COSA * C
Cependant le convoi venait d’arriver. Le lieu de la grande halte avait été fixé dans une plaine qui, dominée par le canon de la redoute, s’étendait le long du Sinan.
Le jour commençait à décliner ; le souffle rafraîchissant de la brise du soir agitait avec un léger murmure les branches fleuries des lauriers-roses qui formaient un berceau au-dessus du courant de la rivière. Au loin l’on entendait les cris rauques des chameaux qui, accroupis sur leurs pieds, ruminaient à leur aise; des feux nombreux brillaient dans l’enceinte du camp, où chacun apprêtait à la hâte un dîner que l’estomac affamé réclamait depuis longtemps.
En attendant, je retournai à la redoute où M. Hélye m’attendait pour me conduire à un quart de lieue de là et me montrer les ruines qui couvrent une surface carrée d’environ quatre cents mètres. Pendant que nos pas se dirigeaient de ce côté, le docteur s’arrêta tout à coup et me dit, en me montrant du doigt un lieu où la terre paraissait avoir été fraîchement remuée : «Voilà oùa étéinhumée avanthier la jambe d’un infortuné voyageur que les bédouins ont coupé en morceaux. Le reste de son corps n’a pu se retrouver ; vraisemblablement il est devenu la proie des bêtes féroces qui abondent dans cette contrée.» Il ajouta que les maraudeurs arabes s’avançaient quelquefois jusque sous les murs de la redoute, et qu’il y avait danger pour la vie de s’éloigner de là seulement l’espace de cent mètres. Ces tristes pensées nous accompagnèrent jusqu’au lieu qui était le but de notre course. Là s’offrit à la curiosité de mes yeux et à la méditation de mon esprit, l’un de ces spectacles qui rappellent l’instabilité des choses de ce monde et
les ravages du temps, qui de sa main inexorable change tout, détruit tout. De grandes pierres carrées, entassées cà et là les unes sur les autres, des pans de muraille encore debout avec des portes et des seuils, des dalles ayant servi de pavé et restant encore fixées dans le sol, des fragments de briques, de verre, et de vieux ustensiles gisant pêle-mêle au milieu des décombres et des buissons qui en dissimulaient une partie à la vue, étaient les seuls restes d’une ville fondée probablement par les Romains. C’était peut-être l’un de ces camps permanents (castra stativa) qu’ils établissaient au milieu des pays conquis, soit pour tenir en respect la population indigène, soit pour servir de refuge aux colons dans les cas d’attaque ou de guerre. Les inscriptions latines trouvées à Aïn Temouchent me font conjecturer que, sous la domination romaine, cette localité a dû n’être pas sans quelque importance. En comparant les données géographiques fournies par les anciens sur les villes de cette partie de l’Afrique avec la position de Temouchent , et en rapprochant ce nom de celui de Timiké que Ptolémée place non loin de Kouïza (aujourd’hui Oran), il est permis de reconnaître dans la moderne Temouchent la cité mentionnée par le géographe grec, conjecture que je me propose de confirmer dans l’un des chapitres suivants. Quant au nom de Zeidour que porte le territoire, je crois y reconnaître une origine latine ou grecque, et si je ne me trompe, c’est le mot Isidorus défiguré par les Arabes et les Berbères. Cet Isidore était peut-être le gouverneur de cette contrée à l’époque où elle fut envahie par les Arabes, vers la fin du septième siècle de notre ère. Les recherches auxquelles je me livrai avec la plus grande ardeur ne furent suivies d’aucune nou-
velle découverte ; il est vrai qu’elles ne furent pas longues, puisque je ne visitai pas les ruines dans toute leur étendue. Mon conducteur, qui savait tout le danger que l’on courait dans le lieu où nous nous trouvions, ne voulut pas s’écarter davantage de la redoute, et il me dit qu’il était prudent de se retirer. J’obtempérai à son avis, mais avec le regret dans l’âme, et me promettant de compléter mes explorations lors de mon retour de Tlemcen.
En arrivant au bivouac, j’appris que deux courriers arabes avaient apporté au colonel une dépêche datée d’Oran. Le général d’Arbouville y informait le colonel qu’ayant reçu la nouvelle que le convoi avait été attaqué au Défilé de la chair et que presque tout le monde avait péri, il était parti avec des troupes pour sauver ceux qui avaient échappé au massacre. Ce bruit d’un désastre général nous fit comprendre que si nous n’avions pas été inquiétés dans notre marche, nous n’en avions pas moins été menacés d’une attaque, car il était à croire que les Arabes ne se sentant pas assez forts pour se mesurer avec nous, avaient voulu du moins nous faire quelque mal en semant sur notre compte de fausses alarmes et en trompant les autorités militaires de la ville d’Oran. Ce faux bruit fut un avertissement que nous devions nous tenir sur nos gardes et continuer à marcher avec circonspection.
La nuit qui suivit l’arrivée des courriers se passa dans la plus grande sécurité : nos tentes étaient sous la protection de la redoute. Vers quatre heures, le convoi se mit en marche au son des trompettes et des clairons. En quittant Ain TemouchentAz chemin, qui allait en montant, devint
scabreux et difficile, mais l’on ne tarda pas à arriver sur un plateau où il changea d’aspect et où il était aussi beau qu’il pouvait l’être dans une région inculte et tout à fait sauvage.
