblaient se promettre des croix et des décorations.

Cependant notre comptable, afin sans doute de relever son courage tant soit peu abattu, et en attendant que le dîner fût prêt, se mit à avaler un grand verre d’absinthe, après m’avoir invité à goûter moi-même de cette liqueur dont j’étais loin de connaître les qualités traîtresses. Ce jour-là, notre dîner fut triste et silencieux; l’on semblait avaler les morceaux avec regret, c’était à peine si nous osions jeter les yeux les uns sur les autres. Je m’en souviendrai toute ma vie : l’on nous avait servi une soupe au lard et un énorme lièvre que nos chasseurs avaient tué le long de la route ; or c’était un jour de vendredi. Il est vrai que nous étions en voyage au milieu d’une vaste solitude, et sans autres ressources que nos petites provisions ; je savais qu’en pareil cas la loi de l’Église n’oblige point; néanmoins, comme je n’avais jamais enfreint volontairement ses préceptes, j’éprouvais une certaine répugnance à toucher h ces aliments gras. M. le curé de Tlemcen, intrépide comme

un Bourguignon, se leva, forma un grand signe de croix sur le lièvre, et, par son exemple , mit fin à tous mes vains scrupules. Autant qu’il m’en souvient, ce que je mangeai à ce repas, se réduisit à fort peu de chose ; mais en revanche, j’effrayai mes commensaux par les grands verres d’eau et de vin que j’avalais. L’absinthe avait allumé dans mes entrailles un feu dévorant, et j’éprouvais une soif dont rien ne pouvait tempérer l’ardeur. Plusieurs fois durant la nuit, je fus contraint de sortir de ma tente pour aller demander à boire au premier venu. A la vérité, les soldats à qui je m’adressai d’abord, me permirent volontiers d’emboucher leur bidon; mais craignant de les priver eux-mêmes d’une chose aussi rare et aussi nécessaire que l’eau, je ne me désaltérais qu’à moitié, en sorte que bientôt après, je me trouvais de nouveau réduit à aller implorer la pitié de mes voisins. A la fin, fatigués de mon importunité, et ne croyant plus au besoin pressant que j’avais de boire, ils me renvoyèrent avec des paroles dures, en les accompagnant de jurons et d’imprécations. Décrire toutes les souffrances que j’endurai durant cette malheureuse nuit, ce serait pour moi chose impossible ; tout ce que je puis dire, c’est qu’elles furent atroces. Lorsque la fièvre causée par la soif fut quelque peu apaisée, et que je crus voir s’approcher le moment où il me serait permis de prendre un peu de repos, voilà que les chacals, s’entendant avec les dogues des bédouins, recommencèrent l’horrible vacarme de la veille ; au milieu de leurs hurlements épouvantables, il me semblait entendre les voix lamentables des morts qui avaient à se plaindre des vivants ; mes yeux appesantis par le besoin impérieux du sommeil, croyaient distinguer dans les nues sombres qui

fuyaient vers l’horizon, des troupes innombrables de djinn, simulant des batailles et annonçant des désastres.

Cependant l’heure du commun réveil approchait ; bien que la nuit se fût passée sans accident, la crainte d’une attaque ne nous avait pas entièrement abandonnés ; des coups de feu tirés au loin et hors de notre portée présageaient une journée orageuse, car c’est par de tels divertissements que les Arabes ont coutume de préluder aux grandes batailles. De plus, nous avions à parcourir ce jour-là un long défilé qui porte le nom sinistre de Défilé de la chair. Suivant une tradition constante, une armée entière d’Espagnols y fut autrefois égorgée par les Arabes. Les corps de ces infortunés chrétiens devinrent la proie des hyènes et des chacals, et l’on rencontre encore çà et là dans ces funestes lieux les débris de leurs os que le temps a blanchis et que l’Arabe se plaît à fouler aux pieds. Il y avait trois siècles que le sang de nos frères criait vengeance, quand nos armes victorieuses parcoururent cette terre inhumaine et la soumirent à nos lois. 11 nous restait à remplir une tâche presque aussi glorieuse que les premiers triomphes : c’était d’y fonder la sécurité des routes, et de purger la contrée de ces bandes de brigands, qui dévalisaient et massacraient impitoyablement les voyageurs, quand ceux-ci ne se trouvaient pas protégés par un convoi de deux ou trois mille hommes.

A trois heures et demie l’on sonna la diane, et à quatre heures nous étions en route. Comme de coutume, les spahis avaient pris les devants pour éclairer les chemins et les endroits par où nous devions passer.

