‹ Tolstoï et DostoïewskyChapitre 18 sur 43 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« On pourrait croire, » dit Behrs dans les Souvenirs qu'il consacre à son beau-frère, « que je me suis appliqué à taire tout ce qui paraîtrait préjudiciable à la renommée de Léon Nicolaïévitch. Il n'en est point ainsi, attendu que je n'ai rien à cacher. »

Paroles hardies, qui ne sauraient s'appliquer même à un saint. On sait la défaillance du plus fidèle parmi les disciples du Seigneur. Mais ce n'est pas une biographie, c'est une hagiographie qu'a écrite le frère de Sophie Andréievna. Ce qui surprend davantage, c'est d'entendre des paroles toutes semblables de la bouche de Tolstoï lui-même :« Je n'ai rien à taire de ce qui me concerne, » dit-il souvent à son entourage. « Que chacun sache tout ce que je fais! » De deux choses l'une : ou c'est la déclaration d'un véritable saint, ou c'est celle d'un homme qui a pour ses semblables le plus absolu mépris.

Il y a dans la vie de tout homme des moments particulièrement graves, où il donne la mesure exacte de ce qu'il est et de ce qu'il vaut. On dirait que le secret de toute sa vie s'y concentre et s'y dévoile, et qu'on a devant soi comme une coupe de son être intime, permettant d'en contempler les arcanes, conscientes ou inconscientes. A ces minutes, toute sa destinée ultérieure semble

se balancer sur le tranchant d'un glaive, prête à tomber d'un côté ou de l'autre. Tel fut, pour Tolstoï, l'instant où il résolut de distribuer ses biens. Par quel singulier prodige ses confidences, ses confessions, ses actes de repentir s'arrêtent-ils précisément à ce momentlà? Jusqu'ici nous pourrions suivre jour par jour tous les mouvements de son âme et de sa conscience. Tout à coup, les révélations s'arrêtent. Celui qui a tant parlé de lui-même se taît subitement et pour toujours, sans qu'on puisse dire que les actes, désormais, nous éclaireront, au lieu des paroles. Les actes ne font, au contraire, qu'augmenter la confusion. Pour ce qui est de la vie intérieure de Tolstoï, nous n'avons à ce sujet que de vagues indices : quelques rares paroles qu'on dirait échappées par hasard et saisies au vol par des témoins, qui ne les ont pas bien comprises et y ont suppléé par leurs propres observations. Il en résulte quelque chose de si imprévu et de si contradictoire que nous nous trouvons complètement déroutés. Ecoutons encore Behrs :

Léon Nicolaïévitch, raconte-t-il, me disait qu'ayant voulu se débarrasser de son avoir corn ne d'un mal qui pesait sur lui, il avait d'abord voulu se décharger de ce mal sur d'autres en distribuant ses biens, ce qui était un cercle vicieux. En outre, ce dessein avait engendré un autre mal :1a protestation énergique et le grand mécontentement de sa femme. Il lui avait alors proposé un transfert de sa propriété à son nom à elle, puis, sur son refus, il avait fait, toujours en vain, la même proposition à ses enfants.

Un autre témoin, M. Serguéienko, dans un livre intitulé Comment vit et travaille L. N. Tostoï, nous relate à son tour ce qui suit :

Un jour, rencontrant dans la rue un homme de sa connaissance, il appi'it que cet homme vivait en garçon, prenait

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ses repas où bon lui semblait, et pouvait, à chaque moment, s'isoler en plein Moscou comme dans une île déserte. « J'en conçus une envie dont j'ai vraiment conscience, » disait Tolstoï en souriant. « Pensez donc : voici un homme pouvant vivre comme il lui plaît, sans faire souffrir personne. En vérité, n'est-ce pas là le bonheur? »

Qu'est-ce à dire? Quelle est cette plaisanterie? Que signifie ce sourire où l'on distingue une amertume cachée?

