‹ Tolstoï et DostoïewskyChapitre 16 sur 43 · TOLSTOÏ : LA PENSÉE DE LA MORT · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ : LA PENSÉE DE LA MORT

devient affreux, dégoûtant, la peau se macule de bavures rouges et blanches et exhale une sueur fétide. Où retrouver tout ce que j'ai perdu? Où est la beauté? Et la beauté c'est tout. Quand elle n'est plus, il n'y a plus rien. Il n'y a plus de vie. »

Par la même lettre où la comtesse Sophie Andréievna annonce à son frère le changement survenu dans les dispositions de son mari, « devenu un chrétien ferme et sincère », nous apprenons qu'à cette époque « il grisonnait, baissait de santé, et s'affaissait d'humeur ».

A travers toute son existence, nous remarquons ce constant parallèle entre son état moral et le flux ou le reflux de ses forces physiques. Cheveux grisonnants, rides, carie des dents, ankylose des muscles, tout cela correspond bien exactement aux crises qu'il nous décrit. En même temps, la scission entre sa vie consciente et sa vie inconsciente s'accentue de plus en plus. La fissure se creuse jusqu'à devenir ce gouffre béant dont il parle dans sa Confession.

Pour comble d'horreur, dit-il dans la Mort d'Ivan Ilitch, elle (la mort) l'attirait non pour l'obliger à un acte quelconque, mais simplement pour qu'il la regardât, pour qu'il la regardât face à face, sans rien faire, en proie à un indicible tourment. Pour échappera cet état, il cherchait d'autres consolations, d'autres voiles, et il en trouvait, mais ce n'étaient que des moments de répit. Sans se déchirer, les voiles devenaient de plus en plus transparents, comme si elle eût tout pénétré, sans qu'on put lai opposer aucun obstacle.

Et l'épouvante finit par devenir telle que Léon Tolstoï nous dit qu'il songea « à y échapper par la balle ou par la corde ».

Tertullien affirme que « l'âme humaine est chrétienne de sa nature ». Il me semble bien que certaines âmes naissent païennes, et que l'âme de Tolstoï est de celles-

là. Si sa nature consciente était aussi profonde que sa nature inconsciente, il n'aurait ni peur ni honte de son âme païenne, il comprendrait qu'elle vient de source divine. Il trouverait sa foi et son Dieu dans un amour sans bornes et sans crainte de soi-même, tout comme ceux dont l'âme est née chrétienne trouvent les leurs dans une abnégation et un esprit de sacrifice également sans limites.

Mais, étant donnée l'incompatibilité qui règne entre ses deux êtres, le conscient et l'inconscient, il ne lui restait qu'à soumettre le premier au second, ce qu'il fit dans la première moitié de sa vie, ou le second au premier, ce qu'il essaya de faire dans la seconde. Dans ce dernier Cas, il devait nécessairement en venir à considérer tout amour de soi, toute vie et tout développement d'une individualité isolée, comme quelque chose d'animal, de charnel et, par conséquent, de pernicieux, de mauvais, de diabolique, demandant à être aboli et dont la destruction est un souverain bien. Il se décida donc à haïr et à perdre définitivement son âme, afin de la sauver. Au moment où il écrivait la Confession, il croyait avoir atteint son but. Il se juge moins dans cet écrit qu'il n'y juge les autres. « Je me pris en haine, » dit-il ouvertement, « et dès lors tout devint clair pour moi. »

Mais trois ou quatre ans plus tard, ce qui était clair commença à se troubler et à s'obscurcir de nouveau. Et lorsque, en 1882, à la suite d'une visite à l'asile de nuit de Lapinsk, pendant le recensement de Moscou, il engage ses amis à se jeter dans une œuvre chrétienne de bienfaisance qui devait sauver Moscou d'abord, puis la Russie, puis l'humanité entière, on voit que sa conscience est inquiète. Dans le style tendu, tourmenté, de son appel, on entend la fêlure de la cloche. Tolstoï parle un langage qui ne lui est pas familier. C'est presque celui des pro-

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