Vers six heures, nous entrâmes dans le fameux Défilé de

la chair ; les montagnes reflétaient les premiers rayons du soleil, et nous apercevions devant nous la blanche coupole de la coubbah de cidi Abd el-Kader.

Un chemin étroit et raboteux, courant sur le bord d’un ravin profond, nous conduit en montant dans une gorge hérissée de broussailles et de rochers pointus. Tout à coup l’on découvre sur les hauteurs voisines et en face de nous, une file de cavaliers habillés de rouge qui bondissent comme des chèvres et semblent se porter à notre rencontre. Le convoi arrête sa marche, le colonel braque son lorgnon sur les collines où les hardis cavaliers ont fait leur apparition. Le bruit se répand parmi les voyageurs que nous sommes menacés d’une attaque sérieuse, et que nous avons affaire avec les réguliers d’Abd el-Kader. Nous sommes déjà cernés de tous les côtés, et pas un de nous ne doit échapper au massacre; les femmes et les enfants se lamentent, les hommes s’assurent si leurs armes sont en bon état, si leurs pistolets et leurs fusils sont bien chargés : tout est prêt, l’on n’attend plus que la rencontre de l’ennemi.

Cinq minutes après, on vint nous annoncer que c’était une fausse alerte : les prétendus réguliers d’Abd el-Kader que l’on croyait avoir aperçus, étaient tout simplement les spahis qui formaient notre avant-garde et éclairaient notre route.

A cette nouvelle, l’anxiété fit place à l’espérance dans tous les cœurs, et nous continuâmes à remonter le terrible défilé.

Un peu plus loin, un spectacle tout à fait nouveau

vint nous arracher quelques instants à nos mélancoliques préoccupations. Une tribu d’Arabes se livrait au plaisir de la chasse. Armés de gros bâtons, ils frappaient çà et là sur les broussailles et les palmiers-doum ; les lièvres effrayés avaient hâte de gagner le large ; mais forcés de passer au milieu des chasseurs qui étaient dispersés sur une grande surface de terrain, ils échappaient rarement à leurs coups. C’était quelque chose d’effrayant d’entendre les cris rauques et sauvages que répétaient les Arabes pour s’avertir mutuellement du passage du gibier et de la direction dans laquelle il fuyait. Si la chose n’avait pas eu lieu en plein jour, nous aurions pu nous croire en présence d’une armée innombrable de bédouins prêts à nous exterminer.

Au bout d’une heure, nous aperçûmes au loin un énorme sanglier, que le bruit de notre marche avait épouvanté, et qui fuyait notre approche en dirigeant sa course vers le haut d’une colline où se trouvait apparemment son repaire. Nos cavaliers qui s’étaient mis à sa poursuite, ne purent l’atteindre, ni le découvrir au milieu des broussailles et des ravins qu’il leur fallut traverser.

Après avoir marché longtemps au milieu d’épais taillis, nous arrivons enfin sur les bords verdoyants du Rio salado que nous passons sur un pont de bois. C’est tout près de là, m’a-t-on dit, que le célèbre Barberousse fut défait et périt avec la plus grande partie de son armée. Son corps fut transporté à Alger et déposé dans le tombeau qui se trouve près de la porte Bab-cizoun. L’endroit où nous venions de mettre le pied, avait été désigné par le colonel, pour y établir notre grande halte.

Pendant que les apprêts de notre déjeuner se faisaient, je descendis à la hâte dans le ravin qui servait de lit à la rivière. Le Rio salado coulait paisiblement à l’ombre des tamarix dont les branches touffues descendaient presque jusqu’à terre ; à l’extrémité de chaque feuille était suspendue une goutte de rosée que la nuit y avait déposée ; à chaque pas que je faisais, ces gouttes se détachaient par myriades des rameaux ébranlés par le contact de mon corps, et une pluie de perles aussi blanches que la neige, tombant sur moi, me faisait éprouver, à cette heure matinale, une indicible sensation de bien-être et de douce fraîcheur. Çà et là l’herbe avait été foulée, et des poils de couleur fauve abandonnés trahissaient le séjour momentané de quelque bête féroce dans ce lieu solitaire. Gomme la rivière est appelée par les Espagnols Rio salado, c’est-à-dire, rivière salée, je voulus savoir si le nom répondait à la réalité ; ayant donc puisé de son eau dans le creux de ma main, j’en avalai une gorgée que je trouvai extrêmement saumâtre. Le Rio salado nourrit plusieurs espèces de poissons, ainsi que divers coquillages et des tortues. Cette rivière prenant sa source dans les montagnes des Béni Amer , reçoit dans son cours quantité d’affluents, et va se jeter dans la mer à travers un pays sauvage et inexploré.