Et voici un aveu encore plus étrange encore, on pourrait dire plus pénible à entendre :

« C'est parmi les hommes que je veux me chercher un ami. Il n'y a pas de femme qui puisse m'en tenir lieu. Pourquoi mentir à nos femmes en leur disant qu'elles sont nos meilleures amies? C'est toujours faux, n'est-ce pas? »

Etait-ce aussi une plaisanterie, accompagnée d'un sourire? Voilà donc ce que pense l'heureux père de famille en qui se reflète de nos jours l'image des patriarches bibliques, d'Abraham, d'Isaac, de Jacob ! Après trente-sept ans vécus en commimion d'âme avec sa femme, il finit, au déclin de ses jours, par envier la liberté du célibataire comme si sa vie de famille n'était qu'un secret esclavage ! Il laisse entendre à un homme qui lui est presque étrangerque sa femmene mérite pas à sesyeux lenom d'amie!

Et ce même témoin qui, tout à l'heure, célébrait le bonheur conjugal de Tolstoï, prend, quelques lignes plus loin, son air le plus détaché pour nous dire : « Us (Léon Nicolaïévitch et Sophie Andréievna) sont toutefois en désaccord quant à leur conception du monde. » Mais sa conception du monde, c'est ce que Tolstoï a de plus sacré ! Et, s'ils sont en désaccord sur ce point, en quoi s'accordent-ils donc?

Behrs est encore plus explicite au sujet des sentiments de Tolstoï régénéré à l'égard de sa femme :

Il y a maintenant une nuance d'exigence, de reproche, et même de mécontentement dans la façon dont Tolstoï se comporte vis-à-vis de sa femme. Il lui reproche de s'opposer à la distribution de ses biens, et d'élever ses enfants comme par le passé. De son côté, sa femme estime qu'elle est dans son droit et se plaint de cette manière d'être... Elle ressent à l'égard de cet enseignement et de ses suites une crainte et une répulsion invincibles. . . Il s'est même établi entre eux un ton de contradiction mutuelle, mêlé de plaintes l'un contre l'autre... Distribuer son bien à des étrangers, laisser ses enfants aller à la grâce de Dieu, quand personne d'autre ne veut en faire autant, ne lui semble pas seulement impossible : elle croit encore de son devoir de mère d'y mettre obstacle. . . En s'ouvrant à moi là-dessus,elle ajoutait, les larmes aux yeux : « La vie me devient bien difficile ! Jusqu'ici je n'étais qu'une aide, maintenant il me faut tout faire moi-même. Fortune et éducation des enfants, tous ces soins ne pèsent plus que sur moi. Et on me reproche encore de m'en occuper au lieu d'aller mendier! Refuserais-je donc de le suivre s'il ne s'agissait que de moi, si nous n'avions pas de petits enfants? Et lui, il oublie tout pour sa théorie. »

Enfin cet aveu, le plus incroyable de tous : Pour sauver le patrimoine de ses enfants, la femme de Léon Nicolaïévitch était prête à s'adresser aux autorités et à faire instituer une tutelle sur les biens de son mari.

Tolstoï mis en tutelle par sa femme! Quelle tragédie ! La vie russe de nos jours n'en eût pas offert de plus poignante, en tout cas la vie de Tolstoï lui-même. Or, de tout cela, il ne nous a pas dit un mot, lui dont toute l'existence n'avait été, jusque-là, qu'une longue confession et qui, aujourd'hui encore, affirme qu'il n'a rien à cacher à personne. Ces drames se déroulent, sourds et cruels, dans le coin de sa vie le plus obscur et le plus caché. Tout ce que nous en savons nous vient de quel-

ques observateurs fortuits, s'aclressant à de vaines curiosités.

Comment Tolstoï sortit-il, cependant, de cette tragédie? Eut-il le sentiment d'une nouvelle erreur dans l'évaluation de ses forces ? Comprit-il que ce préjugé de la propriété, qui lui semblait une faible ioile d'araignée, était, au contraire, le plus puissant des biens de la vie, plongeant jusque dans notre cœur, dans notre chair et dans notre sang-, racine profonde qu'on ne peut arracher de ce cœur sans que la chair se déchire et que le sang coule ? Comprit-il cette grande et terrible parole du Maître : « Les ennemis de l'homme ce sont ses proches » ?

