I. — TOGO
Quelques semaines avant la guerre, à l'occasion du 30e anniversaire de l'occupation, par les Allemands, de la côte du Togo, la Kolonial Zeitung rappelait ainsi les origines de cet événement : en 1884, il y avait à Petit-Popo, quatre maisons allemandes et trois maisons françaises qui commerçaient avec les indigènes. Petit-Popo dépendait, officiellement, du roi de Gredji, mais il y avait plusieurs cabécères, ou grands vassaux, prétendant, également, au titre de souverains. Le vieux roi avait conclu un traité avec les Allemands ; mais, à l'instigation des Anglais et avec le concours de trois
f ri que rrar.çaiso
cabécères, il fut destitué par un certain Lawson, ouvertement hostile aux Allemands. Ceux-ci demandèrent à leur gouvernement d'envoyer, pour les protéger, un vaisseau de guerre. Le capitaine Stubenrauch, arrivé au début de février, sur la corvette Sophia, arrangea l'affaire; mais, à peine le navire avait-il disparu que Lawson menaça les Allemands, les armes à la main. Stubenrauch, rappelé, revint, et débarqua uue centaine d'hommes. Quelques coups de feu furent tirés sur les matetots allemands, sans que ceux-ci répondissent. Lawson, comprenant que la résistance était impossible, demanda à traiter. On lui signifia que les négociations auraient lieu à bord du navire, où il devait se rendre avec les trois chefs, ses associés. Ces derniers se virent condamnés à être emmenés en Allemagne. Ce furent les premiers nègres qui vinrent dans ce pays sur un vaisseau de guerre, depuis le temps du grand électeur de Brandebourg; à cette époque, le major von der Groeben avait transporté, de même, les Noirs du fort Friedrichsburg sur la côte occidentale d'Afrique. Les trois Togolais furent conduits à Berlin. On leur montra tout ce qui pouvait, pensait-on, faire impression sur eux : la grandeur de Berlin, vu du haut de la tour de l'hôtel de ville, les exercices militaires de la garde prussienne, au camp de Tempelhof, et aussi, la galerie de tableaux, dont ils étaient, certes, bien incapables d'apprécier les richesses. Quand on apprit que Lawson s'était soumis aux conditions imposées, on les renvoya au Togo sur la canonnière Môwe. Entre temps, le commissaire anglais du district de Kitta avait cherché à acquérir le Togo, pour le compte de l'Angleterre; cependant, plusieurs chefs réclamaient le Protectorat de l'Empire allemand. Le 2 juillet 1884, le Môwe jeta l'ancre devant Petit-Popo. A bord se trouvait l'explorateur Nachtigal, nommé commissaire impérial
pour la côte occidentale d'Afrique. Par son ordre, le drapeau allemand fut hissé, le 5 juillet, à Bagida, le lendemain, à Lomé et deux mois après, à Porto-Seguro. Petit-Popo avait été occupé par les Français; il ne devint possession allemande que l'année suivante, par le protocole du 24 décembre 1885. La France avait cédé Petit-Popo contre une enclave à l'embouchure de la Doubreka.
La configuration de la colonie a été déterminée par les traités de 1885, 1890, 1897 et 1899, dont nous parlerons plus loin.
La structure géologique du Togo offre beaucoup de ressemblance avec celle du Dahomey, si bien étudiée par M. Henry Hubert (1). A l'exception de la région côtière, cette structure est constituée par des roches anciennes, particulièrement des granits et des gneiss, dont la décomposition produit la latérite. Le principal relief consiste en un soulèvement qui traverse, en écharpe, la colonie, du Sud-Ouest au Nord-Est, la divisant en deux triangles rectangles, ayant même hypothénuse : la plaine Oti-Yolta d'un côté, la plaine du Mono, de l'autre. Gomme au Dahomey, le climat est caractérisé par deux saisons humides, séparées par des saisons sèches. La grande saison pluvieuse commence, dans le Sud, en mars-avril, et atteint son maximum en juin; la petite se produit en septembre-octobre; mais il arrive, fréquemment, qu'elle fait, à peu près, tout à fait défaut. Plus on avance vers le Nord, plus tardive est la grande saison des pluies. La région septentrionale ne connaît qu'une seule saison pluvieuse. La fréquence et la quantité des pluies varient, notablement, d'une année à l'autre, ou, plutôt, les années pluvieuses et les années sèches se succèdent, semble-t-il, par périodes. En raison de
(1) Mission scientifique au Dahomey (1908).
1 imperméabilité du sol, et de l'extrême rareté des sources, le régime des cours d'eau est, naturellement, très irrégulier. Quand arrive la saison des pluies, de simples ruisseaux se transforment en torrents. L'action des eaux superficielles et l'action de la chaleur produisent la désagrégation du sol, d'autant plus rapide que la surface est moins protégée par la végétation. A considérer la majeure partie du territoire, le Togo est un vrai pays de steppes. La valeur agricole du sol est généralement médiocre. Il renferme, partout, des concrétions de latérite, de toute dimension, depuis des cailloux, gros comme des pois, jusqu'à des bancs entiers. Ordinairement, la latérite est recouverte de terre végétale ; mais l'épaisseur de celle-ci est seulement d'un demi à quelques pieds. Le laboureur doit faire grande attention à ce que les concrétions ne soient pas ramenées à la surface. Sauf au Nord, l'indigène ignore l'emploi de l'engrais animal. D'ailleurs, à cause de la tsétsé, l'élevage du gros bétail et du cheval est impossible, au Sud du 9e parallèle. Quant aux engrais artificiels ils sont coûteux, et le Noir n'est pas assez entendu pour en faire usage.
Les Allemands n'ont pas trouvé, au Togo, d'Etats indigènes organisés comme lq royaume des Achantis, ou le royaume du Dahomey. Aussi la conquête a-t-elle été facile. Les Noirs du Togo sont essentiellement des cultivateurs sédentaires. L'appât du gain décide hommes et femmes à s'adonner, en outre, au petit commerce, ou au colportage, et pousse des milliers de jeunes gens à s'en aller, de leur gré, fort loin de leur pays, pour s'engager comme salariés. Ces indigènes sont estimés dans toute l'Afrique occidentale, pour leurs capacités physiques et intellectuelles, relativement élevées.