Cependant le jour commence à renaître ; peu à peu les hautes montagnes qui bornent l’horizon à l’occident se révèlent à nos regards ; leurs cimes ardues semblent tressaillir à chaque nouvelle gerbe de rayons que leur lance le soleil levant : l’on dirait une armée de géants que l’ennemi vient de surprendre dans les bras du sommeil et qui, à peine éveillés, s’agitent tumultueusement pour retrouver leurs armes et repousser l’attaque. A mesure que nous avançons, le palmier-nain (doum) devient plus rare ; il est presque partout remplacé par le sidrah, ou jujubier sauvage, dont le fruit d’un rouge doré (nebeq) fait plier les branches flexibles. Le sol offre çà et là des traces récentes de culture ; les malheureux habitants ont abandonné leurs terres fertiles, pour fuir les calamités inséparables de la guerre et se soustraire au joug des infidèles. Rien ne serre plus le cœur que la vue de ces plaines immenses et sans fin, jadis couvertes de riches moissons, livrées maintenant à un entier abandon et dévorées sans profit pour personne par les plantes parasites. L’on n’y rencontre ni ville, ni hameau, ni tente, ni maison. Autrefois elles nourrissaient de nombreux troupeaux; aujourd’hui elles sont devenues la propriété des bêtes féroces, qui s’y multiplient librement et d’une manière effrayante. L’on verra plus tard ce qu’il en coûtera pour se débarrasser de leur présence et de leur nombre. Combien de familles, en France et ailleurs, qui
meurent de faim, et qui pourraient trouver l’abondance et le bonheur, si on leur donnait un coin de ces vastes terres abandonnées ! Mais la terreur plane encore sur cette malheureuse région, et les maraudeurs qui la sillonnent dans tous les sens massacreraient sans pitié une colonie naissante et éloignée du centre d’une grande population.
Tandis que ces réflexions occupaient mon esprit, ayant oublié de serrer les rênes de mon cheval, je me trouvai en un instant lancé bien loin au delà de la tête de la colonne. Mon coursier avait un défaut que quelques-uns regarderont peut-être comme une bonne qualité : c’est qu’il ne pouvait se souffrir à la queue des autres ; apercevait-il au loin un cavalier trottant ou galopant, il m’emportait malgré moi jusqu’à ce qu’il eût atteint son précurseur et qu’il marchât de pair avec lui ou même le devançât. Ces courses, souvent imprévues, presque toujours contraires à ma volonté, et périlleuses pour ma vie, n’avaient pas, comme vous pouvez le croire, beaucoup d’attrait pour une personne comme moi qui passe une grande partie de l’année assis devant un bureau, ou me promenant lentement dans les jardins publics de la capitale.
Or, pour mon malheur, mon bucéphale avait aperçu de loin les chevaux des spahis qui formaient l’avant-garde du convoi ; dans un clin d’œil ils furent atteints et même dépassés ; son ardeur faillit être fatale à son cavalier encore peu accoutumé à ces courses à perte d’haleine, et en se jetant au milieu de l’escadron, il mit un instant le désordre dans leurs rangs et troubla leurs chants religieux.
Le corps des spahis, à l’exception de leur colonel et de
quelques officiers qui sont français, se compose d’indigènes nés dans la religion musulmane. Le service militaire ne les dispense pas du devoir de la prière ; trois fois le jour et deux fois la nuit, ils élèvent leur âme vers le Souverain de F univers. Rien d’aussi juste et d’aussi raisonnable. Tandis que le chrétien jure ou blasphème, non loin de là, le musulman fait retentir les louanges de F Éternel, et le remercie de n’être pas du nombre de ceux qui marchent dans le sentier de l’erreur et que la vengeance divine attend dans un autre monde : tel est le sens de la prière qu’il doit réciter cinq fois dans l’espace de vingt-quatre heures et dans des temps réglés par le Coran.
Au moment où j’atteignis les spahis, ils venaient de commencer la prière du lever du soleil. Au milieu du silence profond de la nature, sous un ciel pur et serein, dans ces plaines immenses et désertes, c’était quelque chose de grave et d’étrange à la fois que ce chant monotone qui partait de tant de bouches différentes, que ces voix austères qui s’harmoniaient si bien avec l’aridité du désert, que ces intonations brusques qui de temps en temps venaient rompre la monotonie et déconcerter l’oreille, que ces gestes enfin de la tête et des bras qui de loin pouvaient faire prendre nos cavaliers pour des fantômes irrités qui se faisaient des menaces et étaient sur le point d’en venir aux mains. L’on aura peut-être une idée complète du spectacle singulier que j’avais sous les yeux, si l’on se figure des hommes à cheval, revêtus de burnous rouges ou blancs, au visage noir et hàlé, la tête couverte d’un voile blanc ou d’un chapeau ( modhel ) en feuilles de palmier, muni de larges rebords et
orné tout autour de plumes d’autruche, des hommes armés de pied en cap, psalmodiant sur un ton barbare des paroles encore plus barbares et gesticulant tous ensemble avec la plusparfaite harmonie comme de véritables mannequins.