Nous savons comment ont agi, dans des circonstances identiques, les héros chrétiens du passé. Saint François d'Assise, accusé devant l'évêque par son père Pietro Bernarclone de dilapider son bien en le distribuant aux pauvres, se dépouilla de tous ses vêtements jusqu'au dernier et les déposa avec son argent aux pieds de son père : « Jusqu'ici, disait-il, j'appelais Pietro Bernardone mon père. Désormais, désirant servir Dieu, je rends à cet homme tout ce que je tiens de lui et je dis : mon père n'est pas Pietro Bernardone, mais le Seigneur qui est aux cieux ».«Et,nu comme il était sorti du ventre de sa mère, il se jeta dans les bras du Christ, » ajoute la légende.

Ainsi fit le bienheureux Alexis, cher au peuple russe. Ainsi font encore de nos jours tous les grands confesseurs russes qui désirent remplir le précepte du Christ : (c Quiconque ne quitte pas en mon nom sa maison, son champ et ses enfants, n'est point digne de moi. »

Voici donc ce qui aurait dû se passer : le grand écrivain de la terre russe aurait dû se faire le grand ascète du peuple russe.

Le phénomène eût été unique dans l'histoire de notre

civilisation. La religion de Tolstoï aurait jeté un pont inattendu sur F abîme creusé par la réforme de Pierre entre nous et le peuple.

Ce n'est pas en vain que tous les yeux sont avidement fixés non seulement sur ce qu'écrit, mais encore et bien plus sur ce que fait Léon Tolstoï, sur les particularités les plus intimes de sa vie privée, domestique et familiale. Non, ce n'est pas de la vaine curiosité. Il y a là un intérêt si palpitant pour nous tous, pour tout l'avenir de notre civilisation, que nous ne saurions être arrêtés par la crainte de nous montrer indiscrets. N'a-t-il pas dit luimême : « Je n'ai rien à cacher à personne. Que chacun sache ce que je fais ! »

Que fait-il donc ?

« Ne voulant pas triompher de sa femme par la violence, )) dit Behrs, « il fit simplement abstraction de sa propriété, il renonça àsa fortune, et cessa d'en tirer profit, à cette exception près qu'il continua à vivre sous le toit de Yasnaïa Poliana ». A cette exception près! Voyons! Qu'est-ce à dire? Il suivit le précepte du Christ, qui est de quitter sa maison, son champ et ses enfants, « à cette exception près », qu'il ne les quitta point? Il se résolut à vivre sans feu ni lieu, après avoir distribué ses biens, « à cette exception près », qu'il ne s'en sépara point pour ne pas faire de peine à sa femme? Et de quelle violence s'agit-il? Assurément, le Christ ne prêchait pas la violence. Il n'exigeait pas qu'on enlevât le bien de sa femme et celui de ses enfants pour les distribuer aux pauvres. Ce qu'il exigeait, — et avec quelle clarté et quelle précision ! — c'était qu'à défaut de tout autre moyen de s'affranchir de sa propriété, on abandonnât, en même temps que sa maison, ses terres et ses biens, sa femme et ses enfants, qu'on prît sa croix et qu'on le

suivît, comprenant à fond cette parole : « les ennemis de l'homme ce sont ses proches. »

Mais, dira-t-on, tout cela est au-dessus des forces humaines ! C'est s'insurger contre sa propre chair et son propre sang. Gomme si toute la doctrine chrétienne, prise d'un certain côt/\du côté précisément d'où la prend Tolstoï, n'était pas une insurrection contre sa propre chair et son propre sang! Le Seigneur, il est vrai, ne trouvait pas la chose facile. Il n'a jamais proclamé que renoncer à sa propriété c'était « déchirer une faible toile d'araignée ». Il prévoyait bien que la propriété était, au contraire, le plus puissant des liens de la vie, plongeant jusque clans notre cœur, dans notre chair et dans notre sang, racine profonde qu'on ne peut arracher de ce cœur sans que la chair se déchire et que le sang coule. Il savait qu'on ne s'en affranchit qu'en rompant toutes les attaches de la nature, celles du sang et celles de l'amour, qu'en abandonnant, en même temps que sa fortune, père et mère, femme et enfants. De là l'infinie tristesse et l'infinie compassion du sourire qui accompagnait ces paroles : « En vérité, je vous le dis : il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. »

