CHAPITRE XVII
Le marabout de Hubbed. — Le lieutenant des spahis Ben-Khoura.
— Mosquée de cidi Ibrahim.
Le samedi, 10 octobre, je me trouvais au presbytère avec M. le curé, lorsqu’on nous annonça la visite d’un Arabe vénérable : c’était cidi El-Hadjj Hâmedben-Edhrâou, marabout de Hubbed, lequel nous avait fait un accueil si hospitalier lorsque nous visitâmes le tombeau de cidi Bou- Médyn , dont les clefs étaient confiées à sa garde. Il était accompagné de son frère que nous avions vu également à Hubbed. Ils étaient tous les deux à peu près du même âge et de la même taille ; ils ne paraissaient pas avoir atteint leur quarantième année. Leur longue barbe noire contrastait agréablement avec la blancheur de leur ample haïe et la couleur jaune de leurs beulghrah; on eût dit un nuage ténébreux formant comme une tache dans un ciel tout resplendissant de lumière ; leur figure brunie par les feux du climat, était illuminée par les éclairs répétés que lançaient leurs yeux vifs et ardents. Ils nous abordèrent avec cette gravité qui est propre aux fils de l’Orient, et qui donne à leur démarche un air de dignité et de grandeur inimitable.
Après les premiers compliments et les salutations d’usage, ils nous dirent qu’ils venaient nous voir, suivant la promesse
qu’ils nous avaient faite à Hubbed ; ils nous demandèrent ensuite si nous avions été satisfaits de notre promenade dans cette localité. Je leur répondis que je n’oublierais jamais les sites charmants dont Hubbed était entouré ; mais que j’en étais revenu avec le regret de n’avoir pu lire dans son entier l’inscription arabe qui orne le frontispice de la Grande- Mosquée.
Pendantnotre conversation, M. le curé avait fait servir une collation à laquelle il invita nos deux hôtes à venir prendre part : c’étaient des fruits de la saison, c’est-à-dire des figues, du raisin, des grenades et un melon, à quoi il avait ajouté des galettes et un morceau de fromage de Hollande. Les deux marabouts goûtèrent à tout, excepté au fromage qu’ils éloignèrent d’eux avec un geste qui exprimait un sentiment de répugnance et d’horreur. « Il paraît, leur dis-je, que vous n’aimez pas trop le fromage. — Non, me répondirentils; nous mangeons de tous les fromages, mais pas de celui-ci. — Est-ce que, par hasard, répliquai-je, on vous aurait servi une nourriture prohibée par votre religion? — Vous avez deviné juste, dirent-ils : la loi musulmane nous défend de manger du porc et de tout ce qui provient de cet animal immonde. Or, le fromage en question est fait avec du lait de truie. » A ces mots, j’eus de la peine à contenir un éclat de rire, me figurant le nombre considérable de truies qu’il faudrait nourrir pour avoir le lait nécessaire à la confection de ces fromages, et puis la difficulté de traire des animaux d’une espèce aussi indocile. Je voulus détromper les marabouts sur la qualité de notre fromage ; mais pour les décider a en manger, il nous fallut, M. le curé et
moi, donner, notre parole comme quoi le fromage n’était pas fait avec du lait de* truie ou de laie.
La collation finie, je leur montrai les vers qui m’avaient été adressés par le mufti du bureau arabe de Tlemcen. Les ayant lus, ils m’en demandèrent une copie, sur laquelle ils voulurent que j’écrivisse mon nom en caractères arabes : je leur obéis. Après cela, ils nous témoignèrent le désir d’emporter comme souvenir la main de papier d’où avait été arrachée la feuille sur laquelle j’avais copié les vers : elle leur fut donnée. Alors ils nous prièrent de leur faire cadeau d’un crayon qui se trouvait là sur la table : on leur céda cette bagatelle. Enfin, avant de se retirer, ils nous déclarèrent qu’ils nous aimeraient beaucoup, si nous voulions bien leur donner un paquet de plumes d’oie qui se trouvait également sur la table. Après le crayon et le papier, nous aurions eu mauvaise grâce de leur refuser les plumes ; nous leur donnâmes donc tout ce qu’ils trouvèrent à leur convenance, nous trouvant heureux qu’ils ne demandassent pas nos livres de prières, la table qui nous servait de bureau et nos chaises. Ils nous quittèrent enfin, après avoir pris congé de nous, en nous disant Besselâmah, c’està-dire Portez-vous bien. S’ils ne furent pas contents de notre générosité, ils s’en retournèrent enrichis, du moins, d’une nouvelle connaissance, et rentrés dans leur maison, ils firent, sans doute, part à leurs femmes et à leurs cuisinières de la découverte qu’ils venaient de faire.
