‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 47 sur 54 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Départ de Tlemcen. — Hospitalité du colonel de Montauban. —

Arrivée à Oran. — Établissements chrétiens fondés dans cette

ville par les Français. — Retour en France.

Le vendredi, 16 octobre, je fus éveillé bien avant l’aurore par le son bruyant des clairons et des trompettes qui annonçaient le départ. La veille j’avais dîné chez le gouverneur de Tlemcen en compagnie de M. de Montauban, colonel des spahis de Misserghin (aujourd’hui général de division) , lequel voulut bien m’offrir de m’admettre à sa table pendant tout le voyage. A six heures et demie, la caravane, conduite par le colonel, descendait les pentes rapides qui défendent les abords de la ville du côté du Nord, et traversait le bois d’oliviers qui borde la plaine. Vers sept heures, le disque radieux du soleil levant franchit la barrière qu’opposaient à ses rayons les hautes montagnes des Beni-Amer, et inonda de lumière la vallée verdoyante que foulaient en galopant les pieds de nos fougueux chevaux. Nous arrivâmes, vers quatre heures, sur les bords sinueux de l’Icer, où les tentes furent dressées : c’était le lieu choisi pour notre campement. Pendant la nuit, des torrents de pluie tombèrent du ciel , et l’eau, entrant dans nos tentes de tous les côtés, pénétra jusques sous les tapis sur lesquels nous étions étendus.

Le lendemain matin, lorsque l’on fut parvenu sur les hauteurs qui dominent la vallée de l’Icer et font face au plateau sur lequel est assise la blanche Tlemcen, je me retournai une dernière fois vers cette ville, saluant de la main et de la voix les ruines latines de l’antique Pomaria et l’ombre majestueuse de l’ancienne capitale des Beni-Zéyan. Vers le soir, nous installâmes nos tentes le long d’un charmant ruisseau, au pied de la redoute de Aïn Temouchent. Là, nous vîmes arriver Madame de Montauban qui venait au-devant de son mari avec d’amples et exquises provisions de bouche ; elle était accompagnée de son fils Charles, charmant jeune homme qui parlait l’arabe comme un véritable Africain et pouvait rivaliser avec les meilleurs cavaliers dans l’exercice de la fantasia. Le dimanche , nous campâmes dans un lieu retranché appelé les Sept-Puits. Je cherchai vainement dans les environs le douar que nous y avions rencontré lors de notre premier passage : apparemment, les pâturages de l’endroit se trouvant épuisés, les Arabes avaient transporté ailleurs leurs tentes et leurs pénates. Le lundi, nous arrivâmes dans l’après-midi à Misserghin, où les spahis étaient casernés et où M. le colonel de Montauban avait son domicile. Il mit le comble à toutes les bontés qu’il avait eues pour moi, en me donnant chez lui l’hospitalité la plus cordiale et la plus généreuse. Son fils, qui, au goût des armes et des exploits militaires, joignait l’amour de la science et des livres, me montra un manuscrit arabe très-rare qui était intitulé :

.LStfUj ^LUlj.^1 Jb J .LUb)l, c’est-à-dire : Disparition des éclipses et expulsion de l’obscurité touchant l’art

de guérir 3 la connaissance des substances naturelles et la science propre aux médecins. A la suite de ce titre se lisaient les noms et surnoms de l’auteur, qui étaient : Abou- Mohammed Abd’ Allah ben-Azzour al-Merra-

koschi el-Soussy el-Koreischy el-Abbessy , c’est-à-dire natif de Maroc, originaire de la province de Sous, de la tribu de Koréisch et de la famille d’ Abbés. Sur le vif désir que je lui exprimai de posséder une copie de ce précieux ouvrage, M. Charles de Montauban me promit de le faire transcrire par un marabout de Misserghin et de me l’expédier ensuite à Paris.

Le lendemain mardi, 20 octobre, après avoir pris congé de mes honorables hôtes et leur avoir témoigné toute notre reconnaissance, nous nous dirigeâmes vers la ville d’Oran, où notre entrée eut lieu vers neuf heures du matin. Le trajet avait duré quatre jours complets.

De retour de mon voyage, je crus qu’il était de mon devoir d’en faire connaître le résultat à M. le gouverneur de la province. Le récit que je lui fis de mes courses et de mes explorations, soit dans la ville de Tlemcen, soit dans ses alentours et ses dépendances, fut écouté par lui avec un vif intérêt. Désirant m’entendre plus longuement et me donner aussi une marque particulière de sa satisfaction , il me fit l’honneur de m’inviter à venir dîner avec lui le lendemain , ce que j’acceptai de bon cœur et avec reconnaissance.