Ainsi parla le Maître. Gomment parle Léon Tolstoï? Il se tait, comme si ses actes devaient parler pour lui. On dirait qu'il n'y a là ni contradiction, ni tragédie d'aucune sorte, que, pour lui, tout continue à être clair, simple et facile. L'étrange légende, la vie de ce saint moderne répond pour lui. « Il tâche de fermer les yeux, » dit Anne Seuron, « et de s'absorber tout entier dans l'exécution de son programme de vie... Il ne veut pas voirl'argent,il évite de le toucher et n'en porte jamais sur soi. »

Enfin, il a si bien réussi à concilier la volonté de Dieu

avec celle de sa femme que cette dernière, nous apprend Behrs, « a fini par envisager avec plus de calme la doctrine de son mari. Elle s'y est habituée ». Voilà donc de quelle façon un chameau peut quand même passer par le trou d'une aiguille : il s'agit simplement « d'éviter le contact de l'argent », « de n'en iamais porter sur soi » et « de fermer les yeux » !

N'est-ce pas là une cruelle ironie? N'est-ce pas se moquer de nous, du Christ, et de soi-même? Et, lors même que tout cela aurait un sens aux yeux des hommes, il resterait à savoir ce qu'il en serait aux yeux de Dieu. Tolstoï a-t-il, oui ou non, suivi le principe du Christ? A-t-il, oui ou non, distribué son bien? Il n'y a pas de milieu : l'a-t-il fait ou ne l'a-t-il pas fait?

Nous ignorons ce qu'il en pense lui-même. Nous ne voyons pas sa vie intérieure. En revanche, sa vie extérieure nous est connue jusque dans ses plus menus détails. Braqués sans cesse sur sa maison, les yeux de lynx d'une nuée de reporters en ont fait une maison de verre.

Nous le voyons manger, boire, dormir, s'habiller, travailler, confectionner des chaussures et lire des livres. Peut-être ces détails, souvent caractéristiques, nous livreront-ils la clef secrète de sa conscience ? Mais non : il semblerait que, plus nous regardons, plus nous examinons., plus les choses, au lieu de s'éclairer, deviennent, troubles et confuses.

Les témoins mettent un soin tout particulier à décrire l'abondance qui règne au sein du ménage Tolstoï. C'est « l'idéal de la vieille maison seigneuriale russe, montée sur un pied ferme et solide ». Ainsi s'exprime un des visiteurs. On nous montre, au fond d'un jardin planté d'arbres séculaires, la petite maison à un étage, de la rue Dolt>o-Khamovnitcheskv. Autour d'elle tout est blanc

de givre. L'intérieur est avenant, gai, hospitalier, avec « on ne sait quoi de noble et de simple » . Large escalier, salons hauts et spacieux, un peu vides, dépourvus d'inutiles ornements. Vieux mobilier d'acajou, valet de chambre discret, en habit hoir, cravate blanche, venant à la rencontre du visiteur. On note que Tolstoï n'a jamais recours à ses services. Il fait sa chambre lui-même et va chercher l'eau à la citerne. Sa chambre de travail « rappelle celle de Pascal par sa simplicité ». C'est une petite chambre à plafond bas, que traverse un tuyau de poêle. « En 1880 », raconte M. Serguéienko, « on reconstruisit la maison ; mais Léon Nicolaïévitch ne voulut pas sacrifier son cabinet au dieu du luxe, disant à la comtesse que des travailleurs beaucoup plus utiles que lui sont réduits à des logis bien plus modestes». Peut-, être eût-il été plus juste de dire que peu de travailleurs jouissent d'une habitation comme celle dont il dispose. Il est vrai qu'on ne voit chez lui ni tableaux, ni tapis, ni bibelots d'aucune sorte. Mais chaque ouvrier de la plume sait que tous ces riens ne font que troubler la concentration de la pensée. Le tuyau de poêle n'a rien de bien gracieux, sans doute; mais c'est là une installation hygiénique faite d'après les conseils d'un de ses amis et « servant de ventilateur, avec l'aide d'une seule lampe, tout en aidant au chauffage ». Un air toujours pur , une température uniforme : que faut-il de plus ? Le plus grand avantage de cette chambre, c'est, toutefois, une absolue tranquillité. Lors de la reconstruction de la maison « elle était restée, pour ainsi dire, en l'air ». L'architecture du bâtiment en avait pâti, « mais le cabine! lui-même n'avait fait qu'y gagner au point de vue du calme et du silence qui y règne » . Les fenêtres donnent sur le jardin, et aucun bruit delà rue ne parvient jusque-