La côte.
La côte du Togo reproduit l'aspect du littoral dahoméen; elle est plate, sablonneuse, dépourvue de ports naturels, et inabordable pour les navires, à cause de la barre. Longue de 60 kilomètres approximativement, elle commence à 35 kilomètres, environ, à l'Est du port anglais de Kitta. La lagune de Kitta est un bassin d'au moins 400 kilomètres carrés, renfermant des îles nombreuses, et complètement asséché, sauf pendant la période des pluies. Elle se prolonge jusqu'au Nord-Est de Lomé, sous forme d'une coulée large de 100 mètres, et généralement sèche. Le lac de Togo, alimenté par les eaux des deux rivières, le Schio et le Haho, mesure 12 kilomètres de longueur, sur 5 de large ; ses rives sont marécageuses, au Nord et à l'Est. Ici commence la voie fluviale, parallèle à la côte, qui recueille les eaux de la lagune ramifiée de Wo, et qui se divise, en deux bras, l'un aboutissant à la mer, à Petit-Popo, l'autre allant rejoindre l'embouchure du Mono. La première localité de la côte, Lomé, n'était qu'un petit village, de fondation relativement récente, lorsqu'en 1896 le gouvernement s'y transporta. Elle a maintenant 8.000 habitants environ et, en moyenne, 170 Européens. La construction d'un wharf et des trois lignes de chemin de fer, partant d'ici, ont fait de la capitale du Togo une ville de commerce. Au delà de Bagida, Porto Seguro eut une certaine importance, au temps de la traite des. esclaves. Kpeme est le siège d'une Compagnie de plantations, fondée en 1904, qui possédait, en 1911, 600 hectares en culture : cocotiers, chanvre sisal, et un atelier d'égrenage mécanique. Petit-Popo, ou comme disent les Ilemands, Anecho, relié à Lomé par le chemin
de fer côtier, est bâti sur la dune, entre la mer et le bras méridional de la lagune, près d'un grau, qui ne s'ouvre qu'une fois tous les quatre ou cinq ans. Une digue relie à Anecho le village de Adjido, situé en face, de l'autre côté de la lagune. D'ici part une route qui franchit, à Sebbe, par un pont de bois, la branche principale de la lagune; située sur la rive nord, formée de cinq villages, perdus dans une forêt de cocotiers, Sebbe fut jusqu'en 1896, la capitale de la colonie. La côte devient ensuite française ; Agoué nous appartient depuis 1868, époque à laquelle elle nous fut vendue par les Minas, quelques années après l'acquisition par nous de Grand-Popo.
La plaine méridionale.
Au Sud-Ouest, la colonie est bornée par le Dsawoe, affluent de la Volta; la frontière se dirige, ensuite de l'Ouest à l'Est, à une soixantaine de kilomètres de distance des embouchures de la Volta ; aux environs de Noepe, elle s'infléchit, de manière à atteindre la mer, entre Denou et Lomé. Du côté du Dahomey, en vertu des protocoles de 1885 et de 1887, ce fut le méridien de l'île Bayol qui devait former la frontière. La commission de délimitation, qui termina ses travaux en avril 1893, reconnut que tous les points importants se trouvent à l'Est de ce méridien, donc appartenaient à la France. Le Mono ne pénétrait en territoire allemand que dans une faible partie de son cours, entre Tokpli et Sagonge, et en avant de Toune. Le traité du 23 juillet 1897 modifia le tracé de la frontière, de manière à suivre le cours du Mono. Il céda ainsi à l'Allemagne les pays de la rive droite de ce fleuve, au-dessous de Tokpli, vaste et paisible région, où notre commerce était privilégié, et sans rival possible. Le sel de nos lagunes
se vendait à Sagada. Grand-Popo drainait, commercialement, toute la vallée du Mono. Ce port de même que Agoué furent alors conservés à la France; la frontière du Togo, à l'Est de Sebbe, fut constituée par le bras de la lagune, qui, parallèlement à la mer, rejoint l'embouchure du Mono. La délimitation sur place fut faite en 1898, par la commission Plé-Preil. Les résultats ayant donné lieu à de vives attaques, une nouvelle délimitation fut faite, en 1908-1909, sous la direction du capitaine Fourn et du capitaine von Seefried. A la suite de ces opérations, la France reconnut à l'Allemagne la libre navigation sur le Mono, et sur la lagune, en échange de l'engagement, pris par l'Allemagne d'accorder des facilités pour le ravitaillement de notre ville de Agoué.
Le Togo méridional, à l'Est des hautes terres, est une plaine ondulée. Le voyageur qui, ayant débarqué à Lomé, pénètre dans l'intérieur, ressent, d'abord, une impression de pauvreté. Aux environs de la ville, c'est la steppe désertique. Au delà, la brousse rappelle les maquis des régions arides de la Méditerranée. Le long des cours d'eau, et dans les cuvettes humides s'élèvent des files, ou des bouquets de grands arbres, tels que le capok. Ge sont les vestiges de l'ancienne forêt dense, qui couvrit, pense-t-on, tout le Togo méridional. La clairière que forment aujourd'hui le Togo et le Dahomey, dans la zone forestière, étendue de Sierra Leone à l'équateur, a été, vraisemblablement l'œuvre de l'homme. M. Walter Busse suppose que le dépeuplement, causé par la traite, sur cette côte dite des esclaves, provoqua d'incessantes migrations de peuples venus du Nord, lesquels s'établirent dans le Togo, et que, plus tard, à la faveur de conditions de paix et de prospérité, la population s'accrut dans des proportions relativement élevées. Les habitants, ayant besoin de terres de culture, abattirent la
forêt, n'épargnant que les grands arbres, qu'ils n'avaient pas les moyens de détruire. Ces arbres ont subsisté, ou ont été remplacés, parce que la nature du sol favorisait leur renouvellement. La forêt de la région montagneuse ayant été aussi éclaircie, le débit des sources diminua, les cours d'eau s'appauvrirent. Ces causes, jointes à d'autres, amenèrent un dessèchement progressif du climat. C'est ainsi que, à la place de l'ancienne forêt, se forma la steppe. Comme dans toute l'Afrique tropicale, les indigènes du Togo incendient périodiquement la brousse. Les hommes ont dû reconnaître, de bonne heure, que les cendres peuvent servir d'engrais. On cultive pendant quelque temps; après quoi, on laisse la terre se reposer plusieurs années ; on brûle alors la végétation qui s'est développée, afin de rendre le sol de nouveau productif. Combien cette méthode entraîne de peines, dans les régions fort peuplées, on peut le voir par l'exemple de Atakpame, où les champs sont souvent à 7 ou 8 lieues de la ville. L'incendie a aussi pour cause J'amour de la chasse, à laquelle se livrent même des populations agricoles, remarquablement laborieuses, comme les Ewhe. L'administration allemande a vainement tenté de réglementer, et même d'interdire ces pratiques ; elle a dû y renoncer par crainte de provoquer des révoltes.
