‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 46 sur 54 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Grande mosquée de Tlemcen avec son minaret. — Description de ces deux monuments. — Les inscriptions qu’ils contiennent. — Cidy Ahmed Bel-Hassan.

Le lendemain, 14 octobre, je me rendis dans la matinée au bureau arabe, afin de demander à Messieurs les employés l’autorisation de visiter la Grande-Mosquée, ce que je ne pouvais faire sans être accompagné de quelque dignitaire de la religion musulmane. J’y rencontrai l’interprète juif Hamram, le mufti cidi Mahfoudhy et quelques chefs arabes. La visite de la mosquée fut fixée à deux heures de relevée, et cidi Mahfoudhy voulut bien consentir à me servir de guide et de protecteur : sa présence, comme on le verra, ne devait pas être superflue. Comme j’étais à la source officielle des bons renseignements, je mis à profit cette heureuse circonstance, pour demander à ces Messieurs le chiffre exact de la population de la ville. Il me fut répondu que Tlemcen comptait alors 2,010 Hadhars

2,670 Kouroughlis 1,585 Israélites et environ 600 Chrétiens

en tout 6,855 habitants, la garnison française non comprise.

Voici l’explication que me donna cidi Hamram touchant le nom des Kourou.ghlis. « Ce nom, me dit-il, se compose des deux mots turcs kour (borgne) et ouglili (fils), et signifie fils d’un borgne. Lors donc qu’un Kouroughli épouse une femme arabe et que de ce mariage naît un enfant, ses parents du côté de la mère disent de lui en le voyant : Voilà l’enfant d’un borgne (kouroughli) . »

A ce propos, cidi Mahfoudhy m’apprit que, chez les Arabes, un enfant issu d’une mère noble et d’un père roturier est désigné sous la qualification d emodharrâa (£j-^) , c’est-à-dire de race mélangée, et que celui dont la mère est de vile naissance et le père noble est appelé hagîn (^-^r®) , c’est-à-dire enfant d’extraction noble du côté du père seulement.

Après ces explications, qui furent suivies d’une conversation plus ou moins scientifique et intéressante, je pris congé de la docte assemblée, en lui promettant de revenir bientôt et après la prière du dhohor.

Du haut du minaret, le moueddhin venait d’appeler solennellement les fidèles à la prière, lorsque je quittai le presbytère pour aller rejoindre au bureau arabe les personnes qui devaient m’accompagner à la Grande-Mosquée. M. le curé, qui avait passé toute la matinée dans l’hôpital à consoler les malades, soldats ou civils, qui, avant de mourir sur la terre étrangère, se souvenaient qu’ils étaient Chrétiens et Français, profita de l’occasion pour visiter avec moi un temple qu’il ne désespérait pas de voir un jour converti en cathédrale et érigé en siège épiscopal. En entrant dans

la salle d’audience du bureau arabe, nous trouvâmes le colonel de Barrai, mort depuis glorieusement dans les guerres de la Kabylie, un lieutenant et le mufti Mahfoudhy qui étaient prêts à partir : la compagnie se mit immédiatement en marche vers la Grande-Mosquée. Nous l’abordâmes par la porte de l’Est qui avoisine le sanctuaire. Avant d’entrer, on nous fit ôter nos souliers, afin de ne pas salir les nattes et les tapis qui recouvrent le pavé. 11 y avait dans l’intérieur quatre ou cinq Arabes accroupis par terre, dans F attitude de la prière et de la contemplation ; à la vue des Infidèles dont la présence souillait la maison de Dieu, un murmure d’indignation sortit de leur poitrine ; ils dardèrent sur nous un regard des plus terribles. Ils allaient se lever pour s’opposer à notre passage, lorsque le mufti qui marchait à notre tète, interposant son autorité, leur fit signe de la main de se taire et prononça quelques paroles qui calmèrent leur subite fureur.

Nous passâmes devant la coupole pour aller voir, àxlroite, la chambre sépulcrale des anciens rois de Tlemcen : « C’est là, me dit le mufti, que reposent les cendres de Ghamorâcen ben-Zéyan. » Cependant je n’y remarquai ni marbre, ni épitaphe, ni traces de tombeau. Le sol était dépavé, et c’était, selon le dire de notre guide, à quelques pieds audessous de la surface, que se trouvaient les restes mortels du fondateur de la dynastie des Béni Abd’ el-Wâdy.

