CHAPITRE XVIII
Voyage chez les lîeni-Wâazen. — Leur dyfah et la manière dont ils accueillent les officiers français. — Causeries après le dîner entre cy Hammady ben-es-Sekkal. l’auteur et quelques interprètes de l’armée. — Fantasia.
Dans la soirée, j’allai voir M. le général Cavaignac, à qui je racontai une partie des aventures de ma journée. La visite des deux marabouts de Hubbed dérida un moment la gravité martiale du gouverneur de Tlemcen. Il me dit que le lendemain il devait faire une excursion chez les Beni- Wâazen qui l’avaient invité à une dyfah, ou
festin , lui et son État-Major, et que si j’étais bien aise de profiter de cette occasion pour connaître les mœurs des Arabes de la plaine, il mettrait un cheval à ma disposition. Sa proposition fut acceptée par moi avec joie et reconnaissance.
Le lendemain matin je me rendis avec mon compagnon de voyage à l’hôtel du gouverneur, où nous trouvâmes tout le monde prêt à se mettre en route, excepté le général, qui ne tarda pourtant pas de paraître. Sur son signal, chacun enfourcha son bucéphaleet l’on commença à défiler devant lui. Il était environ six heures. Nous sortîmes de la ville par la porte d’Agadyr; là, nous étions attendus par l’es-
corte qui devait protéger notre marche ; elle se composait de plusieurs compagnies de hussards et d’un certain nombre de Koroughlis à cheval. Plusieurs chefs indigènes, en¬
tre autres l’agha des Beni-Hâmer et le caïd cy Hammady
ben-es-Sekkal, faisaientpartiedu cortège et nous précédaient revêtus de leurs riches costumes et munis de leurs armes resplendissantes. Au-dessus de nos têtes un ciel pur et serein nous promettait une journée magnifique ; la terre, encore humectée de la rosée de la nuit, ne volait pas en poussière sous les pas précipités de nos coursiers ; le soleil, qui venait à peine de se lever, s’élevant peu à peu au-dessus des crêtes du Djebel el-Hadyd, répandait en scintillant des flots de lumière sur la plaine que nous traversions et les coteaux voisins ; chaque instant ajoutait un nouveau degré de chaleur et d’éclat à ses rayons dorés.
Cy Hammady ben-es-Sekkal, dont j’ignorais la présence au milieu de nous, m’ayant aperçu de loin, voulut bien s’arrêter pour m’attendre et causer avec moi. Lorsque je fus arrivé près de lui, et qu’il eut reçu mes salutations, il se prit à me réciter les vers suivants :
11 vient de se lever, en éclipsant pour moi l’astre du jour, un soleil plus cher à moi que ma propre vie.
O prodige ! c’est un soleil qui me cache un autre soleil.
« Cy Hammady, lui dis-je, vos compliments me fout
pâlir, et c’cst vous, en vérité, qui m’éclipsez, car je ne suis ni assez habile pour improviser une réponse en vers, ni muni d’un répertoire assez riche pour y trouver des vers analogues à ceux que vous venez de m’adresser. Dans mes études arabes, je me suis beaucoup plus attaché à la lecture des historiens qu’à celle des poètes : ne soyez donc pas étonné que dans ce moment je sois réduit aux abois. »
A cet humble aveu, le caïd, souriant avec un certain air de satisfaction, parut croire m’avoir donné une très-haute idée de son talent poétique et de ses connaissances en littérature.
La conversation nous conduisit jusqu’aux bords de la Satfesyf, ou Safsef, que nous traversâmes sur un pont de pierre solidement construit sur trois arches. Bientôt après je fus témoin d’une cérémonie que je n’avais pas encore vue : les chefs des diverses fractions des Beni-Wâazen, prévenus du passage du général, venaient des douars voisins l’attendre sur la route, et quand ils le voyaient arriver, ils descendaient de cheval, puis s’approchaient de lui pour lui baiser humblement la main. Le général , représentant dans sa personne le pouvoir de la France, recevait ces hommages avec beaucoup de dignité ; mais il ne renvoyait jamais ces chefs arabes sans leur, avoir fait entendre quelques bonnes paroles.
