TOLSTOÏ ! I A PENSEE DE LA MORT 2Q
que matérialisme, où la chair seule parle, où il n'y a pas la plus petite place pour l'âme. Pas d'hésitation, pas d 'interrogation possible, pas le moindre doute, pas même de mystère •: « La mort est un passag-e au néant. » Et c'est tout. Rien qu'une épouvante sans fruit et sans issue, un esprit de destruction insensée, tarissant les sources mêmes de la vie. Ainsi parlaient les hérétiques judaïsants, ces nihilistes russes du xve siècle : « Qui est dans le royaume des cieux? Qu'est donc ce nouvel avèriement? Qu'est donc cette résurrection des morts ? Il n'y a rien de tout cela. Quelqu'un est-il mort? il n'a vécu que jusqu'à cet endroit, et voilà tout ! » Ou bien encore on croit entendre Y oncle Yérochka : « Je mourrai : l'herbe poussera sur ma tombe... » C'est la barrière sans issue, c'est « le grand vide russe ».
Ying-t-cinq ans plus tard, on retrouve le même sentiment de peur instinctive et animale dans la Mort d'Yvan Ylitch :
« Il demeura de nouveau seul à seule avec <?//#. En tête à tête avec elle. Et il n'y avait que faire d'elle. Il n'y avait qu'à la reg-arder, et à se sentir envahi par le froid.»
Nous connaissons Tolstoï comme un homme plein de courag'e , d'intrépidité physiques. Les balles sifflant autour de lui au quatrième bastion de Sébastopol lui causaient une sorte de jouissance. Il trouvait plaisir à vaincre la peur de la mort par une exubérance de vie. Et certes, la mort ne l'effrayait pas non plus devant le loup enrag-é qu'il abattit clans la forêt de Piatigwsk, ni devant l'ourse traquée qui, se retournant, lui laboura le crâne, « si bien que des lambeaux de chair pendaient devant ses yeux et que la neig"e, tout autour, était rou°re de sang-, comme après un mouton ég-orgé ». Lui, cependant, dég-ag-é, bondissait sur ses pieds et, tout tremblant ,
sans souci de ses blessures, criait, en proie à l'ivresse de la chasse : « Où est l'ours? Où a-t-il passé? »
Il ne s'agit donc pas, chez Tolstoï, de poltronnerie phy sique. Sa peur de la mort, cette peur qui touche parfois à la pusillanimité, a des racines plus profondes, plongeant jusqu'à son être intime. Et, malgré ce qu'elle contient d'animal, si nous remontons à sa source première, nous lui reconnaissons un caractère abstrait, en quelque sorte métaphysique.
On recule involontairement devant ces trous noirs qui se rencontrent dans les écrits de Tolstoï, reflétant l'état de son âme, à côté de passages où l'amour de la vie s'épanouit dans tout son éclat. On dirait de ces marécages décevants, couverts d'une luxuriante verdure, où le pied ne peut s'aventurer sans que le terrain s'effondre et ensevelisse l'imprudent qui s'est laissé séduire par leur aspect trompeur.
Quel est donc ce cheveu à peine visible qui fait tout à coup sauter de leur axe les rouages de la machine et transforme l'harmonie en chaos ? Quelle est cette geutte amère qui empoisonne l'âme de Tolstoï ?