Yahia ben-Khaldoun nous apprend qu’anciennement cette chambre portait le nom de Demeure du repos (;ta , et que, avant la mort du premier sultan de Tlemcen, on y avait enseveli les corps de deux saints perso n-

nages dont il a esquissé la biographie dans son histoire des Béni Abd’ el-Wâdy ; le premier s’appelait Abou ’1 -Hassan Aly ben-el-Nedjâriah, et l’autre Abou Abd’ Allah Mohammed ben-Marzouk ben-el-Hadjj et-Tilimcèniyi. Celui-ci mourut à Tlemcen dans les premiers jours de redjeb, l’an 681, environ quatre mois avant Abou-Yahia Ghamorâcen. Cet illustre sultan , qui à toutes les nobles qualités de son cœur joignait une piété sincère et sans faste, voulut qu’ après sa mort son corps fût déposé auprès de ceux des deux saints personnages dont il s’agit, afin que par ce voisinage il attirât sur lui leurs bénédictions et eût quelque part à leur mérite; et pour mieux assurer l’accomplissement de son désir, il exprima sa volonté à ce sujet par une disposition particulière dans le testament qu’il fit avant de mourir (1).

Entre le mihrab et la salle sépulcrale dont nous venons de parler, il existe une petite porte et un escalier qui conduit à une autre chambre haute et obscure. Au-dessus de cette porte, l’on a découvert, dans ces dernières années, une inscription arabe gravée sur une tablette de bois, laquelle nous apprend la véritable destination de ce lieu. La voici :

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(t) Yaliia Ibn-Klialdoun, fol. 8 r° et v°.

Cette bibliothèque bénie a été fondée par les ordres de notre seigneur le sultan Abou-Iîammou, fds des princes légitimes. Que Dieu consolide son empire! qu’il lui accorde des victoires éclatantes et le récompense par toutes sortes d’avantages, suivant qu’il s’est montré bienfaisant et rempli de bonnes intentions! et qu’il le mette au nombre des hommes vertueux !

Cette salle a été achevée le jeudi 13, treize, de dhoul ’l-kiadah , l’an 760, sept cent soixante.

Il s’agit d’Abou-Hammou Moucé, deuxième du nom, qui régna entre les années 760 et 791. La date musulmane 760 répond à l’année 1359 de notre ère : c’est donc dans la première année du règne de ce prince que fut fondée la bibliothèque en question (1).

A l’époque où je visitai la Grande-Mosquée, l’inscription était recouverte d’une couche épaisse de plâtre, et personne ne se doutait de son existence : c’est à M. Ch. Brosselard, aujourd’hui maire de Tlemcen, qu’est due la découverte de cette précieuse épigraphe, et c’est grâce à son obligeance qu’il m’a été permis de la reproduire ici d’après une copie qu’il a bien voulu me communiquer. Quant à l’inscription originale elle-même, elle se trouve déposée dans le nouveau musée de la ville formé, depuis quelques années seulement, par les soins de ce docte magistrat.

Outre la bibliothèque d’Abou-Hammou II, il y en avait une autre dans la partie antérieure de la Grande-Mosquée.

(1) On peut voir la vie de ce roi ami des lettres et des savants dans l’Histoire des Beni-Zéyan, chap. VII de ma traduction.

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Elle avait été fondée , comme nous l’apprend Mohammed et-Tenessy (p. 98 de ma traduction), par Mouley Abou- Zéyan, qui régna à Tlemcen entre les années 796 et 801 de l’hégire.

Ce prince , qui était passionné pour la science , fonda plusieurs legs pour l’entretien de cette bibliothèque, l’enrichit de plusieurs ouvrages précieux et y déposa un exemplaire du Sahyh d’Al-Bokhâri qu’il avait copié de sa propre main , ainsi que plusieurs copies du Schefa du célèbre Abou ’l-Fadbl Ayâdh, copies qu’il avait également faites lui-même.