La prière terminée, je m’approchai d’un spahi que l’on me dit être décoré du titre de lieutenant. Un large chapeau garni de plumes couvrait sa tête qui était noire et maigre; il avait la barbe et les moustaches grises, les yeux ardents comme la flamme, et sur toute sa physionomie une expression sauvage et inspirant la terreur ; la croix de la Légion d’honneur brillait sur sa poitrine. Le premier regard qu’il lança sur moi fut terrible comme toute sa personne. Quoique mes yeux* fussent accoutumés à rencontrer de pareilles figures, ce regard fut pour moi comme un éclair dont l’apparition subite et rapide cause un saisissement involontaire. Les compliments que je lui adressai tout d’abord, ayant épanoui peu à peu les traits de son visage, je liai avec lui une longue conversation, dans laquelle il me raconta une partie de ses aventures. II avait sillonné dans tous les sens lesflotsde la Méditerranée, fait un grand nombre d’esclaves, coupé des têtes et brûlé des navires. Depuis la conquête d’Alger, s’étant mis au service de la France, il avait mérité la décoration delà Légion d’honneur pour avoir enlevé trois enseignes aux Arabes, l’une dans la bataille où périt le fameux cidi Embarek ben-Eullel, les deux autres à la bataille d’Isly. Lion dans les combats, agneau sous la tente et durant la paix, il savait se faire craindre des ennemis et chérir de ses amis. « Je m’appelle, dit-il en terminant, Mohammed ben-Khouia el-Marhoub (le redoutable) . »
Nous arrivâmes, vers neuf heures, dans un endroit appelé les DeuxrMar abouts : ce sont deux chapelles musulmanes ou ermitages, surmontées d’une coupole. Elles étaient jadis desservies et habitées par des marabouts qui se sont réfugiés dans l’empire du Maroc. Étant entré dans l’une d’elles pour en connaître la structure intérieure, je trouvai, dans une petite niche pratiquée dans l’épaisseur du mur, un vase de terre vernissée, destiné, à ce que me dit ensuite mon marabout, à contenir de l’huile ou du beurre. Les Arabes lui donnent le nom de Kouz ( ). Comme il avait été
abandonné par son ancien possesseur, je crus pouvoir l’emporter comme souvenir et comme objet de curiosité. J’étais sur le point de sortir, quand j’aperçus sur le mur qui avoisine la porte, deux grands disques noirs qui pouvaient avoir un pied de diamètre ; ils semblaient avoir été charbonnés là pour servir de talismans et garder l’entrée de l’ermitage. Quel ne fut pas mon étonnement, quand m’approchant de plus près, je reconnus dans ces disques deux pelotons d’araignées qui s’étaient réunies par milliers et se trouvaient entassées les unes sur les autres ! C’était la première fois de ma vie que je voyais tant d’insectes de la même espèce rassemblés dans cet ordre et d’une manière si compacte.
Tout autour de ces deux édifices, il y avait quantité de pierres sépulcrales et des traces récentes de sépulture.
Les Deux-Marabouts dominent une vallée profonde et encaissée par des collines ; elle est traversée dans sa largeur par la route qui mène à Tlemcen. C’est au fond de cet entonnoir que fut établie notre petite halte. Le site ne pouvait être mieux choisi : une source d’eau fraîche et
limpide coulait dans le voisinage, à l’ombre de plusieurs figuiers séculaires; cinq centshommesauraient pu facilement s’abriter sous leurs longues et tortueuses branches. Ces arbres gigantesques couvrent de leur ombre des ruines romaines et un bassin presque entièrement conservé qui retenait autrefois l’eau de la source ; mais depuis longtemps, l’eau s’est fait une issue à travers le mur du bassin, et elle sort de la terre en bouillonnant à quelque distance de là. Durant les ardeurs de l’été, la fraîcheur et l’ombre que l’on trouve dans cet endroit en font un véritable paradis terrestre. Je me reposai quelques instants à l’ombre de ces figuiers, et je me souviens d’avoir prié en cet endroit le souverain Créateur de répandre ses bénédictions sur cette terre qui doit un jour nourrir quelque famille chrétienne et française.
A onze heures, les fanfares annoncèrent le départ. Dans un instant tout fut prêt, les tentes pliées et les bagages chargés. Nous continuâmes notre route par un chemin presque impraticable ; le soleil tombant perpendiculairement sur nos têtes nous grillait à la lettre ; l’air était enflammé comme s’il fût sorti d’une fournaise ardente ; je nageais dans mes habits trempés de sueur. Dans ce moment, quelqu’un m’ayant montré, à quelques pas de la route, des ruines qu’il me disait appartenir à une ancienne ville romaine du nom de Camarata, je ne me sentis pas le courage d’aller les explorer ; la crainte d’attraper quelque coup de soleil me fit renvoyer la visite à mon retour de Tlemcen. Du reste, ces ruines, que j’ai vues ensuite, n’olfrent rien de remarquable à la curiosité du voyageur. Sur une surface carrée d’environ deux cents mètres, l’on voit çà et là des cailloux
et de grosses pierres de taille qui paraissent avoir été, dans le principe, réunies ensemble sans ciment ni mortier. Du côté du nord, il y a une source d’eau excellente qu’entoure un grand massif formé par des pierres de taille entassées, ce qui me porte à croire que ces ruines ont dû faire partie d’un château-fort destiné à protéger la source.
Après deux heures de marche par un chemin âpre et raboteux, tout à coup nous découvrîmes sur la hauteur vers laquelle nous dirigions nos pas, une foule innombrable d’Arabes qui semblait venir à notre rencontre : c’était une tribu qui, après avoir émigré dans le Maroc, rentrait tranquillement en Algérie. Quand elle passa près de nous, nous eûmes sous les yeux l’un des spectacles les plus étranges que l’on puisse s’imaginer : c’étaient des troupeaux de chèvres et de moutons qui remplissaient l’air de leurs bêlements répétés, des bœufs mugissant, de longues files de chameaux qui en s’avançant balançaient gracieusement leur tête et semblaient se plaire à saluer à droite et à gauche ; c’étaient des chevaux montés par des hommes au teint noirâtre, à l’œil menaçant, qui étaient armés de fusils et de yatagans, des femmes qui marchaient sans souliers, portant sur leur dos un ou deux enfants enveloppés dans une longue pièce de laine, tandis que d’autres, qui étaient à califourchon sur des ânes ou des mules, jetaient de temps en temps sur nous des regards furtifs, et dérobant aussitôt la vue de leur visage à l’indiscrète curiosité des militaires, le couvraient de leur izar ou large manteau blanc, sans prendre garde que c’était au préjudice de leurs jambes qu’elles mettaient ainsi à découvert.