Nous quittons ensuite la plaine et nous gravissons un coteau où un troupeau de moutons broute çà et là les rares herbes échappées aux feux brûlants de l’été ; le pâtre qui le garde ne paraît pas se douter du bonheur de ses eonfrè-^
res de Sicile ou d’Arcadie ; il ne connaît ni le hautbois, ni la plaintive cornemuse, ni les pipeaux rustiques, et les échos d’alentour ne redisent pas ses chansons ; du haut du tertre où il est perché et où il se tient, les deux mains appuyées sur un bâton, il jette sur les cavaliers qui passent audessous de lui des regards curieux et inquiets ; il se demande peut-être si l’on ne va pas exterminer quelque tribu rebelle ou incendier quelque village.
Le chemin, réduit aux proportions étroites d’un sentier, se hérisse de broussailles et de cailloux ; il est bordé des deux côtés de sidrah, de lentisques, de chamærops et d’arbousiers. Plus loin, il est coupé par un profond ravin dans lequel nous plongeons au risque de nous précipiter de nos montures et de rouler dans l’abîme. Arrivés au fond, nous traversons un courant d’eau où nagent à l’envi les couleuvres, les tortues, les poissons et quelques grenouilles qui. au bruit de nos pas, ont quitté précipitamment les bords du ruisseau et, par un saut, se sont enfoncées dans la vase.
Parvenus sur la hauteur opposée au côté que nous venons de quitter, nous découvrons devant nous, dans le lointain, des nuages de fumée qui montent dans l’air, puis une troupe de cavaliers qui se dirigent vers nous au grand galop ; ils viennent, comme les autres, offrir leur hommage au gouverneur de Tlemcen. Après une marche d’environ quatre heures, nous nous trouvons enfin sur le territoire des Beni- Wâazen. Disons en deux mots l’origine de cette tribu.
Suivant Mohammed ben Abd’ el-Djelyl et-Tenessy, les Beni-Wâazen sont une branche des Béni Abd’ el-Wâdy qui
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appartiennent à la tribu des Beni-YVâcyn, de la postérité de Jênah, patriarche des Jénêtah. Ils sont donc d’origine berbère, quoique depuis longtemps ils parlent la langue arabe et aient adopté le genre de vie de ce peuple. Ils descendent en particulier de Masseoud, fils d’Yacrymen, fils d’Al-Kassem, l’un des chefs berbères qu’une partie des Béni Abd’ el-Wàdy reconnaissaient pour leur père et leur souche. Les Beni-Wâazen et les diverses familles des Béni Abd’ el-Wâdy se sont établis dans le Maghreb-Moyen vers le sixième siècle de l’hégire, à l’époque ou les Beni-Ghraniah , seigneurs de Majorque, soulevèrent l’Afrique contre les Almohades et tentèrent de relever les ruines de l’empire Almoravide. Avant cette époque, les Béni Abd’ el-Wâdy demeuraient dans le Beled ul-Djerid et occupaient une partie des oasis qui sont situées au Midi de la moderne Algérie. Les Beni-Wâazen possèdent la partie orientale du territoire de Tlemcen et forment une population qui peut fournir quatre cents cavaliers et mille fantassins. Mais je reprends le fil de mon récit.
Les chefs de cette tribu avaient choisi, pour recevoir dignement leurs hôtes, le lieu le plus charmant et le plus pittoresque de leur territoire. C’était un bois où le figuier, le grenadier et le noyer, entrelaçant leurs branches dans celles des lentisques, des trembles et des oliviers francs, formaient une voûte d’où pendaient, en guise de guirlandes et de festons, des sarments de vignes sauvages garnis de leurs pampres verdoyants. A l’ombre de ce toit hospitalier, on avait étendu, avant notre arrivée, un large tapis de laine sur lequel nous nous assîmes. Une rigole d’eau limpide.
amenée d’une source voisine, coulait paisiblement à nos pieds et devait fournir la liqueur nécessaire au festin. Plus loin étaient couchés sur l’herbe les hussards et le reste de l’escorte, qui attendaient avec impatience l’heure du repas, car il était dix heures, et ils n’avaient encore pris aucune nourriture.. Quant à moi, je m’étais installé à côté du caïd cy Hammady ben-es-Sekkal et de l’interprète juif Hamram, homme de bonne composition, s’il en fut jamais ; le général occupait, comme de juste, la place d’honneur.