Le paquebot à vapeur qui devait me ramener en France n’étant pas encore arrivé dans la rade de Mersa ’l-Kébir, il

me restait encore environ huit jours à passer dans les murs de la ville d’Oran ; je voulus mettre à profit cet espace de temps pour visiter les édifices et les établissements que je ne connaissais pas encore, tels que les écoles catholiques, les communautés religieuses, et, en particulier, la Grande- Mosquée dont l’accès m’avait été interdit, lors de mon premier passage, à cause du ramadan.

Ce ne fut pas sans peine que je parvins à pénétrer dans ce dernier monument : l’imam, homme intraitable et zélé disciple de Mahomet, ne voulut jamais m’accorder la permission que je lui avais demandée, à ce sujet, à plusieurs reprises, le rencontrant presque tous les jours dans un café voisin de la mosquée. Son refus était motivé tantôt par un prétexte, tantôt par un autre ; la véritable raison qu’il ne voulait pas dire, c’était le fait de la profanation du temple par la présence d’un chrétien. L’un de ses subordonnés, moins scrupuleux, prit sur lui, moyennant finances, de m’introduire furtivement dans l’édifice sacré, lequel n’offrit à ma curiosité rien de bien remarquable, si ce n’est le minaret qui compte cinquante-cinq marches et domine la ville, la mer et la plaine.

Cette mosquée est un vaste carré recouvert en terrasse ; sur cette terrasse s’élèvent douze petites coupoles, et au centre, une grande qui les domine toutes. Dans l’intérieur, les galeries sont séparées par de doubles colonnes qui supportent les treize coupoles ; à chaque voûte sont suspendues des lampes arabes ; des nattes et des tapis dissimulent la nudité du sol ; près du mihrab se trouvent le minbaret, au milieu , le siège du cadhi.

En parcourant avec moi les galeries de la mosquée, le bon Musulman qui m’accompagnait levait de temps en temps la main, en se tournant de mon côté, pour signaler à mon attention les nombreuses lézardes qui sillonnaient les murs et annonçaient aux moins prévoyants que la mosquée était menacée d’une ruine prochaine ; il me faisait remarquer d’une voix suppliante combien le vieux édifice avait besoin de réparations et combien il réclamait le secours du gouvernement français.

Lorsque je sortis de la mosquée, je m’arrêtai un instant dans la cour pour admirer une fontaine d’architecture mauresque en forme de marabout. Mon cicerone ne manqua pas de me faire remarquer également les vieux ceps de vigne qui tapissaient de leurs pampres et de leurs longs sarments les murs de la mosquée.

Les établissements chrétiens que je visitai les jours suivants, devaient exciter en moi un intérêt plus sérieux, plus réel. Je parlerai d’abord des sœurs Trinitaires dont la supérieure générale réside à Valence, dans le département de la Drôme. Leur maison d’Oran, fondée en 1839, possède une charmante chapelle, au pied de la montagne Santa- Cruz, non loin de la nouvelle église. Elles avaient alors pour supérieure locale une sœur aussi distinguée par son esprit que par sa piété, Madame Eugénie Baylon. L’école quelles dirigeaient était divisée en deux classes, l’une destinée aux filles de bonne maison, l’autre aux filles du peuple et à un certain nombre d’orphelines qui étaient élevées aux frais de la Propagation de la Foi et de la charité locale. La plupart des élèves étaient internes. A cet établissement il faut

joindre une salle d’asile qui était parfaitement tenue et. un hôpital consacré aux femmes exclusivement.

L’aumônier de la communauté était un vénérable prêtre espagnol de l’ordre de la Trinité des Mathurins, le père Gervais Manoso, qui depuis plus de quarante ans exerçait les fonctions du saint ministère en Afrique. Il avait été envoyé à Alger le là mars de l’année 1798, pour desservir l’hôpital des Mathurins ou Trinitaires. Cet hôpital était destiné à recevoir les esclaves et les Chrétiens indigènes malades. La direction en était confiée à trois Pères qui tenaient leur juridiction du patriarche des Indes. L’un administrait la maison avec le titre de supérieur, et aux deux autres était dévolu le soin de visiter les malades et de les préparer à la mort. On leur donnait dans l’ordre le nom d 'Operarii, c’est-à-dire Ouvriers spirituels. En 1816, à l’arrivée des Anglais, le Père Gervais et ses confrères furent obligés de se retirer en Espagne. Quelques années après, il reçut, de nouveau, l’ordre de se rendre à Alger avec le titre de vicaire apostolique et aumônier du consulat d’Espagne. Les événements de 1830 le trouvèrent exerçant dignement les dangereuses fonctions de son ministère au milieu d’un peuple fanatique. Il s’attacha à notre colonie ; mais, malgré les instances de Monseigneur Dupuch, premier évêque d’Alger, il ne voulut jamais résigner ses pouvoirs de vicaire apostolique, qu’il tenait de son supérieur direct, le patriarche des Indes. Ce bon père, établi alors auprès des religieuses de son ordre, entouré des soins que réclamaient ses infirmités et de la vénération due à son âge et à ses services, attendait paisiblement la fin de sa longue carrière et la récompense de ses travaux.