Le Togo méridional est, par excellence, le domaine du palmier à huile. Cette zone commence à 15 kilomètres environ de la côte, et s'étend jusqu'à Atakpame et jusqu'à Sagada. En venant de Lomé, par la ligne de Palime, c'est à Kewe que Ton aperçoit la première haute forêt de palmiers. Les contrées les plus riches, à cet égard, sont celles de Agouewie, Dawie et Tsewie, mais nulle part ne se rencontre une palmeraie aussi belle que celle de Porto-No vo.
La steppe est interrompue de distance en dis-
tance par les cultures des indigènes. Les plus intéressantes sont celles du maïs et du coton. Les districts côtiers de Lomé et de Houacho sont les grands producteurs du maïs. Les centres cotonniers sontNoepe, Kewe, Towe, le long du chemin de fer de Palime, Ho, dans le Sud-Ouest ; Tsewie, Game, Woga, Nouatcha et Atakpame, au centre; Tetetou et Sagada, à l'Est.
Les premiers essais de culture européenne du coton furent faitsen 1901 à Towe, où les Allemands firent venir des fermiers nègres de l'Alabama, puis à Nouatcha, où l'on créa une école destinée à former des instructeurs noirs. Ce dernier établissement est devenu, en 1907, un institut agricole, auquel fut adjointe l'école cotonnière réorganisée. Cette école, ainsi que l'ancienne station d'essais de Towe, ont été placées sous le contrôle de l'inspection cotonnière établie en 1904. La région voisine du Mono convient à une grande exploitation cotonnière. Le gouverneur du Togo songeait aussi à y développer la culture du palmier à huile. La compagnie de commerce de l'Afrique occidentale possède à Awewe des plantations de palmiers et de chanvre sisal.
Comme richesses minérales, on a découvert près de Noepe dans la vallée de l'Aka, l'existence de latérites qui sont de véritables bauxites. Le géologue Koert a conseillé leur exploitation sur place comme minerai d'aluminium. L'énergie électrique à produire serait fournie par les chutes Credner, qui ne sont qu'à 18 kilomètres. M. Koert pensait que, si l'on abaissait de moitié le prix du fret du Togo à Hambourg, lequel est de 30 marks par tonne, ces bauxites pourraient concurrencer celles de France.
Le Mono est navigable, pour de petites embarcations, aux basses eaux, jusqu'à Tokpli, efy pendant la saison fluvieuse, jusqu'à Togodo. Des chemins conduisent de Anecho à Awewe, de Anecho
à Tokpli, et de Nouatcha à Tetetou et à Sagada. Le gouvernement allemand avait commencé, au départ de Anecho, la construction d'une route qui s'arrête à Anfoi. La plaine méridionale est traversée par les deux chemins de fer de pénétration. Faute d'eau permanente, il a fallu creuser des puits et établir des réservoirs le long de ces lignes. Le gouvernement avait prévu la création d'un chemin de fer. dit de l'huile, afin d'exploiter la forêt de palmiers de la vallée du Mono. On sait qu'en 1911 le gouverneur général, M. Ponty, craignant de voir cette richesse tomber entièrement sous la dépendance du chemin de fer allemand projeté, proposa de construire, au Dahomey, un embranchement de 50 kilomètres, destiné à desservir cette région.
La région montagneuse du Centre.
La zone des hautes terres du Togo continue le soulèvement des monts Akouapim, que perce la Volta en amont de Kpong. Ce soulèvement est composé principalement de micaschistes et de quartzites. Large d'une quinzaine de kilomètres seulement, dans l'Agonie, où un sommet culmine à près de 1.000 mètres, ce socle de hautes terres s'élargit jusqu'à occuper 60 kilomètres à la latitude d'Atakpame. Au delà, fortement échancré, à l'Est, par l'érosion, tandis qu'il est bordé, à l'Ouest, par une falaise rectiligne, le plateau, dont l'altitude maxima, à l'Ouest d'Atakpame, est de 875 mètres, se rétrécit, s'abaisse et se fragmente. Le soulèvement principal est accompagné d'avant-chaînes, dans le pays de Bouem (massif de Kounja, à l'Ouest de la vallée du Daji (845) et à l'Ouest de Bismarckbourg. Au Sud-Est s'élève le massif isolé de l'Agou, formé de gneiss. Le sommet est le point le plus élevé du Togo (1.025 mètres). Des gise-
ments de fer, près de Akpafou et de Santrokofi, dans la haute vallée du Daji, sont exploités par les indigènes, au moyen de puits, ayant jusqu'à 40 mètres de profondeur ; mais l'extraction en est trop coûteuse pour devenir rémunératrice. Le graphite se trouve dans les monts Agome.