là. Ce réduit, éloigné de tout ce qui vit dans la maison, « dispose au recueillement et à la méditation ». Il faut connaître la vie contemplative pour apprécier ces bienheureuses conditions d'isolement et de calme silencieux, absolu. Que ne donnerait-on pour cela? C'est l'enchantement et la joie profonde, c'est l'unique luxe et l'unique délice du penseur, délice que rien ne saurait remplacer et qu'il est presque impossible de rencontrer dans nos grandes cités modernes. Combien toutes les bourgeoises recherches, tout l'américanisme de notre g'oût moderne, si grossier dans son raffinement, semblent mesquines et barbares en comparaison de ce véritable luxe !

Plus agréable encore et plus paisible est la chambre de Tolstoï à Yasnaïa Poliana. Cette résidence, entourée d'un parc silencieux, où conduisent des allées de bouleaux et de tilleuls séculaires, est un des plus charmants nids familiaux de la Russie centrale. La chambre a été disposée dans un ancien g-arde-meuble, au plancher non ciré, au plafond en voûte, aux épaisses murailles. Durant les plus fortes chaleurs, « il y fait frais comme dans une cave ». Des instruments divers, faux scie, bêche, lime et pince, lui donnent l'apparence fraîche, naïve , enfantine de la case de Robinson. Ces deux cabinets de travail, celui d'hiver et celui d'été, sont les cellules délicieusement simples et paisibles d'un moderne disciple d'Epicure sachant, comme personne, extraire de la vie du corps et de celle de l'esprit ses joies les plus pures et les plus innocentes, celles qui ne trahissent jamais.

Dans la maison tout est à l'avenant, tout se conforme, dans la mesure du possible, aux g-oûts délicats du maître, à son amour pour les raffinements delà simplicité. La comtesse Sophia Andréiewna lui évite avec soin tout ce qui , dans les détails de la vie, pourrait le froisser ou le trou-

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bler. « L'administration tout entière, si fastidieuse et si compliquée, repose entre ses mains ; elle n'a personne pour l'aider. » Cela n'empêche pas le plus grand ordre de régner dans le domaine. «Madame aime l'ordre passionnément, » disait le cocher des Tolstoï à M. Sergueïenko. » « Elle est infatigable, » ajoute ce dernier, « et apporte partout son énergie et son savoir-faire. Que les affaires l'éloignent pour quelques jours de Yasnaïa Poliana, et cette machine compliquée qu'on appelle la

maison commence à grincer et à accuser des fuites

C'est une remarquable maîtresse de maison, attentive, affable, hospitalière. On mange et on dort à Yasnaïa Poliana comme chez soi. »

La table est abondante. Les mets sont simples, mais exquis. Une nourriture à part, exclusivement végétale, y est servie à Tolstoï lui-même. Elle cause d'assez grands soucis à la comtesse, « qui considère le végétarisme comme une de ses croix domestiques, » tant il réclame de soins spéciaux et compliqués. Elle s'abstient toutefois de récriminer et se contente de veiller parfois ellemême à la confection de plats nouveaux, grâce auxquels la table végétarienne a fini par devenir à Yasnaïa-Poliana aussi succulente, aussi nutritive, et presque aussi variée que l'autre. Tolstoï ne saura peut-être jamais combien il exige de sa femme d'industrieuses recherches, d'art créateur, d'affectueuse attention et de patience infatigable. Il ne se rend point compte que, dans ces conditions, son régime végétal, si simple qu'il paraisse, constitue, en réalité, un luxe bien plus raffiné que le régime de viande ordinaire. Assurément, s'il était allémendier par les chemins où s'il s'était engagé comme journalier, suivant le conseil qu'il donnait à l'aîné de ses fils, il n'aurait pu observer si strictement sa règle