De la bibliothèque nous revenons sur nos pas pour entrer dans le sanctuaire que couronne une élégante coupole; la voûte est percée de plusieurs ouvertures en forme de feuilles et de fleurs, et c’est par ce réseau de pierres taillées à jour que la lumière pénètre dans l’intérieur.

Près de l’entrée du sanctuaire, à droite, s’élève le minbar où se fait la khotbah, ou prône, chaque vendredi ; dans le fond, on voit le mihrab> niche creusée dans l’épaisseur de la muraille et destinée à marquer la kiblah, ou point vers lequel les fidèles doivent se tourner lorsqu’ils font la prière. Sur les deux côtés du mihrab, à droite et à gauche, on lit ces paroles du Koran ;

Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Quand on fait la lecture du Koran, soyez attentifs et écoutez en silence, adn que vous obteniez la miséricorde divine {Koran, sur. VII, 203).

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En dehors de la mosquée et au-dessus de la porte, aujourd’hui condamnée, qui s’ouvrait autrefois du côté du Midi, à gauche du Mihrab, on lit ces autres paroles du Koran :

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Je me réfugie auprès de Dieu pour chercher un abri contre Satan le maudit (Koran, sur. III, 31). Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Que Dieu accorde ses bénédictions et ses faveurs à notre seigneur Mohammed, ainsi qu’à sa famille élue et vénérable! Il est des hommes que ni le commerce, ni la vente et l’achat ne détournent de la louange de Dieu, de l’observance de la prière et de l’aumône. Ils redoutent le jour où les cœurs et les yeux seront bouleversés, jour fixé pour récompenser les hommes selon leurs meilleures œuvres et pour les combler de ses faveurs. Dieu donne la subsistance à qui il veut et sans compter (Kor., sur. XXIV, 37).

Cette inscription, qui est peinte sur bois et se dessine en blanc sur fond rouge, est abritée par un auvent décoré de rosaces sculptées et de capricieuses arabesques.

Le sanctuaire est séparé du reste du temple par une balustrade en bois, que nous franchissons pour visiter les autres parties du monument. Ce qui arrête quelques instants nos regards, c’est une grande chaire circulaire, soutenue par quatre pieds et entourée d’une balustrade dans son

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pourtour; elle se dresse en face du mihrab : c’est le lutrin où se placent les lecteurs officiels du Koran ; à côté et un peu au-dessus est suspendu à la coupole, par des chaînes en cuivre massif, un grand lustre ayant la forme d’un cerceau et muni de quatre lampes en verre. Il est en bois de cèdre lamé de cuivre et il a environ huit mètres de circonférence à sa base. Selon la tradition, ce lustre curieux serait un don fait à la mosquée par le sultan Ghamorâcen.

Nous traversons deux ou trois galeries et nous nous trouvons dans la cour de la mosquée ; elle est décorée d’une fontaine de marbre blanc qui fournit l’eau nécessaire aux ablutions prescrites par la loi. Y ue de l’intérieur, la mosquée présente dans son ensemble un caractère grave, austère et tel qu’il convient à un édifice religieux. Si l’on fait abstraction du dôme qui en est seulement comme un appendice, elle forme un parallélogramme dont les côtés Est et Ouest ne comptent pas moins de treize travées sur douze qui la traversent dans le sens de sa largeur ; elle a donc six galeries ou nefs de chaque côté dans le sens du Nord au Midi, et son enceinte peut contenir de quatre à cinq mille personnes.

Une vieille inscription, tracée dans le sanctuaire, sur les quatre faces du pourtour supérieur du mihrab, nous apprend la date de sa fondation et le nom du prince qui la fit achever.

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Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Que Dieu bénisse Mohammed et sa famille, et qu’il les salue! Cet édifice est un de ceux qu’ordonna de construire le très-illustre prince.... Que Dieu consolide son empire, lui accorde un puissant secours et perpétue la durée de son règne! Il a été entièrement construit sous la direction et par les soins du très-illustre alfakih et très-généreux cadhi Ibn el-Hassan, fils d’Aly, fils d’Abd’ el-Rahman, fils d’Aly, dontDieu veuille perpétuer le pouvoir! Ensuite il a été achevé dans le mois de djoumâda II, l’an 530, cinq cent trente.