La région montagneuse est plus arrosée que la plaine. A Misahôhe (altitude 478 mètres), on a constaté une hauteur moyenne des pluies de 1.530 millimètres (Lomé : 624). Cette hauteur a atteint 2.554 millimètres en 1893, et 2.579 millimètres en 1910, ces deux années ayant été exceptionnellement pluvieuses. Les vallées de l'Agome et de l'Agou sont beaucoup plus riches en eau que les régions basses ; la foret a été ici, en grande partie conservée ; elle défiait la destruction , dans les gorges inaccessibles et sur les versants abrupts. Les terres alluviales, déposées à la base des montagnes, constituent le sol le plus fertile du Togo. Les palmiers à huile couvrent les bords des rivières, jusque dans le pays de Bouem. Le caoutchouc provient de la région comprise entre 6°50 et 9°. Les districts à caoutchouc sont le pays Adèle, Atyouti et Akposso, joints au pays de Bouem. Pendant longtemps, on se borna à exploiter les lianes landolphia ; mais, depuis plusieurs, années, les indigènes ont saigné toutes sortes d'arbres et de lianes, et de qualité inférieure. Seuls, les habitants du pays de Bouem savent pratiquer habilement cette opération. La plus grande partie du caoutchouc récolté est dirigée sur la Côte d'Or anglaise ; le reste est transporté à Lomé. La râûe a tellement dévasté ces contrées que le gouvernement a chargé un planteur, expérimenté en cette matière, de planter des arbres à caoutchouc dans les circonscriptions de Bo, Atyouti, Adèle, Tribou, Kebou et Akposso. Le pays Adèle est aussi une région d'élevage. Le coton, qui croît à l'état sauvage, dans la brousse, réussit particulièrement
sur les pentes de l'Agonie et de l'Agou. Dans le district de Misahôhe, la surface cultivée en coton a diminué au bénéfice du palmier et, surtout, du cacao. Les parties montagneuses du district sont celles qui conviennent le mieux au cacaoyer. Les indigènes ont imité ce qu'ils avaient vu faire dans la Côte d'Or anglaise, où des milliers de nègres du Togo travaillent sur les plantations. Le gouvernement qui, d'abord, avait vu avec déplaisir la forêt reculer pour céder la place aux cacaoyers, a fini par s'intéresser à cette culture et à Ta diriger de façon rationnelle. Seulement, le sol s'épuisera vite, si on ne le fertilise pas au moyen d'engrais.
La première prise de possession militaire de la région montagneuse par les Allemands fut la création, en 1888, par le médecin militaire docteur Wolf, de la station de Bismarckbourg, dans l'Adèle, à 250 kilomètres de la côte, à l'altitude de 715 mètres, et sur la vieille route des caravanes qui menait de Tokpli, sur le Mono, dans la vallée de la Volta. En 1890, le lieutenant Herold s'installa à Misahôhe, dans les monts Agome. Le district fut organisé en 1900. Deux ans plus tard était fondée la Compagnie du Togo. Cette compagnie commerciale, désireuse d'acquérir des terres pour y créer des plantations, fit choix delà contrée qui offraitles meilleures chances de succès : le massif de l'Agou. Elle se rendit propriétaire de 14.000 hectares, près des villages de Gadjaetde Nyambo, auxquels s'ajoutèrent 4.000 hectares le long du chemin de fer de Atakpame. En 1907, elle fonda la Compagnie des plantations de l'Agou, qui a son siège principal à Tafie, et cultive le palmier, le caoutchouc, le cacaoyer. En 1910, la Compagnie mère céda l'exploitation de la moitié de son domaine à une seconde filiale, la Compagnie de plantations du Togo.
La station de Misahôhe commande le col im-
portant auquel les Allemands ont donné le nom du major von François. Le gouverneur von Puttkamer, voulant détourner au profit de la colonie le commerce qui prenait la voie de l'Ouest et de la Volta, fit construire la route carrossable de Lomé à Misahôhe, et au delà. De Jo au col François, elle s'élève de 257 mètres, pour une distance de 5 kilomètres, seulement. Du col, la route descend et se divise en deux branches, l'une vers Kpandou et l'autre vers Kete. Tout le district de Misahôhe est sillonné de bonnes routes plantées de cocotiers. En 1906 fut achevé le chemin de fer qui s'arrête à Palime (122 kilomètres de Lomé) à l'altitude de 230 mètres, soit 248 mètres au-dessous de Misahôhe. Le projet primitif comportait le prolongement de cette ligne, vers le Nord-Est, jusqu'à Atakpame, parallèlement à la route qui longe le pied des montagnes, et traverse des contrées fertiles. Le gouvernement préféra le tracé direct de Lomé à Atakpame, afin de desservir Nouatcha, qui forme comme une oasis, dans la plaine déserte séparant les deux villes. Ce chemin de fer, long de 175 kilomètres, a été inauguré en 1911.
Atakpame est la plus importante agglomération humaine du Togo, après Lomé. La ville était, autrefois, située à l'Est du Mono. Les habitants, chassés par les Dahoméens et refoulés à l'Ouest, vinrent s'établirsurles dernières terrasses du pays Akposso (altitude 380 mètres), et bâtirent une ville fortifiée quatre fois aussi grande que la ville actuelle. Les Dahoméens réussirent à s'en emparer et emmenèrent tout le bétail ; mais ils furent vaincus à leur tour. Depuis qu'ils ont conquis leur sécurité, les habitants d'Atakpame ont essaimé sur les pentes de la montagne et dans la plaine, et ont créé une trentaine de villages, dont plus de moitié sont aussi peuplés que la localité principale. C'étaient, autrefois, de grands chasseurs d'éléphants. Atakpame fournissait aussi
beaucoup de caoutchouc. Le pays a perdu de son importance à cet égard ; mais, par contre, il occupe le premier rang au Togo pour la production du coton. Àtakpame communique, par une route, avecTetetou. La distance jusqu'à Togodo, c'est-àdire jusqu'au Mono navigable, est de 100 kilomètres environ. L'année dernière, quand la colonie fut occupée par les troupes alliées, les Allemands firent de Atakpame le réduit de la défense. Les combats heureux, livrés par nos soldats sur les deux branches de la rivière Amu, au Nord de Glei (août 1914), décidèrent la prise de la ville.