Notre marche se poursuit par un chemin âpre et inégal. Nous traversons d’épais taillis de lentisques et autres arbrisseaux qui protègent la retraite des lions et des panthères. Puis nous arrivons sur un plateau d’où l’on découvre au loin les montagnes des Béni Ournid.. A une lieue de là et en avant du convoi , les spahis qui éclairent la route gravissent une colline par bandes séparées, sondant les endroits qui pourraient servir d’embuscade aux bédouins armés, franchissant les fondrières et les ravins, montant, descendant au milieu des buissons et des rocs pointus, bondissant comme des chamois. Mon cheval, qui les a aperçus de loin , lève fièrement la tête, dresse les oreilles, gonfle ses naseaux, remplit l’air de ses hennissements répétés, et, n’écoutant que son ardeur, sans pitié pour son timide cavalier, il s’élance dans l’espace qui le sépare des autres coursiers mr le sol tremble sous les coups redoublés de ses quatre pieds ; un nuage de poussière me dérobe à la vue de mes compagnons de voyage que je laisse loin derrière moi ; les buissons qui bordent le chemin, les ravins qui le traversent , passent comme des éclairs ; le chemin lui-même s’enfuit derrière moi avec une rapidité effrayante ; les torrents qui descendent des montagnes après l’orage, ne sont pas plus impétueux dans leur marche fougueuse. Dans un clin d’œil j’ai rejoint les cavaliers indigènes qui s’écrient en me voyant arriver au galop de charge et tout essoufflé : « O marabout, mais tu n’as donc pas peur ! Y a merâbet, ella ma tekhafchi. — Vraiment, leur répondis-je, je crois que quelque diable le pousse. Bessahh nekhammern teradouh el-djân. »
Après avoir chevauché ensemble une heure et demie,
nous descendons dans un vallon qui court dans la direction du nord-ouest au nord-est. Un ruisseau qui a nom Aïn T akbeilet le traverse dans sa longueur ; des milliers de plantes aromatiques et fleuries forment sur ses deux rives une ceinture de verdure. L’onde coule en murmurant à l’ombre des lauriers-rose, des tamarix et des roseaux qui s’enlacent au-dessus de son lit en guise de voûte. Au bruit causé par notre arrivée subite, les grenouilles criardes, cessant tout à coup leurs monotones concerts, désertèrent à l’envi le rivage pour plonger dans le ruisseau et s’enfoncer dans la vase, les serpents se glissèrent sous l’herbe, les tortues cachèrent leurs pieds et leur tête dans leur maison portative et restèrent immobiles à leur place. C’est dans la plaine voisine que notre campement de nuit avait été arrêté. Tandis que les spahis plantaient leurs tentes et apprêtaient leur dîner, le reste du convoi* arriva , et chacun pensa à établir de son mieux le gîte où il devait passer la nuit.
Pendant ces apprêts , le lieutenant des spahis, Mohammed ben-Khouia, m’ayant aperçu en compagnie de M. le curé de Tlemcen, au milieu de son escadron dont nous admirions la bonne tenue et la mine guerrière, s’avança vers nous et nous invita amicalement à entrer dans son pavillon qui était d’une élégance remarquable et surmonté d’un croissant doré. Nous nous accroupîmes à côté de lui sur des peaux de mouton qui reposaient sur un large tapis algérien. La conversation roula successivement sur plusieurs sujets, tels que le jeûne du ramadan qui allait finir, le carême des chrétiens, les lois et les préceptes de l’Évangile. Le tesbihh
ou chapelet qu’il égrenait entre ses doigts et qu’il faisait tourner de temps en temps autour de son index, fournit à M. le curé l’occasion de lui montrer celui qu’il portait toujours sur lui et de lui parler de la vierge Marie, mère de notre seigneur Aïça. « Nous aussi, dit alors ben-Khouia, nous professons une grande vénération pour lella Mariam; car il est écrit dans le livre de Dieu : Mariam, fille d'Ymran, qui conserva sa virginité et dans le sein de laquelle nous soufflâmes de notre souffle. Elle crut aux paroles de son Seigneur, ainsi qu’aux livres sacrés, et elle fut du nombre des âmes pieuses (1).,» Comme M. le curé tenait son bréviaire sous le bras, ben-Khouia demanda à voir ce livre, qu’il ouvrit et referma aussitôt, en avouant qu’il n’entendait rien à cette écriture. Nous lui apprîmes que ce livre contenait les prières que les marabouts chrétiens récitent chaque jour et à certaines heures. Il finit par nous demander s’il était vrai que les marabouts chrétiens faisaient vœu de renoncer au mariage. A cela nous lui répondîmes que nonseulement les marabouts, mais une infinité de jeunes chrétiennes vouaient à Dieu leur virginité, et que ce qui était impossible à l’homme abandonné à ses propres forces, lui devenait possible et même facile avec l’aide de Dieu. Ces paroles le jetèrent dans une espèce d’ébahissement ; ses regards restèrent fixes et immobiles ; son esprit flottant entre ses anciens préjugés et fl adhésion à notre témoignage, semblait comme frappé de stupeur.
fl) Suralo liti, 12.
Revenant ensuite à lui-même, il nous dit : « Marabouts, il me serait agréable de pouvoir vous offrir la pipe et une tasse de café; mais le ramadan n’est pas encore fini, et la loi nous défend de rien prendre jusqu’après le coucher du soleil. Nous nous reverrons à Tlemcen , s’il plaît à Dieu (in cha Allah). » Sur ces paroles, qui étaient une manière honnête de nous congédier, nous lui donnâmes le salam et nous prîmes le chemin de nos tentes.