Après de départ ,de nos excellents hqtes, je sortis pour aller visiter un monument devant lequel j’avais passé plusieurs fois dans mes promenades, mais que je n’avais pas
encore eu l’occasion d’examiner dans ses détails ; je veux parler du ‘portail qui s’élève en avant de la moscfuée de cidi Ibrahim , dans le quartiër voisin de la porte d’Oran. Le portail qttipofte le nom de cidi Ibrahim est un moréëah d’architecture mauresque du style le plus pur ët d’une élégance remarquable.
Cidi Ibrahim, dont le nom entier est Abou-Içhak Ibrahim, fils d’Aly, fils du Bridier (^' '), avait exercé à Tlemcen, pendant sa vie, les fonctions de cadhi et d’imam, il s’était rendu recommandable par ses lumières, son intégrité et son zèle pour la justice. Il avait, dit-on, une très-belle main et il se faisait remarquer dans l’enseigement de la jurisprudence musulmane par l’élévation de ses idées et par son génie. Comme témoignage de la haute sainteté à laquelle il était parvenu, on rapporte le fait suivant : Un officier de la cour chercha un jour à humilier le cadhi, en lui rappelant la bassesse de son extraction qui remontait à un bridier. Cidi Ibrahim, levant les yeux vers le ciel : « Grand Dieu ! s’écria-t-il, daigne donner à cet orgueilleux une preuve manifeste de la puissante autorité et de la noblesse de la Loi. » Quelques jours après, notre officier, ayant été trouvé dans un état complet d’ivresse, fut amené devant cidi Ibrahim qui le condamna à subir la peine prononcée par la Loi contre les ivrognes (1).
Le portail en question est construit en pierres de taille carrées, dans lesquelles on a encastré des briques vernissées de
(I) Yàliia ben-kluilduun (Boghnet cr -Rowad, fol. 8 v°).
couleur verte; des lignes qui se croisent, se séparent, se nouent et se dénouent autour de ces briques, sur les côtés et dans la partie intérieure du monument, offrent à l’œil du spectateur les arabesques les plus gracieuses et les plus charmantes. On dirait des serpents qui, au milieu d’une verte prairie, s’entortillent les uns avec les autres, se tordent, s’allongent, s’enlacent de nouveau et forment mille nœuds. Le portail affecte la forme de l’ogive et présente environ dix mètres de haut, sur cinq de large et trois de profondeur. Le fronton qui fait face au Nord est orné de l’inscription arabe suivante :
L=J L» Jü jS li.J Ld
J Lil
ky
Ces paroles sont tirées du Koran (ch. de la Victoire , v. ! ,2,3); en voici la traduction :
Certes, nous avons remporté pour toi une victoire éclatante, afin que Dieu te pardonne tes fautes, tantanciennes que récentes, qu’il mette le comble à ses faveurs envers toi, qu'il te conduise par un chemin droit, et t’assiste d’un puissant secours.
Le portail se reliait autrefois à la mosquée de cidi Ibrahim par un mur d’enceinte dont il existe encore quelques pans; il y a environ cent pas de distance de l’un à l’autre. Il paraît que le terrain intermédiaire était anciennement consacré en partie à la sépulture des Musulmans de distinction, car j’y ai remarqué une cinquantaine d’épitaphes sur lesquelles les noms des défunts étaient accompagnés des qualifications d’imam, de cadhi, de mufti, d’alfakih et autres de ce genre.
Un mûrier couvrait de son ombre cette terre dans le sein de laquelle dormaient un grand nombre de générations. Le corps du génie avait décidé récemment qu’une rue nouvelle serait ouverte dans cette partie de la ville, et quelle passerait entre le portail et la mosquée ; une partie du sol que je foulais dans ce moment venait donc d’être remuée; de nombreuses épitaphes avaient été arrachées de leur place et entassées dans un coin , pour servir plus tard de dalles à quelque édifice. Je trouvai là des crânes, des os maxillaires, des tibias déterrés et gisant sur la surface de la terre ; çà et là des têtes, munies encore de leurs dents blanches, semblaient me regarder en ricanant, et protester, au milieu du silence dont j’étais environné, contre cette violation des tombeaux.
Je m’éloignai de cet endroit, lé cœur rempli d’une amère tristesse. Je me dis : Malheur au vaincu! c’est ici la loi du plus fort ; or le plus fort n’écoute ni les cris des vivants, ni les plaintes des morts !