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Sous le rapport de l’enseignement et de l’instruction religieuse, les garçons n’avaient rien à envier aux jeunes filles. Ils étaient sous la direction de deux frères de la Doctrine chrétienne, et leur école n’était pas éloignée de la nouvelle église d’Oran. Malgré le caractère vif et pétulant des enfants du pays, qui appartenaient en grande partie à des familles espagnoles, je remarquai avec plaisir que l’ordre et la discipline commençaient à régner parmi ces jeunes élèves, et que l’esprit français qu’ils respiraient dans cette école se révélait dans leurs manières et dans leur langage.

Outre ces deux établissements, j’en visitai un troisième qui, à mon avis, n’était pas le moins important, ni le moins utile pour la religion, je veux dire celui des Pères Jésuites, dont la maison était située dans la partie haute de la ville. Leur présence dans la ville d’Oran était, sans contredit, une véritable bénédiction pour la population chrétienne, aussi bien que pour les Juifs et les Musulmans qu’ils édifiaient par la régularité de leurs mœurs, la sainteté de leur vie , leur esprit d’abnégation et de dévouement. C’est une chose connue que, quand il s’agit de faire le bien et procurer la gloire de Dieu , rien ne saurait les arrêter, et que leur zèle ne connaît ni considération humaine, ni obstacle, ni danger. Mille traits sont là pour témoigner de leur courage dans les circonstances les plus difficiles, au milieu des hommes les plus cruels. Je citerai le suivant qui me fut raconté, àOran, pendant mon dernier séjour, et à une époque où le trait en question était encore de date récente.

Le Père Pascalin, supérieur de la maison d’Oran, fut

un matin averti que le curé de Mostaganem se mourait et demandait à grands cris un prêtre pour lui administrer les derniers sacrements. Dix-huit lieues le séparaient de cette ville. La campagne était couverte de populations ennemies, et, à tout moment, l’on ne cessait de répéter mille récits sur les atrocités dont étaient victimes les imprudents voyageurs qui se hasardaient dans la plaine. Le Père Pascalin n’hésite pas un instant. Il part sans provision et sans guide sur un cheval que lui fait donner le gouverneur de la province. A peine a-t-il marché une heure de chemin, qu’une troupe d’Arabes armés de fusils et de yatagans, fond sur lui et le couche en joue. Le Père avance hardiment vers eux, ôte son chapeau, élève sa croix et son chapelet et crie le nom d’Allah. Les Arabes abaissent leurs armes ; ils ont reconnu un marabout chrétien. Ils s’approchent, lui baisent les mains et lui font mille salamalek. Le missionnaire répète le nom d’Allah, seul mot de la langue arabe qu’il connût, et leur distribue quelques médailles. Elles sont reçues avec respect. La joie et la reconnaissance éclatent sur le visage de ces hommes farouches. Ils accompagnent le bon Père, lui montrent sa route et s’enfoncent ensuite dans les fourrés, après lui avoir prodigué toute sorte de bénédictions. A peine les Arabes l’ont-ils quitté, qu’une autre bande se précipite sur lui, prête à l’exterminer ; il n’a pas d’autres moyens pour se défendre que ceux qui lui ont déjà réussi, les cris, les gestes suppliants, l’exhibition de sa croix, l’invocation du nom d’Allah. Cette scène terrible se renouvela plusieurs fois; quoiqu’elle eût toujours une issue heureuse, elle ne laissait pas que de tenir sans cesse en émoi notre pauvre missionnaire. Ce n’était pas toujours des bandes nombreuses

dont il avait à redouter la subite apparition; il avait à se démêler tantôt avec un cavalier isolé qui courait l’attaquer de front, et tantôt avec un ou deux Bédouins qui, cachés dans les broussailles, sur les bords du chemin, tombaient inopinément sur lui, au moment où il venait à passer près d’eux.