végétarienne. Peut-être même aurait-il été contraint, de temps en temps, à accepter de la chair d'animal, déchets de boucherie ou hareng- saur? Au lieu de cela il peut se délecter actuellement d'une soupe d'avoine, son mets favori, plus appétissante quêtant de savants potages préparés par des cuisiniers de marque aux ruineuses recettes. Le café d'orge au lait d'amandes est peut-être moins aromatique, mais combien plus sain, en revanche, que le pur moka! Mais le meilleur assaisonnement c'est encore la fatigue physique, la soif et la faim. Tolstoï se souvient de son Lévine dégustant Veau à la panade que lui versait le vieux faucheur :

— Allons, maître, goûtez de mon kvas ! C'est bon, hein ? disait le moujik en clignant de l'œil.

Et vraiment Lévine n'avait jamais bu de boisson pareille à cette eau chaude, émaillée d'herbe et ayant un petit goût de rouille qui venait du seau en fer blanc où elle était contenue... Le vieux émietta du pain dans la tasse, l'écrasa avec le manche de sa cuiller, versa de cette eau, coupa une nouvelle tranche de pain, y répandit une pincée de sel, et récita une prière en se tournant vers l'Orient.

— Allons, maître, goûtez de ma panade!

La panade était si bonne que Lévine renonça à aller dîner chez lui.

Voilà qui s'appelle savoir boire et manger ! Pas un des convives de Trimalcion, pas un gastronome moderne n'a jamais rêvé, dans sa satiété, voluptés pareilles à celles que s'offre sans cesse ce parfait épicurien.

Ses vêtements sont aussi simples que sa nourriture : et combien plus agréables, plus plaisants à porter que notre vilain costume étriqué, gênant pour le corps qu'il dégrade, contraire à notre nature, méprisé par le peuple russe et, en réalité, lugubrement ascétique ! Léon Nicolaïévitch porte une blouse ample et légère en été, et une

autre en hiver, faite en molleton gris très souple et très chaud. Elles sont d'une coupe particulière que pas un tailleur de Paris ou de Londres n'arriverait à imiter et dont seules Barbe, une vieille paysanne de Yasnaïa-Poliana, — et peut-être aussi la comtesse Sophie Andréievna, — possèdent le secret. Quant aux vêtements de dehors, caftans, touloupes, vestons fourrés, casquettes en peau de mouton, bottes à longues tiges, — tout cela n'est pas abandonné au hasard, mais artistement caculé de façon à braver toutes les intempéries, et si pratique et si commode que les personnes de la famille et les hôtes de Yasnaïa-Poliana l'empruntent souvent au maître de la maison. C'est le véritable costume d'un épicurien campagnard de nos climats du nord.

Tolstoï attache à ce vêtement une sorie de coquetterie originale. Jeune homme, il était vexé « "d'avoir la figure d'un simple paysan» : maintenant il en tire vanité. Il aime à raconter qu'on le prend, dans la rue ou chez des inconnus, pour un vrai moujik ou encore pour un vagabond.

— Ce qui prouve, ajoute-t-il,que l'aristocratisme n'est pas inscrit sur les visages.

Dans sa jeunesse, Tolstoï rêvait d'aiguillettes d'aidede-camp de l'Empereur et de croix de Saint- Georges. Aujourd'hui il recherche d'autres distinctions, plus conformes à l'esprit du temps. Mais qu'importe l'image, brillantes aiguillettes ou chaussures rapiécées, si le sentiment reste le même ? D'ailleurs, Tolstoï se fait illusion : l'aristocratisme est bien inscrit sur sa figure, et cela en traits ineffaçables. Sous le veston fourré du moujik se dessine l'homme du monde qu'il a toujours été. Peut-être même cette rude enveloppe la fait-elle mieux valoir, et lui ajoutet-elle un charme nouveau . Ainsi l'on voit parfois, en

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Orient, la matière la plus ordinaire servir à confection ner les plus merveilleux tissus. On l'y emploie à dessein, afin de mieux faire ressortir le luxe et l'éclat des fils d'or et de soie, dont les délicates broderies se dessinent sur ce fond gTossier .