Les parties montagneuses du district de Misahohe et les riches plaines de Kpandou sont privées de communications, par rail, avec la côte. Le programme des voies ferrées à construire comportait, en même temps que la « ligne de l'huile », une Westbahn, destinée à desservir toute cette région sud-occidentale. Le projet le plus simple consistait à doubler d'un chemin de fer la route passant par le col François.
La plaine Oti-Volta.
La zone des hautes terres limite, du côté de l'Est, le vaste domaine hydrographique de la Yolta. Les pays de la rive gauche de ce fleuve sont le débouché naturel du Togo central et occidental. La plupart des anciennes routes de caravanes s'acheminaient vers la Volta, et vers la ville de Salaga. La capitale du Gondja, située au carrefour des voies venant du Mossi, du Dagomba, de l'Adèle, avait, il y a un demi-siècle, une grande importance, comme rendez-vous des marchands haoussas. Cette importance avait été révélée, pour la première fois, en 1876, par un Français, Bonnat, qui avait été auparavant retenu prisonnier, pen-
dant cinq ans, par les Achantis. « Le marché de Salaga, écrivait-il, offre le tableau le plus vivant et le plus extraordinaire que j'aie jamais vu en Afrique. » Le capitaine Bingereutune impression moins favorable, quand il arriva à Salaga, le 8 octobre 1888. Il croyait trouver un centre commercial comparable à Médine. Salaga lui parut inférieure à Bobo-Djoulassou, à Djenné ou à Kong, pour le chiffre d'affaires qui s'y traitaient. Cependant, depuis le voyage de Bonnat, Salaga attirait l'attention des commerçants européens. Placiers, missionnaires, et explorateurs s'y succédaient. Au premier rang des articles de provenance européenne, apportés sur le marché, figurait Yéléphanten gin. On y voyait aussi de la vaisselle et faïence peinte, des fusils et des pièces de calicot écru, marquées Deutsche Faktorei J. K. Vietor ou Basel Mission Factory. Le voyageur allemand, Krause, avait passé à deux reprises en 1885-1887 à Salaga, préparant le terrain pour une action politique. Le capitaine Binger y trouva les traces de l'expédition du major von François, lequel avait conclu avec le sultan de Salaga un contrat d'amitié. Cependant, l'explorateur français avait vainement cherché à savoir par qui l'autorité était exercée à Salaga. Chaque quartier obéissait au plus ancien musulman, et avait son propre imam. « Je crois cependant, écrivait Binger, que Salaga dépend du chef de Pambi, ou Kwambi, gros village situé à 4 kilomètres dans le Sud-Est, qui exerce, en outre, son autorité sur quelques autres petits villages des environs. Ce monarque a près de lui trois ou quatre soldats indigènes anglais, dont la compagnie est à Kpandou. Le rôle de ces militaires ne m'a pas paru bien défini. » Quoi qu'il en soit, le gouvernement allemand ne songea nullement à se prévaloir du traité en question, puisqu'il souscrivit, la même année, en 1888, à la convention qui neutralisait les terri-
toires de la haute Volta. Aux termes de cet accord « une ligne conventionnelle devait être tirée le long du parallèle passant par l'embouchure de la rivière Daka (ou Laka ou Kulukpene). Les deux gouvernements anglais et allemand s'engagent mutuellement à considérer les territoires situés au Nord de cette ligne, dans les limites marquées sur la carte annexée mais non publiée, comme un terrain neutre et à s'abstenir de chercher à acquérir, dans ce territoire, soit un protectorat, soit une influence exclusive. » Tandis que les Anglais empêchaient ainsi les Allemands d'annexer une partie du pays de la Volta supérieure, le gouverneur de la Côte d'Or passait des traités de protectorat avec le pays de Bouem, et le pays Agotime, à l'Ouest de ïowe. A la suite du Dr Wolf, le major von François fit un second voyage à Salaga, en 1889, puis le capitaine Kling y vint chercher à organiser une expédition au Mossi ; il eut toutes les peines du monde à recruter des porteurs, car les Anglais contrecarrèrent ses efforts; il retourna à Bismarckbourg,parBimbila, après avoir recueilli des renseignements intéressants sur la valeur commerciale des contrées traversées. L'Angleterre se prêta, en 1890, à un accord, pour la délimitation des territoires situés au Sud de confluent du Daka; les pays de Bouem et de Agotime furent attribués à l'Allemagne. La limite entre le Togoland et la Côte d'Or fut formée par une ligne coupant le territoire de Krepi, de telle façon que la partie Nord avec Kpandourevînt à l'Allemagne, et la partie Sud avec Peki, à l'Angleterre. Celle-ci avait ainsi le littoral. Les Allemands, ayant résolu de prendre pied militairement dans la vallée de la Volta, le lieutenant Doering fonda, en 1894, la station de Kete, appelée à remplacer Bismarckbourg. Kete, située près de la Volta, et non loin de l'Oti, à une demi-lieue au Nord de la ville fétichiste de Kratji, était une
colonie haoussa. Les marchands musulmans, qui s'y étaient établis, avaient le dessein de supplanter Salaga. C'est de là que partit, en septembre 1894, l'expédition du Dr Gruner. Cet explorateur conclut avec le sultan du Salaga un traité de commerce. Une grande partie du trafic soudanais se dirigeait alors vers le Togo, évitant le territoire des Achantis, qui fermaient les routes descendant du Nord. Quand les Anglais eurent fait la conquête de ce pays (1895-1896), ils se montrèrent disposés à procéder au partage de la zone neutre. L'arrangement de novembre 1899 céda aux Allemands le Yendi, mais que devait-on entendre par : Etat de Yendi? Pour les Anglais, c'était la ville seule et sa banlieue ; pour les Allemands, c'était tout le Dagomba. Ce pays était divisé en un grand nombre de petites confédérations, ayant chacune un naba, plus ou moins indépendant du Yendi. Les travaux de la commission mixte aboutirent à l'arrangement de juin 1904; le Dagomba fut coupé en deux par la ligne de démarcation; ce fut une grande déception pour les Allemands qui, depuis 1888, avaient toujours espéré que la Volta formerait, dans tout son cours, leur frontière occidentale. Des deux grandes voies commerciales conduisant de la boucle du Niger à Salaga, les Allemands obtenaient celle de Yendi à Bimbila, tandis que les Anglais possédaient entièrement celle de Gambakha.