Au bout d’un quart d’heure, les chefs des Beni-Wâazen, qui se tenaient devant nous, firent présenter au général une tasse de lait frais dont il avala quelques gorgées ; après lui, on passa la tasse à la ronde, et chacun en buvait à discrétion. A mesure qu’elle se vidait, elle était remplie de nouveau; elle fit ainsi plusieurs tours parmi les convives : c’était une manière de disposer son estomac au festin homérique auquel' nous allions participer. Nous nous attendions, en effet, à voir arriver le couscous et d’autres mets, quand on vint nous offrir simplement une tasse de café ; il fallut nous conformer à l’étiquette et avaler en patience cette liqueur qui ne faisait qu’exciter notre appétit déjà assez aiguisé. Cependant il se fait un certain mouvement parmi les groupes voisins ; on entend même un murmure approbateur et de satisfaction ; plusieurs personnes se lèvent avec anxiété et dirigent leurs regards scrutateurs vers le même point : c’est la dyfah qui arrive ; la nouvelle en court de bouche en bouche ; la joie du moment fait oublier tout à coup le besoin de manger et le sentiment de la curiosité trompe un instant les exigences de l’appétit ; les convives contemplent
la marche triomphale d’une longue file de Bédouins revêtus de haïes blancs, qui s’avancent lentement, portant, les uns, d’énormes plats de couscous, les autres, des sacs remplis de fruits, les autres, de longues corbeilles d’osier contenant un mouton rôti tout entier, les autres, des messemmen et des khobzah ou pains à la façon du pays. On servit d’abord les moutons, qui étaient au nombre de quatre. Un Arabe, armé d’un long couteau, ayant fait çà et là des entailles sur les victimes, invita la compagnie à prendre part au festin. Dès que le général eut planté les doigts dans la chair du mouton qui se trouvait servi devant lui, son exemple fut à l’instant suivi par tous les autres convives ; les doigts tenaient lieu de couteaux et de fourchettes, et l’on s’essuyait la bouche avec un morceau de galette. Quand on voulait boire, un Bédouin, faisant fonction d’échanson, allait puiser la liqueur dans la rigole voisine et nous l’apportait dans une écuelle de cuivre argenté qui était suspendue à une chaîne du même métal. Le mouton, qui était, d’ailleurs, convenablement rôti et d’un goût excellent, défraya presque à lui seul toute la dyfah, car le couscous que l’on servit ensuite fut renvoyé pour être servi aux soldats, ainsi que les restes des moutons qui avaient paru à la table de l’ État-Major du général. Après cela, deux Bédouins vinrent avec des sacs, et déliant chacun celui qu’il portait sur ses épaules, ils versèrent, comme d’une corne d’abondance, au milieu de nous, pêle-mêle des noix et des grappes de raisin de couleur violette. Ces fruits ne furent pas inutiles, car nous avions grandement besoin de nous dégraisser les dents ; quant aux mains et à la figure, chacun alla faire ses ablutions dans le ruisseau voisin. Le festin fini, pendant que les uns, étendus sur
des tapis ou sur le gazon, s’y abandonnaient au sommeil qui les gagnait, que les autres se promenaient dans le voisinage ou s’exercaient au tir du pistolet, le caïd cy Hammady, l’interprète Hamram et moi avions établi une douce causerie. Ani samehh arbeh, me disait Hamram en langue hébraïque, adonx, caascher rôeh othekha, c’est-à-dire, « Je suis charmé, Monsieur, de vous voir. » Comme je lui eus demandé s’il savait écrire en caractères hébreux cursifs, il me traça les lignes suivantes sur un morceau de papier :
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td N' "jbva |o rite: bw» rra ntoxb xby -piu
: -pe rte: xn xix m iinddx
C’est-à-dire : « Monsieur, pardonnez-moi de ce que je ne suis pas encore allé vous voir chez vous : ce sont mes occupations qui m’ont empêché de remplir ce devoir. Ayez donc, je vous prie, la bonté de m’excuser. C’est, là tout ce que je désire de votre part. »
J’écrivis au-dessous, en guise de réponse, les phrases hébraïques suivantes :
arm hddû i:d ^ nn»n a-ioy 'iix pi xh im ym ripa "px ram nniî why a ; oto "jaa nx tpxii nny te nnp:
C’est-à-dire : « En vérité, Monsieur Hamram, vous étiez pour moi comme un flambeau caché et ignoré ; mais aujourd’hui que vous avez paru à notre horizon et que vous
brillez de tout votre éclat au-dessus de nos têtes, je regrette de ne vous avoir pas rencontré plus tôt et de n’avoir pu contempler votre face resplendissante. »
Le caïd, qui ne connaissait pas l’hébreu, demanda l’explication de ma réponse à l’interprète juif. Aussitôt que celui-ci eut achevé de lui traduire de vive voix le sens de l’hébreu, cy Hammady ben-es-Sekkal se mit à réciter ces vers :
iU-ï *1 v * 1 1 1
ksé'3 j) àiMj «Al k L^sLLLjl) Lî
O Dieu! les yeux noirs m’ont donné la mort; prends pitié de celui qui en est devenu amoureux. En vérité, oui, en vérité, si l’on venait à ouvrir ma poitrine, l’on ne trouverait pas dans mon cœur un autre que vous. Oui, en vérité.
