TOLSTOÏ I LA PENSEE DE LA MORT 2J
passé et pas encore à l'avenir, qui ont quitté un Lord et ne sont pas encore armés à l'autre, « se perdent », selon la parole de Goethe, « dans la contemplation du néant terrestre ». Un efïroi démesuré est toujours un signe de satiété ou d'impuissance religieuses.
Dans Enfance, Tolstoï décrit les impressions d'un enfant devant la mort de sa mère. L'enfant la regarde,, étendue dans son cercueil :
Je ne pouvais croire que ce fût son visage. Je l'examinais avec une intensité croissante et, peu à peu, je distinguai les traits connus et aimés. Je frissonnais d'épouvante en mé convainquant que c'était elle. Mais pourquoi donc ces yeux fermés et si caves ? Pourquoi cette terrible pâleur et, à l'une des joues, cette tache noire sous la peau devenue transparente?
... L'office des morls était fini. Sur le visage découvert de la défunte tous, à la file, à l'exception de nous autres, venaient s'incliner et déposer un baiser. L'une des dernières qui s'approcha était UDe paysanne tenant par la main une jolie petite fille de cinq ans, qu'elle avaitamenée là Dieu sait pourquoi. Ace moment je laissai tomber mon mouchoir trempé de larmes, et m'inclinai pour le ramasser. Maisà peine m'étais-je baissé que j'entendis un cri d'épouvante tel que, dussé-je vivre cent ans, je ne l'oublierai jamais. Chaque fois que je m'en souviens, un frisson glacé me parcourt des pieds à la tête. Je levai la tête et vis la paysanne perchée sur un tabouret, maintenant avec peine la petite fille qui agitait ses menottes, rejetait en arrière sa petite face convulsée de peur, les yeux fixés sur le visage de la défunte, et continuait à pousser des cris terribles d'une voix qui n'avait rien d'humain. Je poussai moi-même un cri plus épouvantable encore, je crois, que celui qui m'avait frappé, et me précipitai d'un bond hors de la chambre.
On peut dire que ce cri a toujours retenti, depuis lors,, dans les écrits de Tolstoï. Il a rempli de son épouvante l'âme de toute une génération. Si nous avons aujourd'hui de la mort une peur honteuse, comme jamais encore l'humanité n'en avait ressenti, si nous sommes pris
devantelle d'un frisson glacé qui nous traverse le corps et lame, qui nous fig-e le sang1 dans les veines, si nous éprouvons le sentiment de Dante à la vue des pêcheurs pris dans les glaces du lac infernal, — « je fus alors saisi d'un grand frisson, il me saisit encore quand je le revois en pensée », — tout cela, c'est à Tolstoï que nous le devons en grande partie.
Tolstoï avait perdu sa mère à l'âg-e de trois ans. Ce n'est donc pas un souvenir personnel qu'il retrace dans cette pag-e à' Enfance. Mais le réalisme effrayant, presque cynique, presque répug-nant, qui remplit ce récit nous montre bien qu'il s'agit là d'un sentiment très particulier, qui s'est éveillé en lui avec la conscience même, et, depuis, ne l'a jamais quitté.
Voici ce qu'il écrivait à Feth, en pleine virilité, dans tout l'épanouissement de sa vie consciente. La lettre est du 17 octobre 1860. Elle est datée d'Hyères, où il avait vu mourir son frère Nicolas :
Il est mort le 20 septembre, littéralement dans mes bras. Jamais» dans toute ma vie, je n'ai ressenti impression pareille. Il avait bien raison : rien n'est pire que la mort ; et, si l'on pense que c'est l'inévitable fin de tout ce qui vit, il faut reconnaître aussi que rien n'est pire que la vie. A quoi bon tant d'efforts, puisque, en fin de compte, il ne reste rien de ce qui fut Nicolas Nicolaiévitch Tolstoï? Il n'a jamais dit qu'il sentait l'imminence de la mort, mais je sais parfaitement qu'il la suivait pas à pas, et savait on ne peut mieux combien il lui restait à vivre. Quelques minutes avant sa mort, il s'assoupit, puis, tout à coup, il tressauta, et murmura avec effroi : « Qu'est-ce que c'est? » 77 avait va son passage au néant. Mais, s'il ne trouva pas, lui, à quoi s'accrocher, que trouverai je, moi? Rien, à plus forte raison.
Ce qui frappe le plus, dans cette lettre, si étonnante, si effrayante même de sincérité, c'est son brutal et cyni-