Dans cette région de transit qu'est la plaine Oti- Volta, la suppression du commerce des esclaves a détruit le principal élément de l'ancienne activité économique. Pour cette cause, le mouvement des échanges diminua considérablement à Yendi comme à Salaga. Avant 1899, au temps de la zone neutre, de grands dépôts de sel avaient été établis à Kete, par des marchands noirs,, sujets britanniques. Salaga hérita de ce commerce. Kete expédie le caoutchouc provenant du pays
Adèle. Le coton était cultivé, avant l'arrivée des Européens, notamment clans le Dagomba. L'administration allemande a fait établir des plantations à Kete, qui possédait un jardin d'essais. Les riverains de la Volta se sont mis de plus en plus à pratiquer cette culture. Le principal produit de Dagomba est le beurre de karité. Cet arbre y est très répandu, tandis que le palmier y fait absolument défaut. Dans le Dagomba et le Konkomba, le sol, presque plat ou faiblement ondulé, est formé d'alluvions sablo-argileuses recouvrant des gisements de micaschiste. Un quart du territoire devient,au temps des pluies, un marais incultivable, un autre quart est rebelle à la culture, à cause de sa nature caillouteuse.
L'Oti, au cours extrêmement sinueux, est navigable, pendant la moitié de l'année à peu près, pour les bateaux à fond plat. Le Daka ne peut porter que des canots, dans son cours inférieur, et tout au plus jusqu'au 9°. La Volta est, à la hauteur de Saiaga, un beau fleuve large de 350 mètres, qui coule entre des rives boisées. A Akouamou, à 100 kilomètres de la mer, il traverse la chaîne côtière, par une gorge, où sa largeur est réduite à 25 mètres. Extraordinairement variable, dans son débit, embarrassée par une succession de rapides, rendue difficilement accessible, en venant de la mer, à cause de la barre, la Volta se prête mal au rôle d'une voie commerciale. Les bateaux calant près de 2 mètres peuvent remonter, pendant cinq mois, à 90 kilomètres de l'embouchure, c'est-à-dire vers Kpong, qui est à 70 kilomètres environ en aval du point ou la Volta cesse de former la frontière du Togo. Dans la section où elle borne la colonie, il existait entre les deux rives une convention douanière anglo-allemande; les produits anglais étaient exempts de taxe, à l'entrée dans le Togo, et, réciproquement, les produits allemands ne payaient aucun droit en
pénétrant en terre britannique. Le drainage du trafic, au bénéfice de la Côte d'Or anglaise, sera grandement facilité le jour où sera achevé le chemin de fer, dit du cacao, qui mettra Kpong en relation directe par rail avec le port d'Akkra.
Le Togo septentrional.
La plaine du Mono, au Nord du 8e degré est, partout, à un niveau dépassant 250 mètres, plus élevé que le niveau de la plaine Oti-Volta. C'est, proprement, une pénéplaine. Les roches qui la constituent sont d'âge plus ancien que les formations géologiques de la partie occidentale. En beaucoup d'endroits, le sol est parsemé de blocs de quartz, gros comme la tête. La présence de For a été constatée, en 1907, par le géologue Koert, dans des filons de quartz, à l'Est de Agbandi, et aussi dans les sables du Mono, au Nord de cette localité. Sur de grandes surfaces, la plaine est couverte d'eau, pendant la saison pluvieuse, mais, sauf quelques mares, toute cette eau disparaît quand arrive la sécheresse. A cette époque, le Mono lui-même se réduit à des ruisseaux, au milieu des sables, et des masses de limon; en certains endroits, où le lit tout entier est rempli par les alluvions, il coule souterrainement ; ailleurs, il n'est plus qu'un chapelet de mares presque stagnantes; mais, même au plus fort de la sécheresse, il peut toujours fournir de l'eau, pour peu qu'on creuse le lil en des endroits convenablement choisis. La plaine du haut Mono renferme de véritables déserts que traversent seuls les chasseurs indigènes. La steppe ne fait place aux cultures que dans le voisinage des villages.
La zone des plateaux se morcelé, au Nord, en massifs distincts. Ces soulèvements présentent, dans la région de Bassari, la forme de ballons.
Au Nord-Est de Sokode (altitude 410 mètres), s'élève le massif de Koronga (825 mètres); entre la plaine de Tim et la plaine du Kara se dresse un haut plateau de quartz, profondément entaillé, au pied ou sur les étages duquel sont les villes de Aledjo-Kadara, au Sud, Dako, Bafito (altitude 515 mètres), et Soudou au Nord. L'altitude maxima dépasse 800 mètres. Le Transkara est presque entièrement un pays montagneux, avec les bombements du Losso, du pays Kaboure (775 mètres) et du Tamberma, lesquels se continuent dans la chaîne de l'Atacora. A une trentaine de kilomètres au Nord-Ouest de Bassari, à Banyeli, sont les gisements de fer les plus importants du Togo. On évalue à 20 millions de tonnes la quantité de minerai. Des traces de plomb, de cuivre pyriteux et d'or ont été relevées, soit auprès de Sokode, soit, surtout, dans le massif Soudou-Dako. La région montagneuse est assez bien arrosée (en moyenne 1.300 millimètres de pluie), mais le Togo septentrional n'a, comme on l'a dit, qu'une seule saison pluvieuse.
Le Kara, qui draine les eaux du pays Kaboure et le Koumaga, venu du Tamberma, sont l'un et l'autre des affluents de l'Oti. Le haut bassin de cette rivière est une vaste plaine, sans aucun relief, entièrement submergée durant la période humide. Au Nord-Ouest de Sansanne-Mangou, la capitale du Tchokossi (altitude 140 mètres), s'élèvent les monts de Moba (de 250 à 500 mètres), qui appartiennent au domaine hydrographique de la Volta-Blanche.