Mais bientôt deux ennemis, non moins redoutables que les maraudeurs et les brigands, vinrent assaillir l’intrépide jésuite : la faim et la soif commencèrent à lui faire sentir leur cruel aiguillon. Il fallut se résigner à aller frapper à la porte de la première tente qui se rencontrerait sur la route, et à demander le pain de l’hospitalité à des gens qui ne vivaient guère que de pillage et de rapines. Le Père, ayant aperçu de loin un douar, n’hésite pas à l’aborder. A son approche, les chiens de la tribu, vrais cerbères de l’endroit, se mettent à hurler d’une manière effroyable et à montrer leurs dents acérées, en roulant des yeux rouges de fureur ; ils eussent dévoré l’imprudent voyageur, si les maîtres, dès les premiers aboiements, n’étaient accourus pour protéger la vie de l’étranger qui venait leur demander l’hospitalité : tout le monde sait combien cette vertu a toujours été chère à la nation arabe. Ce qui avait surtout effarouché les chiens, c’était le large chapeau et la longue robe noire du nouveau venu. Pour la même raison, il devint un objet de curiosité pour les habitants du douar qui, pour la plupart, n’avaient jamais vu de marabout chrétien ; les femmes surtout, plus curieuses que les hommes, ne se lassaient pas de contempler l’habillement, la coiffure et les traits de l’homme inconnu. Cependant le Père Pascalin, ayant té-

moigné par des gestes très-significatifs qu’il avait besoin de nourriture, parvint à toucher une âme charitable, car il y en a dans tous les lieux du monde et dans toutes les religions. On le fit entrer sous une tente, où il lui fut servi un plat de couscous, mets national des Arabes d’Afrique. Une multitude d’enfants, attroupés devant la porte de la tente hospitalière, se pressaient, se bousculaient, afin de pouvoir examiner de plus près le marabout roumy, lorsque celui-ci, ôtant son chapeau et s’agenouillant devant le plat, récita le bénédicité , et bénit le couscous par un signe de croix. A la vue du Chrétien qui priait, les Arabes se turent après avoir fait entendre le nom d’Allah ; ils furent, sans doute, touchés de la piété de leur hôte et frappés de la dignité de son maintien et de son air, car lorsqu’il eut fini de manger du couscous, ils lui apportèrent une tasse de lait et quelques fruits de la saison. A ces marques d’attention, le Père Pascalin, ne doutant plus des bonnes dispositions dont ses hôtes étaient animés envers lui, voulut, avant de les quitter, leur donner des preuves de sa reconnaissance : il visita leurs tentes, distribua aux malades qu’il y rencontra une partie des remèdes dont il s’était muni avant son départ, et donna aux femmes et aux enfants le reste des médailles qu’il avait apportées. En échange de ces dons, il reçut des vœux et des bénédictions, et quand il sortit du douar pour continuer sa route, les Arabes l’accompagnèrent à cheval jusqu’à l’entrée d’un bois, où ils lui baisèrent la main en signe d’adieu. Il arriva le même jour à Mostaganem, mais fort avant dans la nuit : c’était malheureusement trop tard ; le curé avait rendu l’âme, il y avait déjà plusieurs heures. Après lui avoir rendu les derniers devoirs et s’être

reposé quelques jours, le Père Pascalin dut reprendre la route d’Oran. Son retour fut, en quelque sorte, un triomphe : de tous les côtés l’on venait au-devant de lui pour lui offrir du lait, du couscous, des fruits ou des galettes ; les Arabes lui montraient les médailles qu’ils avaient suspendues à leur cou et lui demandaient des médicaments pour les malades de leurs tribus. Il arriva ainsi sain et sauf à Oran, où j’eus l’honneur de le voir lorsque je visitai la maison qu’il dirigeait avec le titre de supérieur.

Cependant le jour de notre départ n’était pas éloigné ; je le voyais venir sans peine comme sans regret : la ville, dont je connaissais presque tous les coins, n’avait plus rien de remarquable à offrir à ma curiosité ou à mes études, et mon séjour, dont la fin approchait, perdait de plus en plus de son intérêt et de son agrément. La saison commençait, d’ailleurs, à devenir mauvaise; tous les soirs, des brouillards épais et malsains s’étendaient au-dessus de la ville et se répandaient dans les rues ; d’un autre côté, la mer houleuse et agitée par le vent Nord-Ouest nous avertissait de ne pas attendre, pour partir, qu’elle fût devenue plus dangereuse. Enfin nous dîmes adieu à Oran et à la plage africaine le 25 octobre , emportant avec nous une ample moisson de notes et d’observations destinées à nous faciliter l’intelligence de l’historien arabe Yahia ben-Khaldoun, que nous nous proposions depuis longtemps de faire passer dans notre langue. Ce sont ces notes et ces observations que nous avons coordonnées dans le présent ouvrage, en les accompagnant de quelques recherches qui sont de nature

à rendre l’ensemble de notre travail utile et intéressant pour l’histoire de l’ancien royaume de Tlemcen. Puissent les amis des lettres orientales et de la colonisation algérienne, à qui il s’adresse particulièrement, l’accueillir avec une bienveillante indulgence !

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