Nous l'avons vu se plaindre de la manie ratiocinante qui, dès l'enfance, « ternissait chez lui la fraîcheur du sentiment et la clarté de l'esprit». Alors déjà elle déterminait en lui une peur maladive de la mort qui, tantôt, dans un mouvement d'ascétisme bouddhique, lui mettait à la main le fouet du flagellant, tantôt, dans un accès de sage insouciance imitant celle du roi Salomon, l'éloignait de ses leçons, qu'il abandonnait pour des pains d'épices au miel. A l'en croire, la faute en aurait été à « une conscience intellectuelle développée à l'excès ». Si, cependant, on examine la chose de plus près, on arrive à un résultat tout différent. Assurément, il y a dispro-
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portion et déséquilibre entre le côté conscient et le côté inconscient de son développement moral. Mais ce déséquélibre ne provient pas d'une prépondérance du premier de ces deux éléments sur le second. La force consciente, que le génie de Gœthe, par exemple, possédait à un bien plus haut degré que celui de Tolstoï, loin de déranger l'harmonie de la vie intellectuelle et morale du poète allemand, ne faisait que contribuer à la développer. Non, ce qui a dévié, ce qui a vicié le développement moral et le développement religieux de Tolstoï ce n'est pas une pléthore, c'est, au contraire, dans une large mesure, un manque de plénitude de son être conscient. Cette conscience est excessivement tendue, aiguë, ou tout au moins aiguisée, mais elle n'embrasse pas, elle ne pénètre pas tout. La lumière, très vive, n'est pas celle du soleil, remplissant l'atmosphère ; c'est celle d'un phare, venant éclairer du dehors la surface des eaux. Cette conscience-phare a beau projeter au loin d'éclatants rayons : au delà de leur atteinte s'étend l'ombre de la vie inconsciente. Et ce qui est encore plus grave, c'est que ces deux vies, la consciente et l'inconsciente, se sont développées non seulement séparément, mais encore en sens contraire, en sorte qu'il y a toujours eu deux hommes en lui, dont l'un aurait voulu désirer quelque chose que l'autre ne désirait pas. Cette divergence, cette scission intérieure, est comme la fêlure d'une cloche qui, d'abord imperceptible, se creuse toujours davantage. Le son de l'airain en est faussé, et, plus il a de force, de puissance, plus la stridence de cette fêlure agace, obsède, énerve.
Léon Tolstoï connut la peur de la mort bien avant le moment où elle le conduisit presque jusqu'au suicide. La fin de son frère Nicolas est de quinze ans plus ancienne. Il se crut, à cette époque, atteint du même mal,
la phtisie, qui avait emporté son frère. Sentant une douleur continue à la poitrine et au côté, il entreprit, dans la steppe, une cure de koumiss, et les symptômes disparurent. Il n'en était pas encore aux crises intellectuelles et morales. La force, l'exubérance, l'ivresse de la vie suffisaient à dissiper le malaise. Comme Léon Tolstoï sous les obus de Sébastopol Olénine, à l'idée de la mort, sent en lui la présence du Dieu tout-puissant de la jeunesse.
Tolstoï a beau attribuer à des causes morales la crise décisive qui se produisit en lui à l'approche de la soixantaine, il semble bien que le corps y ait joué un rôle, tout comme dans les accès qui l'avaient précédée. Qu'on en juge par la façon dont le sentiment du déclin se trouve décrit dans ces pages de la Confession où Tolstoï nous parle de la crise suprême : «Vint un moment où je sentis ma croissance s'arrêter, où le développement cessa, et où commença l'affaiblissement. Mes muscles se détendaient, mes dents tombaient. »
C'est la plainte très charnelle du vieil Anacréon ; et ce sont aussi les réflexions du Lévine à' Anna Karénine, à la mort de son frère Nicolas, mort si semblable à celle de Nicolas Tolstoï.
Il alluma la bougie, se leva sans bruit, et alla tout doucement se mirer dans la glace. Ses cheveux commençaient à grisonner aux tempes. Il ouvrit la bouche. Ses molaires se cariaient déjà. Il découvrit ses bras musculeux. Ils n'avaient, il est vrai, rien perdu de leur force, mais Nicolas aussi, cet homme qui râlait à côté de lui, avec ce qui lui restait de poumons, Nicolas avait, au demeurant, le corps sain.
« Que veulent dire ces mots : la vie s'écoule? écrivait Tolstoï en 1894. La vie s'écoule, cela veut dire : les cheveux tombent, les dents se gâtent, les rides se creusent, l'haleine devient mauvaise. Avant même de finir, tout