Dans le temps où ils cherchaient à étendre leurs possessions dans le bassin de la Volta, à Tencontre des Anglais, les Allemands du Togo tentèrent de pousser leur hinterland jusqu'au moyen Niger, dont ils nous auraient interdit Taccès. Le traité de 1885 avait, en effet, laissé leur frontière ouverte, au Nord du 9e degré. En cette
année, le Dr Krause s'était rendu de Salaga dans le Mossi. En 1888, le capitaine von François voulut suivre le même itinéraire. Le capitaine Binger, arrivé à Ouagadougou, se proposait de gagner Say sur le Niger ou, au besoin, de raccorder ses travaux à ceux de Barth, quand il se vit refuser par le naba Sanom la permission de continuer sa route vers l'Est. Il attribua cette décision inattendue à l'annonce de l'arrivée prochaine d'une autre mission européenne, d'une forte expédition militaire, croyait-on, dont il eût formé l'avant-garde. Cette mission était celle du major von François. Elle arriva à Gambakha, mais ne put dépasser le Gourma. En même temps, leDr Wolf pénétrait par le Tchaudjo, dans le Borgou occidental; mais il mourut de la fièvre à Ndali. Son projet fut repris par le capitaine Kling. Ce dernier conçut le dessein de s'avancer dans le Mossi, déjà visité par Binger et par le Dr Crozat, et de se rabattre ensuite sur les derrières du Dahomey, de façon à nous encercler. Il atteignit les limites du Mossi; mais les troubles, survenus dans ce pays, et, aussi, les attaques des indigènes l'obligèrent à renoncer à son entreprise. A cette date, la conquête par nos armes du Dahomey allait nous permettre d'agir, à notre tour, vigoureusement, dans le Borgou. 11 était temps, car ce pays était l'objectif de l'expédition anglaise du capitaine Lugard et de l'expédition allemande du Dr Grimer et du lieutenant de Garnap. Le gouvernement allemand avait contribué pour 20,000 marks aux frais de cette expédition ; le reste des fonds nécessaires avait été fourni par les cercles coloniaux. L'occupation militaire de Bassari par le lieutenant Doering devait servir d'appui à l'entreprise. Le gouverneur du Dahomey, M. Ballot, ayant fondé Carnotville, envoya à Nikki le commandait Decœur. Le roi des Baribas, libre de tout engagement envers les Anglais, contrairement aux affirma-
tions de la Compagnie du Niger, se plaça sous le protectorat de la France, et nous autorisa à entretenir, dans sa capitale, un résident avec une escorte (26 novembre 1894). De Nikki,le commandant Decœur gagna Sansanne-Mangou (6 janvier 1895). 11 y trouva une convention de commerce et d'amitié, obtenue par le mulâtre anglais Fergusson, envoyé jadis par les autorités de la Côte d'Or. Respectant ce vague traité, le commandant poursuivit jusqu'à Fada N'Gourma, et, là, conclut avec le roi du Gourma, un traité en bonne forme, alors que le lieutenant de Carnap, qui le suivait, faisait signer au chef Pâma, vassal du roi de Gourma, un traité écrit en arabe. A la suite du commandant Decœur, les lieutenants Baud et Vermeersch s'étaient mis en route pour couper l'arrière-pays du Togo et débouchera la Côte d'Ivoire. En présence d'une garnison française, ils firent un arrangement politique avec le roi de Bafilo (avril 1895), puis se dirigèrent sur Fada-N'Gourma, en passant par Sansanne. Nos troupes occupèrent Kaba, Dako, Ssemere, Kirikiri. M. Alby avait traité avec Sansanne; le contrat stipulait une rente annuelle au roi ; le premier terme lui en fut remis par le lieutenant Baud. Pendant ce temps, les lieutenants Voulet et Chanoine, venant de l'Ouest, marchaient vers le Mossi. Le 1er septembre 1896, ils occupaient Ouagadougou. En février de l'année suivante, les deux missions françaises opéraient leur jonction §. Tigla, dans le Mossi, consolidant définitivement notre situation dans le Soudan, et brisant la poussée allemande vers le Niger. Seulement, en août 1896, le Dr Gruner, qui déclarait que les traités français étaient des chiffons de papier, et prétendait avoir conclu un traité avec le chef de Kankanchari, soi-disant vrai souverain du Gourma, avait fait occuper Sansanne, pendant que le lieutenant von Seefried installait un poste à Balilo. Quand fut signée la convention
de Paris du 23 juillet 1897, les Allemands invoquant la priorité du traité avec Sansanne, revendiquèrent et obtinrent le Tchokossi. L'attribution du territoire du Dje-Gando et de Pougnoa a été réglée définitivement en 1911 : le premier fut alors cédé à l'Allemagne et le second à la France.
Le Togo septentrional forme les districts de Mangou-Yendi, et de Sokode-Bassari. Ce dernier com prend une partie du Dagomba et du Konkomba. On évalue sa population à 300.000 habitants ainsi répartis : cercle de Tchaudjo (Sokode) : 90.000 pour 13.500 kilomètres carrés, soit 15 hectares par tête d'indigène; cercle de Bassari : 26.000 habitants pour 2.500 kilomètres carrés (9 hect. 6) ; cercle du Dagomba : 10.000 habitants pour 2.700 kilomètres carrés (27 hectares) ; cercle du Konkomba : 11.000 habitants pour 1.250 kilomètres carrés (11 hect. 4); cercle du Transkara : 163.000 habitants pour 3,000 kilomètres carrés (1 hect. 84). On voit que dans cette dernière région, la population est relativement très dense.