Sur le désir que je lui exprimai de posséder par écrit les choses charmantes qu’il venait de débiter, il voulut bien transcrire ses vers sur un morceau de papier que je conserve comme un précieux souvenirde voyage. A peine avait-il fini cette transcription, qu’un Arabe s’approcha de nous pour nous offrir une tasse de café. Pendant que nous savourions cette liqueur, l’interprète Hamram nous récita le distique suivant qui avait le mérite de l’à-propos :
On me brûle afin de me rendre plus pur, et l’on me trouve patient au milieu des tourments.
C’est pour cela que j’obtiens ensuite des faveurs et que je reçois les baisers des belles.
Ces vers, dis-je à Hamram, me paraissent gracieux ; mais je préfère ceux-ci que j’ai lus dans je ne sais quel recueil :
LiôJI L.J ^ 1 J.aî
^ ' -4 1 jj Jj jJ— 41 hSJ Ji,
O café! tu dissipes les soucis des jeunes guerriers; tu es l’objet des vœux de ceux qui possèdent la science.
Le café est le breuvage des amis de Dieu ; ceux parmi les mortels qui courent après la sagesse, y trouvent la guérison de leurs maux.
Nous l’apprêtons simplement avec l’écorce d’une baie, et quand on veut nous le servir, il exhale le parfum du musc et il a la couleur de l’encre.
La vérité n’est connue que de l’homme sensé qui sait vider les tasses où écume le mokha.
Comme je finissais de réciter ces vers : « Vous me permettrez, me dit Hamram, de les transcrire sur mon calepin
, car je les trouve admirables. — Volontiers, » lui répondis-je. Quand il eut achevé, avalant les dernières gouttes de café qui restaient dans sa tasse , il me récita encore ce distique :
C’est un café fin comme la poussière, noir comme l’œil de l’amante.
En se mêlant à la salive du dégustateur, il ne perd rien de ses exquises qualités, et il serre les liens de l’amitié entre ceux qui s’aiment.
Cy Hammady ben-es-Sekkal mit fin à nos citations par ce vers d’un ancien poète :
Après avoir bu, nous avons jeté sur la terre une gorgée, car la terre doit avoir part à la coupe des hommes généreux.
Après cela, il nous demanda la permission de se livrer aux douceurs du sommeil dont il n’était plus le maître.
Je le laissai là pour aller visiter la source qui était dans le voisinage , et causer familièrement avec les Arabes qui étaient assis au pied des arbres et formaient différents groupes.
Vers midi on vint m’annoncer le retour à Tlemcen. Les apprêts du départ furent bientôt faits. Pendant le trajet, les cavaliers arabes de notre escorte nous donnèrent le spectacle bruyant de la fantasia : partant deux, trois ou quatre de front et galopant à fond de train, ils lançaient leurs fusils en l’air, le recevaient dans leurs mains, le chargeaient ensuite, et faisaient, pour me servir de leur expression, parler la poudre. Au moment où nous rentrions dans la ville par la porte Al-Haloua , le moueddhin de la Grande- Mosquée annonçait la prière aux Musulmans du haut du minaret : c’était l’heure de l’asr.