Après deux heures de repos, nous poursuivons notre route. Le chemin est bordé de taillis presque impénétrables. A mesure que nous avançons la gorge se rétrécit de plus en plus ; à droite et à gauche nous sommes dominés par des hauteurs sur lesquelles l’on s’attend sans cesse à voir paraître des files d’ennemis. L’on marche en silence; de

temps en temps, le colonel braque son lorgnon sur les collines voisines. Trois cents bédouins, embusqués dans ces lieux dangereux, auraient suffi pour exterminer les trois mille hommes dont se composait le convoi.

Au bout d’une heure de marche, la route commence enfin à s’élargir, l’horizon s’étend devant nous ; nous apercevons au loin sur la cime des collines, deux ou trois chapelles veuves de leurs marabouts : pour ne pas subir la loi de l’infidèle, ceux-ci étaient allés chercher un refuge dans l’empire du Maroc ; c’est là qu’ils attendaient la venue du Moula es-saah ou maître du temps, lequel doit, dans un temps plus ou moins éloigné, affranchir la nation arabe du joug chrétien et chasser le Français de la terre d’Afrique.

De l’endroit où nous sommes à Ain Temouchent , la distance n’est plus que de trois lieues ; comme la redoute qui défend cette localité tient en respect les Arabes des environs et que la crainte de tout danger est éloignée de mon esprit, je pique mon coursier de l’éperon, et il m’emporte avec la rapidité du vent bien loin au delà de la tête de la colonne ; il a bientôt aperçu au loin les chevaux de l’avantgarde, qu’il brûle d’atteindre; dans son impétuosité, rien ne l’arrête, ni la voix ni le frein ; il traverse au grand galop l’escadron des spahis, et fier de la légèreté de ses pieds, il s’anime, il s’excite, il fait voler la poussière en l’air, et par des hennissements répétés il semble défier les coursiers des spahis qu’il laisse bien loin derrière lui.

Cependant je découvre dans le lointain un point blanchâtre qui, à mesure que je m’approche, s’étend, s’agrandit

et finit par paraître ce qu’il est réellement, c’est-à-dire une redoute entourée d’un large fossé et renfermant un édifice en pierre, avec un grand nombre de tentes qui servent d’habitations aux soldats. J’avais sur le convoi l’avance d’une bonne heure ; avant son arrivée, j’eus le temps de visiter l’extérieur de la redoute et de prendre quelques renseignements sur la localité qui est connue sous le nom de Aïn Temouchent. Au fond du vallon que la redoute domine il y a plusieurs sources qui donnent origine à un ruisseau. Ce ruisseau, dont l’eau est fraîche et limpide, porte le nom de OuedSinan. Le pays environnant, qui se nomme Zeidour, appartient aux Ouled Khalfah. Un Arabe de cette tribu me dit queZeidour était le nom d’un roi romain qui avait régné autrefois sur la contrée. Il ajouta que, non loin de la redoute, il y avait -des ruines qui témoignaient de l’existence, dans les anciens temps, d’une ville considérable, et que cette ville était peut-être la capitale du royaume de Zeidour.

Pendant que je recueillais ces traditions de la bouche de l’Arabe, un soldat vint me dire que, dans les environs de la redoute, l’on découvrait chaque jour des inscriptions latines que les maçons brisaient pour les faire servir de matériaux dans leurs constructions ; comme preuve de ce qu’il avançait, il me montra une pierre écrite sur laquelle un manœuvre avait déjà le marteau levé. Je courus aussitôt vers ce dernier en lui criant d’épargner l’inscription. Je fus obéi, et la pierre fut transportée, par les soins du chirurgien militaire du lieu, M. Hélye, dans l’enceinte de la redoute, où il me dit qu’il la conserverait.

L’inscription, qui est gravée sur une pierre tendre et de

forme carrée, est entière et se compose de trois lignes fort courtes ; de plus, elle présente trois trous, qui par leur position semblent former les trois coins d’un triangle. Il est bon aussi de remarquer que les lettres de la première et de la deuxième ligne sont soulignées. Yoici, du reste, l’inscription telle que je l’ai copiée sur les lieux :

Page 1