L’an 530 de l’hégire correspond à l’année 1136 de notre ère. A cette époque Tlemcen se trouvait encore sous la domination des rois Almoravides , et le prince alors régnant était Aly ibn-Youssouf, l’avant-dernier roi de cette dynastie. C’est donc sous le règne de ce souverain qu’a dû être élevée la Grande-Mosquée de Tlemcen, et c’est sans doute son nom qui remplissait en premier lieu la lacune que présente aujourd’hui le commencement de l’inscription. Dans une autre copie de l’inscription qui m’a été communiquée , l’année dernière, par M. Ch. Rrosselard, cette lacune est comblée en partie par les quatre mots Notre seigneur Abd’ el-Moumen, mots qu’il me souvient d’avoir lus moi-même sur place. Cependant le jour où j’ai vu l’inscription est maintenant trop éloigné de moi, pour qu’il me soit permis d’assurer que mes souvenirs sur ce point ne me trompent pas. Cette restitution , si tant est qu’il faille l’adopter, nous ferait connaître le nom du prince

qui voulut effacer celui du fondateur de la mosquée, et nous expliquerait en même temps ce fait que nous lisons dans un historien arabe, savoir, que le roi Almohade Abd’ el-Moumen, s’étant rendu maître de Tlemcen en 539, ordonna dans le courant de l’année suivante de fortifier cette place et de bâtir la Grande-Mosquée du quartier de Tagrart (1). Dans cette hypothèse, Abd’ el-Moumen ne serait pas, comme le dit l’historien que nous alléguons, le fondateur, mais le restaurateur de la Grande-Mosquée de Tlemcen , sens dont le mot employé par lui, est d’ailleurs susceptible. Pour éclaircir ce fait historique, un nouvel et attentif examen de l’inscription est indispensable , et nous recommandons cet examen aux personnes qui se trouvent sur les lieux et que la solution de cette question intéresse.

Après la Grande-Mosquée, il nous restait à visiter le minaret (; soumâah ) qui y est attenant et qui compte parmi les monuments les plus remarquables de la ville de Tlemcen. Il s’élève majestueusement du côté Nord-Ouest du temple, mais à une certaine distance des murailles. Il fut bâti vers le milieu du septième siècle de l’hégire par Ghamorâcen, fondateur de la dynastie des Béni Abd’ el-Wâdy. C’est une tour carrée, très-haute, au sommet de laquelle l’on arrive par un escalier à lignes brisées et traversant plusieurs étages. Un peu au-dessous de son couronnement, elle est ornée, sur ses quatre faces, d’un vaste encadrement rempli par des carreaux vernissés de diverses couleurs, qui reflètent un éclat diapré et lui donnent l’as-

(1) Voy. Annales Regum Mauritanien, p. 166.

pect d’une prairie émaillée de fleurs, plantée au milieu des airs. Cet encadrement est surmonté d’une rangée de petites arcades que supportent six élégantes colonnettes ; le tout est couronné d’une corniche au-dessus de laquelle s’élèvent en forme de cônes quatre ou cinq créneaux dentelés. Au centre de la terrasse surgit une petite tour également ornée, sur ses quatre faces, de carreaux de faïence imitant la mosaïque et disposés de manière à figurer une longue porte cintrée. Elle est recouverte d’un dôme, sur le faîte duquel est plantée une perche où se trouvent enfilées trois boules de cuivre; à l’un des angles de cet édifice aérien est fixé un mât au haut duquel on a coutume de hisser un petit drapeau blanc, au moment où le moueddhin proclame, aux quatre vents, l’heure de la prière officielle.

Pour arriver au minaret, nous sortîmes du temple en suivant la galerie qui longe le mur oriental et en nous dirigeant du côté du Nord-Est. Nous remarquâmes en passant deux grandes piscines creusées dans le marbre, en forme de baignoires.