Cependant le jour déclinait sensiblement; l’ombre de la montagne au pied de laquelle nous campions, s’étendait déjà fort loin derrière nous ; peu à peu les derniers rayons que reflétaient vers nous les hauteurs opposées à l’occident, les abandonnèrent pour aller dorer encore quelques instants les nues blanchâtres dont le firmament était sillonné.
En arrivant au bivouac, nous trouvâmes le dîner servi. Vers la fin du repas, l’on vint nous informer que dans la soirée une danse mauresque serait exécutée dans le quartier des soldats du train. 11 fallut promettre que nous y assisterions. A l’heure convenue, nous nous rendîmes sur les lieux, à la lueur des feux des bivouacs. Autour d’une flamme vive alimentée par des broussailles sèches et de la paille, une foule bruyante et joyeuse dansait la ronde. L’on n’y voyait figurer ni les nymphes, ni les faunes : le coryphée était un vieux officier à moustaches grises, revêtu d’un burnous blanc, et tenant d’une main une épée qu’il brandissait et de l’autre un tison allumé et flamboyant. A quelques pas de là, un jeune moricaud, accroupi sur l’herbe courte qui tapissait l’endroit, battait la mesure sur une vieille casserole, et s’accompagnait du son rauque d’une flûte faite de
roseau, le tout en dépit de Minerve et d’Apollon. Il me serait impossible de décrire ici toutes les folies dont cette soirée fut témoin ; les lazzis , les bons mots , les calembourgs si chers aux Parisiens ne furent pas épargnés dans cette fête de bivouac, et la gaieté française y prit ses ébats en toute liberté. On oublia pendant quelques moments que l’on campait dans un pays ennemi, et que, sur les hauteurs voisines, il y avait peut-être, à cette heure-là même, des traîtres qui méditaient contre nous une attaque nocturne. C’est sous l’empire de ces graves pensées que je quittai le théâtre de la joie et des divertissements des militaires, pour me diriger vers mon gîte que j’eus beaucoup de peine à retrouver au milieu des ténèbres delà nuit. Des feux presque entièrement éteints et semés çà et là servirent tant bien que mal à guider mes pas dans cette obscurité profonde ; toutefois, avant d’arriver, je bronchai plus d’une fois contre les piquets auxquels étaient attachées les cordes des tentes, et dans mes secousses, je faillis me renverser sur les soldats qui donnaient à la belle étoile. Aucun accident ne troubla le silence de la nuit, à l’exception des aigres glapissements des chacals qui vinrent s’abreuver au courant d’eau voisin, et de quelques coups de fusil qui retentirent au loin et hors de notre portée.
Le lendemain, 21 septembre, le convoi se mit en marche dès quatre heures du matin ; les voiles de la nuit couvraient encore la face de la terre. Privé de mon coursier, que je n’avais pu retrouver au milieu de la cohue et du désordre du départ, je suivais en tâtonnant les prolonges et les soldats du train. Tout le monde s’attendait à une attaque dans les alentours de Tlemcen,et nous n’en étions guère
plus éloignés que d’une journée de chemin. La veille , un malheureux soldat qui était resté un peu trop en arrière du convoi, avait eu la tête tranchée par les Arabes* Chacun s’avançait en silence ; lorsque quelqu’un venait à broncher ou à faire un faux pas, ni plainte, ni murmure ne trahissaient un premier mouvement d’impatience ; chacun se contenait et souffrait son mal en silence.
Mais l’aurore ne tarda pas à paraître, et son éclat matinal vint dissiper les craintes et les anxiétés de la nuit : il n’y a rien, en effet, que le soldat redoute comme de se voir assailli dans les ténèbres, sans savoir de quel côté partent les coups , ni contre qui il a à se défendre , exposé qu’il est à mourir ainsi sans gloire et sans vengeance.
Après avoir gravi pendant deux heures une montagne entrecoupée de ravins, nous arrivons enfin sur un plateau qui domine une vaste vallée. Au delà et en face de nous s’étend une haute chaîne de montagnes dont le pied plonge encore dans l’ombre. Peu à peu les rayons du soleil levant éclairent leurs flancs mystérieux: des maisons blanches, des tours élevées, des remparts qui semblaient nager dans les flots d’une lumière vaporeuse, des paysages d’une richesse magnifique se révèlent à la curiosité de nos regards. Nous avons devant nous l’antique capitale du Maghreb moyen, la porte du Gharb , la clé de l’Occident, la première résidence des princes Édrissites, le siège d’un empire célèbre dans les fastes de l’Afrique septentrionale, enfin une cité dont les ruines sont dignes, au plus haut degré, des études et des explorations de la science. Cette apparition qui a lieu précisément au moment du réveil de la nature entière, et
dans un lointain où les objets paraissent revêtus de formes vagues et incertaines, me semble tenir plutôt du rêve et de l’illusion que de la réalité et de l’évidence. Pour arriver au terme de notre voyage, il n’y avait plus qu’un espace de dix lieues à parcourir ; mais il avait été arrêté que nous passerions encore une nuit sous la tente. Mon impatience était donc grande.
Nous descendons le flanc méridional de notre plateau par une pente assez rapide. Peu à peu l’horizon se rétrécit autour de nous et le rideau des collines qui nous entourent nous dérobe la vue des paysages lointains.
A six heures et demie, l’on franchit les bords escarpés de l’Icer, l 'Assam de Ptolémée. Cette rivière, qui prend naissance dans les hautes montagnes des Béni Smiel, se jette dans la Tafna, à huit ou dix lieues du littoral de la Méditerranée, après avoir reçu dans la longueur de son parcours une multitude d’affluents. Les Français avaient construit un pont dans cet endroit ; mais il fut détruit par les Arabes, en 184/t, lors du grand soulèvement de la province de l’ouest.