Le caoutchouc sauvage (manihot Glaziovii) se rencontre dans la zone des hauts plateaux, entre Bismarckbourg etFasan, et, aussi, près de Aledjo- Kadara. Le palmier à huile est absent dans le Transkara septentrional et dans les steppes inhabitées au Sud de Sokode. On le trouve dans les vallées du massif de Koronga et de la chaîne Soudou- Dako, de même que dans le Losso et le pays Kaboure, mais seulement à l'état de bosquets clairsemés, qui ne gênent aucunement les cultures. Dans le reste des cercles de Tchaudjo et de Bassari, le palmier croît, de-ci, de-là, sur les rives des cours d'eau, négligé par les indigènes. On évalue à un demi-million le nombre des palmiers pour toute l'étendue du district. Il n'y a nulle part de plantations systématiquement entreprises, sauf de timides essais dans le Kaboure. Le karité est partout répandu ; il vient naturelle-
ment, et résiste aux incendies de brousse. Lecapok est également abondant, notamment sur les bords du Mono, dans le Losso et le Kabouré méridional.
Le cercle de Tchaudjo se compose, pour moitié, de terrains pierreux, ou de steppes désertes. Dans celui de Bassari, le bon sol cultivable n'occupe qu'un cinquième de la superficie. La proportion est renversée dans le Transkara, où un quart seulement est formé de terrains caillouteux, le reste offrant un limon très riche. Aussi l'agriculture y est-elle très prospère. La vie agricole est intense dans le pays kaboure. Les habitants, autrefois très belliqueux, et qui, en 1900, massacraient encore tous les étrangers pénétrant chez eux, sont devenus des cultivateurs très appliqués, se servant d'engrais, pratiquant l'irrigation et utilisant le moindre coin de terre. Ils habitent des maisons étagées sur les versants des collines. Toute cette contrée a comme un air de campagne européenne. Les Tchamba, les Ssara et les Tanberma sont aussi de bons agriculteurs. La station de Sokode a cherché à développer la culture du coton et à obtenir des produits ayant une valeur marchande ; mais les essais tentés avec des semences diverses, en vue de trouver une espèce appropriée au sol et au climat, n'avaient pas donné des résultats satisfaisants.
Les districts de Mangou-Yendi et de Sokode-Bassari sont aussi des régions d'élevage. Un dénombrement, d'ailleurs incomplet, fait en 1909, évaluait à près de 23.000 le nombre des têtes de gros bétail, dans le second de ces districts. L'élevage est l'occupation propre des Foulbés, qui sont établis dans le Tchaudjo depuis plus d'un demisiècle, et dans le Transkara, depuis une dizaine d'années, au plus. Une lente immigration foulbé se poursuit ici, venant de l'Est.- Les indigènes pourraient apprendre d'eux à soigner convena-
blement le bétail; mais les Foulbés ne se soucient pas déjouer le rôle d'éducateurs; à l'égard des habitants du Transkara, considérés comme très inférieurs à eux, ils affectent des manières méprisantes. Dans les pays Agoulou et Bafilo, les indigènes, qui s'occupent d'élevage, se font appeler Foulbés, quoiqu'ils soient des Tchaudjos; ils ont appris à fabriquer du beurre et du fromage. Le beurre est utilisé au Tchaudjo, par les hommes comme graisse à enduire le corps, et, par les femmes, comme pommade pour la chevelure. Le nombre des chevaux dans le district de Sokode- Bassari était, en 1909, de 1.500 environ. L'élevage est, de beaucoup, la principale ressource, dans le district de Mangou-Yendi.
Une partie des habitants se livre au commerce, mais sans préjudice de l'agriculture ; il est rare de voir des commerçants qui ne soient pas, en même temps, cultivateurs. Un certain nombre d'indigènes émigré à la Côte d'Or, attirés qu'ils sont par les salaires élevés payés aux ouvriers.
Le Togo septentrional a, sur le reste de la colonie, l'avantage de posséder un climat sain et une population de un demi-million d'habitants, laborieux, en général, pratiquant à la fois l'agriculture et l'élevage, et capables de fournir aux entreprises européennes une main-d'œuvre abondante ; mais ce qui a fait, jusqu'ici, sa grande infériorité, c'est l'insuffisance des moyens de transport. La plaine Oti-Volta est tout entière parcourue par le chemin des caravanes menant du Sokoto et du Mossi au pays Achanti et au port d'Akkra. C'est à sa situation sur cette voie que Sansanne doit son importance comme marché. Ici, comme à Yendi et à Kete, le commerce est presque entièrement accaparé par les trafiquants musulmans. Ceux-ci échangent, en partie, les bœufs et les moutons du Mossi contre la noix de kola du pays Achanti. Les relations entre les pays
de la boucle du Niger et la côte, par le Togo, prennent donc la direction du Sud-Ouest au détriment de la région orientale, où les porteurs font défaut. La route de Lomé à Atakpame s'arrête, au Nord, à Bafilo et à Bassari. Les frais de transport sont tels que, dans le district de Sokode-Bassari, le capok est le seul produit végétal dont la vente au dehors soit rémunératrice. Aussi peut-on appliquer justement au Togo septentrional le jugement porté, il y a quelques années, sur la colonie entière, par l'auteur d'une enquête économique, à savoir que ce pays est dans un état léthargique, qui fait penser à la Belle au bois dormant. Le réveil économique ne peut se produire que par l'action d'un chemin de fer. L'administration allemande a fait étudier le tracé de la ligne d'Atakpame à Bassari (247 kilomètres), mais l'exécution devait avoir lieu seulement après celle de la ligne de l'huile et de la Westbahn. L'œuvre projetée, à entreprendre ensuite, consistait à étendre la culture du capok, du karité, du riz, des arachides, et à s'occuper activement de l'élevage, en combattant les maladies du bétail et en améliorant les races, par le croisement. En attendant la construction du chemin de fer, le gouvernement, craignant de provoquer un soulèvement de la population islamisée, a jugé prudent d'interdire l'accès des districts Nord aux commerçants européens, comme aux missionnaires. A l'exception de Sokode, où se trouve une factorerie de la Compagnie allemande du Togo, le commerce allemand n'est représenté dans aucune des villes du Togo septentrional et occidental. L'action économique allemande est, en fait, limitée à la plaine méridionale et à la zone montagneuse du centre, lesquelles sont, présentement, les parties du Togo qui ont le plus de valeur.