Après une ascension assez longue, nous parvînmes enfin au haut de la soumâah. Le moueddhin, surpris de notre visite dans sa solitude aérienne, nous reçut d’abord avec quelque embarras. Passant la vie dans un isolement presque complet, plus près du ciel, en quelque sorte, que de la terre, anachorète par goût, sinon par nécessité, étranger au monde par profession, quand il ne l’est pas par la privation involontaire de la vue, le moueddhin a perdu, en grande partie, l’habitude du commerce des hommes; leur

présence le rend timide et défiant, et si, pour fuir leur aspect, il pouvait, s’envolant de son minaret, aller se cacher dans les nues, il n’hésiterait pas. Tel se montra à nos yeux le moueddhin de la Grande-Mosquée. Cependant nos paroles bienveillantes et la vue du mufti qui nous accompagnait, finirent par lui donner un peu d’assurance, et il me mena devant sa cellule pour me faire voir combien elle était misérable. Je la trouvai, en effet, ouverte à tous les vents ; une vieille natte y servait de siège et de lit. Dans sa simplicité, le malheureux, me prenant sans doute pour quelque grand personnage, se jeta à mes pieds, en me priant d’intercéder auprès du gouverneur, afin d’obtenir que l’on mît une porte à son humble demeure : ce que je lui promis de faire.

Le magnifique spectacle qui se déroula devant nous, quand nous jetâmes les yeux sur les régions environnantes, serait difficile à décrire. Au Midi, les hauts plateaux des Beni-Ournid, d’où se précipitent en nappes de cristal et de neige deux ou trois belles cascades ; au Levant , la chaîne de la montagne de Fer ( djebel el-Hadid ), dont les ondulations se dessinent faiblement sur le lointain azur des cieux, puis le pic du Corbeau (scharf el-Ghorâb) , qui par son élévation semble défier les humbles collines d’alentour ; au Couchant, les cimes inabordables des Beni-Snoucen, qui s’ entr’ ouvrent, non loin de la mer, pour livrer passage aux eaux emprisonnées de la Moulouya ; du côté du Nord, les plaines arrosées par la Satfécyf et l’Icer, plaines riantes dont les poètes arabes se sont plu à chanter la fertilité et la richesse; plus loin, les crêtes arides de la montagne des

Terârah, au pied de laquelle jaillissent des eaux thermales renommées ; en face de nous, les montagnes blanchâtres des Beni-Yfren, qui protégeaient jadis contre les vents brûlants du désert plusieurs cités florissantes, Aretchgoul, Honéin,et plus anciennement l’illustre Siga, capitale des États de Syphax ; à travers les profondes échancrures qui, à l’horizon, interrompent çà et là la cime élevée de ces montagnes, les flots bleuâtres de la Méditerranée, dont la vue reporte naturellement ma pensée et tous mes désirs vers notre belle France : tel est, en peu de mots, le superbe panorama qui s’offrit alors à nos regards. J’étais tout entier à le contempler, lorsque mes compagnons m’avertirent qu’il était enfin temps de descendre. Ce ne fut pas sans peine que je m’arrachai à ce spectacle et à toutes les rêveries où il avait plongé mon esprit.

Étant sortis de la Grande-Mosquée par la porte du Nord, nous passâmes devant la koubbah de cidi Ahmed bel-Iïassan al-Ghomâry. Nous y vîmes entrer une jeune dame mauresque enveloppée dans un ample haïe. Le marabout enseveli dans îa chapelle a la réputation méritée ou non méritée d’obtenir de Dieu que les femmes deviennent enceintes : celle qui se rencontra sur nos pas était sans doute venue pour demander cette faveur. « Ahmed bel-Hassan, me dit le mufti, florissait à Tlemcen, il y a environ quatre cents ans. » C’est tout ce qu’il a pu m’apprendre touchant le saint personnage. Il est bon de savoir que les femmes musulmanes, surtout les jeunes dames, quand elles veulent sortir pour quelques instants de cette prison que l’on appelle le harem, sont obligées d’user de quelque honnête prétexte. On ne leur

permet ni visite entre amies, ni promenade publique : tout ce qu’elles peuvent obtenir de la complaisance de leurs maris, quand ils sont de bonne humeur, c’est d’aller dans le cimetière commun pleurer sur la tombe d’un fils, d’un proche parent, ou de se rendre dans la chapelle de quelque saint marabout pour y implorer une grâce, une faveur quelconque du ciel.

Le nom de cidi Ahmed bel-Hassan est en grande vénération dans tout le district de Tlemcen, et on attribue à ce saint personnage maints et maints miracles et guérisons extraordinaires. On lit sur la porte orientale de la koubbah le distique suivant :

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