La petite halte se fit dans une plaine voisine de l’Icer, où abonde une espèce de buisson qui par ses feuilles et son fruit offre beaucoup de ressemblance avec notre jujubier; les Arabes l’appellent sidrah. Le fruit, qui est à noyau et de forme ronde, présente, quand il est mûr, une couleur qui semble un mélange de jaune et de rouge ; il a une saveur douce et mielleuse et se nomme nebek. Du reste, cet arbrisseau est très-commun dans tout le nord de l’Afrique.
Des voyageurs m’ont dit en avoir vu en Égypte, et je crois même qu’il croît dans l’Orient ; car j’ai lu dans el-Bokharii (1), que Mahomet, lors de son ascension nocturne, aperçut dans le jardin céleste un sidrah dont les fruits étaient gros comme des cruches au large ventre ( kaenna hou qilal hodjor), et dont les feuilles ressemblaient, tant par leur forme que par leur dimension, à des oreilles d’éléphant (kaennahou edhàn foyoul) ; ce qui suppose qu’il avait vu de ces arbrisseaux dans les pays qu’il avait parcourus, c’est-à-dire dans la Syrie et l’Arabie, car sans cela il ne les aurait peut-être pas rêvés.
Si je ne me trompe, quelques savants ont soutenu que le sidrah n’est rien autre que le lotus dont il est parlé dans Homère. Ce poète semble, en effet, placer ses Lotophages dans une contrée de l’Afrique où le sidrah est encore aujourd’hui extrêmement commun. J’ignore la saveur des nebeks des autres régions d’Afrique; mais à en juger par ceux dont j’ai goûté dans la province d’Oran, les Lotophages d’Homère, s’ils n’avaient pas d’autre nourriture, étaient, à mon avis, condamnés dans ce monde à faire une bien triste chère. Quant aux bienheureux du paradis de Mahomet, qui pendant toute l’éternité mangeront des nebeks aussi gros que des cruches, je ne crois pas qu’aucun chrétien soit jamais tenté d’envier leur sort.
La halte sur les bords de l’Icer dura près de quatre heures : chacun eut le temps de se reposer, et même de faire
(i) Voy. le Sahü i, art. des Anges.
quelque excursion dans les lieux environnants ; quelquesuns allèrent se baigner dans la rivière, d’autres se livrèrent au plaisir de la pêche, car l’Icer nourrit plusieurs espèces de poissons, tels que des truites, des barbots, des anguilles et autres dont je ne connais pas le nom.
Vers midi , les trompettes et les clairons sonnèrent le départ; dans un clin d’œil les tentes furent abattues, roulées et chargées. Le convoi se mit en marche dans un chemin encaissé des deux côtés par des collines arides et d’un aspect monotone. Des torrents de feu pleuvaient sur nos têtes ; l’air que nous respirions semblait être sorti d’un four ardent ; les objets qui étaient autour de nous réflétaient un éclat si vif, si éblouissant, que, forcé de tenir les yeux presque entièrement fermés, j’avais de la peine à diriger ma monture.
Nous arrivâmes de bonne heure au lieu de la grande halte. Nous étions sur le territoire des Mêdiounah Chéragas. Le bivouac fut établi le long d’un ruisseau que les Arabes appellent el-Eumaieur et qui est l’un des mille affluents de l’Icer. Les Français, qui estropient presque tous les mots d’origine étrangère, l’ont baptisé du nom d 'Amiguier. Dans un pays dévoré une grande partie de l’année par la sécheresse, sous un ciel de feu, un arbre qui répand autour de lui un peu d’ombre et de fraîcheur, une source qui jaillit de la terre et arrose une zone de verdure, le moindre filet d’eau qui s’échappe du fond d’une grotte rocailleuse et va se perdre à quelques pas de là dans le sable aride, sont des bienfaits de la nature qui pénètrent le voyageur fatigué du sentiment de la plus vive reconnaissance.
Quand j’arrivai sur les bords ombragés de PAmiguier après une marche de trois heures sous les feux du soleil d’Afrique, il me sembla avoir mis le pied dans le paradis d’Éden. Abandonnant mon coursier aux soins intelligents du marabout, son maître, j’allai m’étendre à l’ombre d’un tamarix séculaire dont les branches touffues et pendantes formaient audessus de ma tête un immense parasol ; à mes pieds coulait sur un lit de graviers et de mousse le paisible ruisseau. Tout près de moi gisait la dépouille armée de dards d’un hérisson. Après une heure de repos et de douces rêveries, la pensée me vint de grimper la colline voisine pour m’y livrer, en attendant le repos du soir, à l’étude de la flore africaine. J’étais à poursuivre mes paisibles explorations à travers les lentisques et les genêts épineux, quand tout à coup un coup de fusil éclate de l’autre côté du vallon sur la hauteur qui s’élevait vis-à-vis de moi. Un jeune homme effaré descendait la montagne, courant à toutes jambes, sautant par-dessus les broussailles, franchissant les ravins, passant par-dessus les rocs qui se rencontraient sur son passage, et entraînant après lui une avalanche de cailloux et de pierres qu’il déplaçait dans la précipitation de sa fuite. Arrivé sur l’un des bords du ruisseau, il le franchit d’un seul bond, et courant toujours devant lui sans regarder ni à droite, ni à gauche, sans savoir si l’ennemi est loin ou le serre de près, il entre dans le camp, inondé de sueur, tout haletant, les yeux égarés, les habits en lambeaux ; il tombe sans force à l’entrée de la tente. L’on accourt, il est interrogé ; l’émotion l’empêche d’articuler un seul mot. On lui apporte un verre d’eau fraîche qu’il avale. Quand il a repris ses sens : « Un cavalier maure, dit-il,
un bédouin, un maraudeur qui se tenait en embuscade làhaut, m’ayant aperçu tout seul et sans armes, a couru sur moi à fond de train. Un buisson épais dans lequel je me suis enfoncé, m’a d’abord servi d’asile et m’a dérobé à sa vue ; mais il a passé à deux pas de ma cachette, et peu s’en est fallu qu’il ne m’ait dépisté, car les bédouins ont le nez fin comme les lévriers. Tapi dans le lieu peu sûr de ma retraite, et tremblant sans cesse d’être trahi par quelque mouvement involontaire de ma part, par le bruit d’un rameau rompu ou par toute autre cause, je n’osai presque pas respirer et ne bougeai pas plus que le mont Atlas. Quand le maraudeur s’est trouvé à la distance d’environ cent pas de mon buisson, m’avisant qu’il faisait mine de retourner sur ses pas, je suis sorti précipitamment de ma cachette et ai confié mon salut à la légèreté de mes jambes; c’est alors qu’un coup de fusil a été tiré sur moi ; heureusement le ciel n’a pas permis que je fusse atteint ; me voilà sauvé. »
C’était mon naïf compagnon de voyage, charmant jeune homme que l’envie de voir des pays nouveaux avait arraché aux bras d’une tendre mère, et qui était allé, à mon insu, aventurer ses pas vagabonds sur les hauteurs voisines.
