TOLSTOÏ I LA PENSÉE DE LA MORT
clamations que Rostopchine affichait sur les murs de Moscou à l'approche de Napoléon : «Allons, frères, serrons nos rangs et marchons en imbéciles, en moujiks, en chrétiens, en peuple, tous à la fois : voyons si l'obstacle ne cédera pas ! »
En récoltant de l'argent pour les pauvres, en exposant son plan à ses amis, il remarquait chez eux une sorte de malaise : « Ils avaient l'air gênés, gênés surtout pour moi, pour les sottises que je disais et dont on ne pouvait affirmer directement que ce fussent des sottises. On eût dit qu'une cause extérieure obligeât l'auditoire à acquiescer à ma sottise. » Il eut encore ce sentiment après un discours qu'il avait prononcé à l'Hôtel de Ville . Pendant qu'il causait avec les directeurs du recensement, il lisait clairement dans leurs jeux : « Voyons ! par respect pour toi, nous avons passé l'éponge sur tes sottises, et voici que tu recommences à patauger ! »
A la fin, un simple calcul d'arithmétique lui prouva l'absurdité delà bienfaisance privée. Un samedi soir qu'il sciait du bois en compagnie du menuisier Sémène, il vit celui-ci tendre une pièce de trois copecks à un vieillard qui mendiait près du pont de Dorogomil, et lui demander deux copecks de reste. Puis, comme le vieillard n'avait qu'un copeck de monnaie, Sémène, après un moment d'hésitation, ôta sa casquette, se signa, et lui laissa le tout. Or Sémène, Tolstoï le savait, ne possédait que 6 roubles 5o copecks d'économies. Pour donner autant que lui, en proportion, Tolstoï, dont la fortune se montait à 600.000 roubles, aurait donc dû en offrir 100.000 au mendiant et continuer son chemin, en causant tranquillement de la vie des ouvriers dans les fabriques, et du prix de la viande au marché. Ou plutôt, pour en arriver là, pour être dans le vrai, comme Sémène, il aurait dû donner les
600.000 tout entiers et rester pauvre lui-même. Alors seulement il aurait réussi à faire le bien, si peu que ce fût. Et ainsi il fut confirmé dans l'intuition qui lui était venue dès le premier moment, le moment où il s'était trouvé en présence des gens transis et affamés qui affluaient à l'asile de nuit ; et c'est à savoir qu'il n'avait pas, qu'il n'avait certainement pas le droit de vivre comme il vivait. C'était là l'unique vérité.
« Je suis un parasite énervé et impuissant..., un misérable ver rongeant l'arbre dont je voudrais faciliter la croissance. »
Et voilà une ère nouvelle, une nouvelle régénérescence! Convaincu qu'à l'époque où il écrivait sa Confession il n'avait ni appris « à se haïr lui-même », ni « trouvé la vérité comme il le croyait, ni même commencé à la chercher », il se dit que, cette fois, la lumière était faite définitivement, irrévocablement. La vérité était simple à réaliser : pour entrer dans le royaume de Dieu, « il suffisait à l'homme de ne désirer ni terre ni argent ». La propriété, ce mal qui perd le monde, « n'était pas », il en avait la certitude, « une loi fatale, volonté de Dieu ou nécessité historique : c'était un simple préjugé, nullement puissant, nullement redoutable, mais, au contraire, faible et inconsistant. . . aussi facile à détruire qu'une misérable toile d'araignée. »
Il résolut alors de remplir le commandement du Christ, de quitter tout, maison, terres et famille, de distribuer ses 600 . 000 roubles, et de se vouer à la pauvreté afin d'acquérir le droit défaire du bien.
Jusqu'à quel point il y réussit, dans quelle mesure il renonça vraiment à la propriété et arriva à détruire « la misérable toile d'araignée » : tel sera maintenant le sujet de notre investigation.