Tolstoï a horreur des éd redons et des molles couchettes. Il n'y trouve qu'échauflement et fatigrie, et leur préfère la fraîcheur des coussins de cuir. Combien le sybarite, sur son lit de roses, où le pli d'une feuille l'empêche de dormir, aurait à envier au sage épicurien, qui se plaît sur sa couche dure et saine, et qui y trouve l'excellent sommeil dont jouit Léon Nicolaïévitch !

Le plus sensible et le plus sentimental parmi les enfants gâtés du xvme siècle, Jean-Jacques Rousseau, était touché aux larmes par l'odeur idyllique du fumier. Cette odeur charme également Tolstoï. « Un matin », raconte Anne Seuron, « il rentra déjeuner directement d'un champ qu'on venait de fumer. A cette époque nous avions à Yasnaïa-Poliana quelques visiteurs qui se plaisaient à aider le comte dans l'amendement de ses terres. Il fallut ouvrir toutes les portes et les fenêtres, sans quoi l'air eût été irrespirable. Le comte promenait sur nous tous un regard amusé et heureux. » Il aime aussi les parfums.Après unejournéede fenaison, rapporte Behrs,ilne manque jamais de plonger la main dans une meule pour en retirer une poignée de foin, qu'il flaire ensuite voluptueusement. « En été, il a toujours une fleur près de lui, uneseule,mais très parfumée. Tantôt il la tient en main, tantôt il la pose sur la table, ou bien encore il la passe à sa ceinture de cuir. ..Il faut voir avec quelle jouissance il l'approche de temps en temps de ses narines, en promenant autour de lui, sur son entourage, un regard d'une grâce étrange. » Il a également un goût très pro-

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nonce pour les essences françaises, et pour le linge parfumé. « La comtesse a toujours soin de mettre des sachets dans son armoire à linge. »

Ainsi Léon Tolstoï a découvert une façon nouvelle et on ne peut plus raffinée de rehausser le charme des aromates. Après l'odeur du fumier, le parfum des fleurs ou celui des essences semblent encore plus enivrants. Et nous assistons, en même temps, à une véritable union symbolique : sous le veston fourré du vieux paysan, un linge pénétré du voluptueux parfum de Chypre ou de l'odeur virginale des violettes de Parme.

Le joyeux sage qui, au centre d'Athènes, cultivait de ses mains un jardin minuscule, enseignant aux hommes à se contenter de peu et à ne croire à rien sur la terre comme aux cieux,si ce n'est au bonheur qu'on doit à un rayon de soleil, à une fleur, à quelques sarments flambant en hiver, à un peu d'eau puisée, en été, dans une coupe d'argile, l'admirable Epicure reconnaîtrait en Tolstoï son fidèle disciple, le seul peut-être qui survive, dans ce siècle barbareoù le confort américain, mélange d'efïémination et d'indigence, a fait oublier le vrai luxe de la vie. La comtesse Sophie Andréievna, qui a renoncé à contredire son mari au sujet de la distribution de ses biens, se contentant aujourd'hui de glisser avec un sourire rusé, tendre et maternel, quelques sachets dans l'armoire à linge de son mari, le seconde, fidèle et secrète complice, dans ce raffinement nouveau, original et malaisé.

Elle suit sans cesse son regard, — observe un des visiteurs. — Elle s'occupe de lui comme une bonne vigilante, — relate un autre, — et ne s'en sépare que pour très peu de temps... Connaissant à fond les habitudes de son mari, il lui suffit d'un coup d'œil, dès qu'il entre, pour juger de l'humeur où il se trouve et s'il est content de son travail. A-t-il besoin d'un

coup de main? Y a-t-il une copie à faire ? Elle quittera tout, immédiatement, si compliquée que soit sa besogne journalière. Et le soleil s'arrêterait dans sa course plutôt qu'elle manquerait d'être prête à l'heure donnée. Sans faute et sans retard , la copie soigneusement faite sera posée par elle sur la table de travail.