A peine venait-il d’achever ce récit, que le bédouin en question arriva au milieu du groupe et demanda à notre jeune homme des nouvelles de ses jambes. Celui-ci, comprenant sur le champ qu’il avait été victime d’une mystification, tâcha de prendre la chose en bonne part, et voulut bien lui-même rire le premier de sa panique.
L’auteur de cette mauvaise plaisanterie, car on ne sau-
rait la qualifier autrement, faillit être condamné aux arrêts pour huit jours. C’était un lieutenant du train que sa bonne humeur avait rendu cher à ses supérieurs dans la hiérarchie militaire, sur cette terre d’Afrique où la vie du soldat est si pénible et si méritoire. Pour se déguiser, il s’était enveloppé dans un burnous blanc, avait caché sa tête dans le capuchon et mis par-dessus un large chapeau garni de plumes d’autruche, qu’il avait emprunté à un chef des spahis. Sous cet accoutrement, il était bien difficile qu’il fût reconnu; il avait compté aussi, il faut le dire, sur le trouble que son apparition subite et imprévue devait jeter dans l’âme de notre jeune touriste.
Cette farce fut le grand événement du jour ; elle devint le sujet de toutes les conversations autour des feux du bivouac, et la malignité se promit même de broder quelque peu l’aventure et d’en envoyer le récit plaisant à un journal de France.
Dans ce moment le jour avait considérablement baissé ; le soleil venait de cacher son disque radieux derrière les hauteurs qui dominaient notre camp comme une immense forteresse; elles étaient couronnées d’une auréole dont les teintes de rose s’affaiblissaient à chaque instant ; l’azur remplaça bientôt la nacre et l’opale du crépuscule, et les étoiles, comme autant de fidèles sentinelles, s’avancèrent de l’Orient pour veiller sur la terre et protester par leur silencieuse présence contre les crimes qui se commettent à la faveur des ténèbres.
Le ciel était magnifique ; un calme profond régnait tout
autour de nous ; seulement le hennissement des chevaux venait par intervalle rompre le silence de la nuit. Nous n’entendîmes ni les cris des bêtes féroces, ni des coups de fusil. Cependant le sommeil fuyait mes paupières : c’était en vain que j’invoquais Morphée ; sourd à mes vœux, il s’obstinait à se tenir à l’écart. Il est vrai que le lendemain je devais toucher au terme de ma course ; cette pensée me remplissait de joie et m’empêchait de fermer l’œil. A la fin je m’endormis, mais ce fut pour peu de temps.
A trois heures et demie la diane fut sonnée, et à quatre heures nous étions en route.
Les lueurs blanchâtres qui devancent l’aurore nous annoncent bientôt une journée des plus belles ; les montagnes se couvrent peu à peu d’un manteau lumineux et éclatant; enfin le père du jour fait son apparition à l’orient, et du sommet du Djebel el-Hadid il verse obliquement sur nos têtes un fleuve d’or.
L’on marche dans une plaine légèrement ondulée et où se déploie une végétation riche et puissante ; puis nous entrons dans un taillis épais et vigoureux. Deux gazelles paissaient non loin de la route dans un pré fleuri : effarouchées par le piétinement de nos chevaux qui arrivent en galopant, elles se sont élancées dans la plaine voisine où elles fuient avec une célérité qui semble défier les vents. Autant qu’il est permis de les distinguer de loin, l’une a les cornes plus hautes et le corps plus grand ; l’autre est d’une taille moindre, et sa course paraît être une suite de bonds de cabri : dans celle-là je crois reconnaître la mère, dans celle-ci
son jeune faon. Bien loin de pouvoir les poursuivre, c’est à peine si nos cavaliers eurent le temps de les apercevoir; dans un clin d’œil elles eurent disparu dans les fourrés qui terminaient la plaine du côté de l’ouest. La route est bordée à droite et à gauche de bosquets de lentisques et de térébinthes d’une dimension prodigieuse.
