‹ Tolstoï et DostoïewskyChapitre 13 sur 43 · TOLSTOÏ : LA PENSÉE DE LA MORT · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ : LA PENSÉE DE LA MORT

ne faisons pas des choses mortes ! Revêtons-les, au contraire, de vie, de chair et de sang-. « Le Verbe s'est fait Chair pour habiter parmi nous. » « Qui ne mange point de ma chair et ne boit point de mon sang-, dit la parole divine, n'aura point la vie éternelle. » Tout cela est encore bien peu compris, et pourtant Gœthe, en relevant la sainteté des choses terrestres, en montrant l'essence incorruptible de ce qui est sujet à la corruption, a su répondre à Çakya-Mouni et à l'Ecclésiaste dont la « vanité des vanités », l'aspiration au Nirvana, l'horreur de tout ce qui périt, le frisson désespéré devant la corruptibilité universelle paraissent à Tolstoï la plus haute expression de ses propres sentiments, tels qu'il les expose dans sa Confession.

Certes, l'antiquité hellénique, aussi bien que Gœthe, cet hellène des temps modernes, aimaient la terre et ses Joies au moins autant que le roi Salomon et que Tolstoï lui-même. Cependant, la peur de la mort ne les troubla jamais dans la jouissance de la vie. Bien au contraire, l'abîme et les ténèbres ne faisaient qu'en accroître pour eux le charme. Ainsi le noir du velours rehausse les feux du diamant.

La tragédie, qui est une contemplation profonde et hardie des côtés les plus ténébreux de la destinée humaine, naquit au moment où la civilisation grecque jetait son plus vif éclat. Le désespoir d'Œdipe est certes plus immense que celui de l'Ecclésiaste. Le spectacle, pourtant, se déroulant en face du Parthénon, de l'édifice le plus radieux qu'ait jamais construit la main de l'homme, sur un théâtre dédié à Dionysos, dieu du vin et de la joie, n'inspirait au peuple le plus heureux de la terre que le sentiment de défi dont parle Nietzsche et que le Faust de Gœthe provoque aussi bien que leProméthée

d'Escbvle, défi à la vie et à ses mystères, à la mort et à ses terreurs.

La peur démesurée des ténèbres sépulcrales, la conscience trop nette de la corruptibilité et du néant des choses terrestres, est le premier signe auquel on s'aperçoit que la source divine d'une civilisation est tarie ou empoi sonnée, que sa force de vie a cessé.

A première vue, le désespoir de Sophocle et celui de Salomon se ressemblent. En réalité ce sont deux pôles opposés. L'un marque un commencement, l'autre une fin. Ce qui m'étonne, dans le Lalitavistara de Bouddha tout comme dans YEcclésiaste de Salomon, ce n'est pas la voix de l'esprit qui naît, c'est la voix de la chair qui se meurt. La fatigue de vivre, le tœdiam vitœ et la satiété épicurienne qui causèrent la décadence de Rome, tout cela est absolument étranger à l'esprit comme à la chair delà Grèce antique. Il n'y a là, au fond, qu'un matérialisme sénile, propre à une culture avant perdu tout élément spirituel et divin. La vérité est que le pur christianisme envisage la vie avec tout autant de confiance que le pur hellénisme. Ni l'un ni l'autre ne craignent la mort, tous deux sachant transformer les choses passagères en choses éternelles. Que demain les lys des champs se fanent et soient consumés, les enfants de Dieu ne s'en réjouiront pas moins aujourd'hui de ce que « le roi Salomon, dans toute sa magnificence, n'était point vêtu comme l'un d'eux ».Le sourire de François d'Assise, chantant un hymne au soleil après les affres de la vision d'Alverne, ressemble au sourire de Sophocle chantant un hymne à Dionysos, dieu du vin et de la joie, après les tragiques épouvantes d'Œdipe. Ici et là, c'est une sérénité d'enfant, c'est le calme de la sagesse suprême. Ceux-là seuls qui se sont arrêtés à mi-chemin, qui n'appartiennent plus au

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