En m’approchant de la mosquée où repose le corps de cidi Ibrahim, dans une châsse recouverte d’un tapis rouge, je rencontrai un petit mur de terre qui environnait un espace carré : c’était un enclos dont le sol battu et très-propre servait de parvis à l’édifice sacré. J’avais levé le pied pour franchir ce faible obstacle, quand un cri perçant et redoublé vint tout à coup frapper mes oreilles : Alcartas , alcarlas, me disait-on. J’arrêtai mes pas. Jetant alors les yeux autour et au-dessus de moi pour découvrir la personne qui avait fait entendre ces mots, j’aperçus au bout d’un piquet planté non loin de moi , cette inscription conçue en
bon français : Il est défendu d’entrer dans cette mosquée, si l’on n’est muni d’une permission écrite. Ne voulant pas m’exposer aux suites d’une infraction à cet ordre, surtout dans un lieu aussi isolé, je pris le parti de rebrousser chemin et de diriger ma promenadeailleurs. Je parcourus une longue rue 'déserte qui aboutissait à une des portes de la ville du côté de l’Ouest. Les Arabes qui la gardaient m’apprirent qu’elle portait le nom de bab Imran (porte
d’Imran). De là, revenant sur mes pas, je m’engageai dans une autre rue également déserte, appelée soug cidi Ouled Imam, où se trouve une mosquée abandonnée et les bâtiments de la Médarsak, ou collège, qui a été décrit dans l’un des chapitres précédents. Je poussai mon excursion jusqu’à une autre porte située au couchant de la ville, et nommée bab Riadh ben-Fâris (^j'^ ct-J }• Ce
fut là le terme de ma promenade., car le soleil venait de disparaître à l’horizon et la nuit approchait.
Le lendemain, qui était un dimanche, fut consacré en grande partie à l’accomplissement des devoirs religieux et aux offices de l’Église. Nous choisîmes, M. le curé deTlemcen et moi, l’intervalle qui sépare la dernière messe de l’heure des vêpres, pour faire une visite à un officier arabe du corps des spahis dont nous avions fait la connaissance pendant notre voyage. Le nom de Ben-Khouïa est déjà connu de mes lecteurs ; le portrait de ce personnage a été tracé dans un chapitre précédent.
Il demeurait avec ses spahis dans une caserne située dans le quartier des Hadhars, près des magasins du génie. On arrivait à son appartement, qui était isolé et ressemblait
h un grenier à foin, par un escalier extérieur de fa plus' grande simplicité. Nous fûmes introduits dans une longue salle carrée, aux murs de laquelle étaient appendus çà et là des sabres, des harnais, des fusils et des pistolets. Mohammed ben-Khouïa était assis, dans le fond, sur un large tapis qui lui servait à la fois de siège, de lit et de diwan ; nous le trouvâmes qui écrivait des notes dans un vieux calepin. Quand il nous aperçut, il se leva à moitié pour répondre à notre salut et nous tendre la main ; puis il nous engagea à prendre place sur le tapis, ce que nous fîmes de notre mieux. Notre visite, à laquelle il ne s’attendait pas dans ce moment, parut lui être agréable. La conversation ayant roulé quelque temps surTlemcen, nos excursions dans les environs de la ville et nos découvertes, il la détourna adroitement pour me questionner sur ma position en France et les fonctions que j’exerçais à Paris. Il me rappela ensuite ce qu’il m’avait appris en route, qu’il avait enlevé à l’ennemi un drapeau rouge dans la journée où périt cidi Embarek, khalifah d’ Abd’ el-Kâder, et deux drapeaux noirs à la fameuse bataille d’Isly, et il me donna à entendre que par ses exploits et les preuves de dévouement qu’il avait données aux Français, il s’était rendu digne de monter à un grade supérieur. Il entremêlait ses paroles de questions de la nature de celles-ci : « Connaissez-vous le gouverneur de la province? Etes-vous bien avec le commandant de la subdivision ? Voyez-vous les vizirs à Paris? — • Je ne suis qu’un pauvre marabout, lui répondis-je, et votre mérite, qui est connu des officiers supérieurs de notre armée, n’a nullement besoin de recommandation : soyez persuadé que dans l’occasion vos services ne seront pas oubliés, et que vous serez
compris dans la première promotion qui aura lieu. » A ces mots, il ordonna qu’on nous apportât le café. Pendant qu’il était obéi, je lui demandai s’il n’avait pas avec lui ses livres arabes. « Voici toute ma bibliothèque, me répondit-il en me montrant un manuscrit en lambeaux qu’il tira de dessous son bernous. » C’était un cahier contenant trois ou quatre chapitres du Koran écrits en caractères maghrébins à peine lisibles , tant l’encre avait jauni. Après avoir bu le moka, nous nous levâmes pour prendre congé du lieutenant et nous retirer.
En sortant de chez lui, nous apprîmes que l’appartement qu’il occupait avait servi autrefois de demeure à Mohi ed-Dyn, père d’Abd’ el-Kâder, et que c’était là que ce personnage avait fini ses jours, empoisonné,, dit-on , par un de ses serviteurs.
Quant à Mohammed ben-Khouïa, il a ajouté plus tard à son nom une nouvelle illustration, car c’est lui qui, en 1848, eut l’honneur d’arrêter la personne d’Abd’ el-Kâder, pendant une nuit obscure, dans un défilé de la subdivision de ïlemcen, près de la frontière du Maroc-