Plus loin, nous traversons sur un pont de construction mauresque une rivière qui porte le nom de Safsef. Je crois que c’est la même que les Arabes appellent Satfécyf. Du reste, le nom de Safsef signifie tremble ; il a été peut-être donné à ce courant d’eau à cause des arbres de cette espèce qui abondent sur ses bords , si toutefois il n’est pas une abréviation du mot satfécyf qui me paraît appartenir à la langue berbère. Le pont dont il est question, est entouré de constructions en ruines parmi lesquelles est encore debout une chapelle musulmane. Ce sont là peut-être les restes de quelque moulin; car, dans l’histoire des rois de Tlemcen , par Yahia ben-Khaldoun, et dans le Messalek d’ Abou Obéid el-Bekrii , il est dit qu’il existait autrefois des usines de ce genre sur la Satfécyf. Cette rivière, descendant des montagnes des Béni Ournid , situées au sud de Tlemcen, coule d’abord dans la direction du sud-ouest au nord-est, puis tournant vers le nord-ouest, elle arrose le territoire de cette ville et va mêler ses eaux à celles de la Sickakj l’un des principaux affluents de l’Icer, après un parcours d’environ trente lieues.
De cet endroit, l’œil distingue sur un plateau ménagé sur les dernières pentes d’une montagne escarpée l’antique reine du Maghreb. On la reconnaît facilement à ses blancs
minarets ( soumaah ), à la couronne de tours et de créneaux qui l’entoure, à ses vieux remparts qui tombent en ruines ; d’immenses vergers d’oliviers, une forêt de figuiers, de noyers, de térébinthes et d’autres arbres l’environnent de toutes parts et forment autour d’elle une vaste ceinture de verdure. À chaque pas que nous faisons, le panorama se rétrécit devant nous, les édifices disparaissent et se cachent dans l’ombre; l’on n’aperçoit plus que les créneaux du minaret de la grande mosquée qui lève encore la tête au-dessus de cette verte enceinte et que de ma place je serais tenté de prendre pour un vaste nid d’oiseau perché sur la cime d’un arbre.
Au levant de Tlemcen et à la distance d’une demi-lieue s’élève, au milieu des arbres et des jardins, le pittoresque hameau de Cidi bou-Médin (1), avec sa grande mosquée, son minaret élégant et ses blanches maisons. Site délicieux! charmante retraite ! C’est là que les souverains de Tlemcen, oubliant un instant les affaires sérieuses, venaient jadis converser familièrement avec les anachorètes qui peuplaient cette montagne ; c’est le lieu que choisit le célèbre historien Abd’ el-Rahman ben-Khaldoun, pour s’adonner tout entier, loin du tumulte du monde, à l’étude des sciences et à la contemplation des choses divines.
Du côté de l’ouest et à la naissance d’une grande plaine, je découvre une tour dont le sommet va se perdre dans l’azur des cieux *, à ses pieds s’étend un rempart qui sem-
(1) La véritable prononciation do ce mot est Abou Médian.
ble former l’enceinte d’une cité rivale de Tlemcen. La couleur rougeâtre de la tour et du rempart contraste agréablement avec la sombre verdure qui couvre le sol environnant : c’est là, me dit quelqu’un, la solitaire Mansourah.
A notre droite, la route longe un tertre couronné de prairies et de frais vergers ; çà et là des cabanes construites en terre et recouvertes de branchages surgissent à l’ombre des grenadiers, des orangers et des cédrats. Une source d’eau vive qui jaillit, non loin de la route, au pied d’un rocher, alimente un immense réservoir, ou plutôt un étang où nagent à l’envi une multitude de poissons aux couleurs brillantes, aux mouvements lestes et gracieux. Le sol est émaillé de milliers de fleurs qui exhalent au loin les parfums les plus suaves; vous diriez le jardin des Hespérides. Des jeunes filles arabes, vêtues de robes rayées de pourpre et de jaune, les pieds à moitié emprisonnés dans des babouchesde maroquin rouge, accourent en folâtrant sur les bords du chemin pour voir défiler nos cavaliers et viennent presque compléter l’illusion : il ne manque à ce tableau que l’hydre ou le dragon, gardien de l’arbre aux pommes d’or.
Suivant la légende que j’ai recueillie sur les lieux, Djaafar était fils d’un roi de Tlemcen. Ce jeune prince courant un jour après une gazelle, parvint jusqu’à cette délicieuse oasis. La fille du seigneur de l’endroit se baignait dans ce moment sur les bords de l’étang. Surprise et poursuivie, c’est en vain qu’elle demandait grâce ; Djaafar ne voulait écouter que la passion qui le transportait. Aïchah, car c’çst le nom de la jeune fille, se voyant sur le point d’être saisie, plongea sans hésiter dans les profondeurs de l’onde , où
elle resta métamorphosée en poisson aux couleurs mélangées d’or, de nacre et d’argent. Telle est l’origine du nom que porte la localité, car elle s’appelle Aïn houts, c’est-àdire Fontaine du poisson.
Cependant le terme de notre voyage approche ; nous marchons à l’ombre d’un bois immense d’oliviers. Tlemcen avec ses hauts édifices se cache derrière cette enceinte verdoyante que la nature elle-même a formée ; un chemin étroit et qui va en montant nous mène dans une plaine poudreuse ou plutôt dans un vaste champ en jachère, au milieu duquel s’élève un marabout qui tombe en ruines. L’air est brûlant, l’éclat du soleil nous aveugle, la poussière nous suffoque ; les chevaux impatients remplissent l’air de leurs hennissements répétés, tandis que les chameaux las et accroupis promènent çà et là leurs regards où se peint la plus parfaite bonhomie ; ils attendent avec patience qu’on vienne les délivrer de leurs pénibles fardeaux. Les piétons et les cavaliers, les militaires et les civils arrivent pêle-mêle. Le convoi se trouve sous les remparts de l’antique Tlemcen. Il est dix heures.