Après cela, Tolstoï aura beau paraître ingrat, prétendre qu'il n'a pas trouvé un ami dans sa femme, et ne pas même sentir son amour l'environner comme l'air qu'il respire : la seule récompense à laquelle elle prétende est d'avoir conscience qu'elle lui est indispensable, qu'elle l'a fait ce qu'il est, et que, sans elle, il ne pourrait vivre un seul jour. Et « la bonne vigilante » continue à dorloter, à bercer, à entourer de ses soins, de ses caresses et de ses gâteries, comme d'un filet indestructible, invisible et douillet, — « faible toile d'araignée », lui aussi, — cet enfant septuagénaire, toujours turbulent, et toujours incapable de se suffire à lui-même.

Peut-être cependant son cœur a-t-il un ver qui le ronge en secret ? Peut-être sa conscience tourmentée lui reprochet-elle de n'avoir pas accompli les préceptes du Seigneur? Peut-être, tandis que son corps se délecte, son âme estelle livrée à de mortelles angoisses? Dans la même lettre où Sophie Andréievna parle de son évolution vers le Christ, n'ajoute-t-elle pas « que ses cheveux ont grisonné, que son humeur s'est affaissée » ? Behrs aussi nous dit qu'en le revoyant après quelques années de séparation « il n'avait plus retrouvé la disposition gaie et communicative qu'il lui avait toujours connue ». « Son accueil grave, quoique plein de bonté, semblait indiquer que sa joie était grande, mais que tout autres étaient les joies véritables. »

Et pourtant, en y regardant de plus près, il est impos-

sible de prendre cet « affaissement » trop au sérieux. On est tenté de l'attribuera quelque indisposition passagère, à un de ces reflux périodiques de ses forces physiques qui correspondent si exactement à ses crises morales. C'est du moins ce que paraît indiquer le récit de Behrs. « Le jour même de mon arrivée », nous dit-il, « Léon Nicolaïévitch, s'apercevant sans doute du chagrin que me causait cette première impression, se mit, à notre grande joie à tous, à me plaisanter et, comme j'arpentais la chambre, me sauta inopinément sur les épaules. » Il suffit de cette gaminerie, bien inattendue en effet de la part d'un homme qui, tout à l'heure, laissait entendre que « tout autres étaient ses vraies joies », pour que le visiteur retrouvât en lui le vrai Tolstoï des anciens iours.

Non, la joie de vivre n'est point tarie en lui! Peut-être même, sur ses vieux jours, cette source inépuisable de joie éternellement enfantine jaillit-elle avec encore plus de force que dans sa jeunesse.

« Comment retracer l'esprit' plein de charme et de gaieté qui règne à Yasnaïa Poliana? » raconte un témoin oculaire. « Et c'est toujours Léon Nicolaïévitch qui en est la source... Je me souviens des parties de crocket. Petits et grands, tout le monde y prenait part. Elles commençaient d'ordinaire après le dîner et finissaient avec le jour. Pour moi c'était un vrai jeu de hasard, puisque j'avais Léon Nicolaïévitch pour partnaire... C'est une chance fort enviée des enfants, qui s'y succèdent tour à tour, heureux de tout ce qu'il invente pour les amuser... Nous avons, lui et moi, fourbus, vannés, faitensemble de la gymnastique, des parties de course, de quilles ou de cheval-fondu. » Il s'est écoulé quelques années depuis lors, mais M. Serguéienko nous assure que Tolstoï passe

encore des journées à jouer au tennis, et qu'il court et lutte de vitesse avec les enfants. C'est une fête perpétuelle, un retour à l'âge d'or. « Dans la maison des Tolstoï, » dit M. Serguéienko, « on a toujours le sentiment de tomber sur les préparatifs d'un spectacle de société occupant tout un parterre de jeunesse qui remplit l'air de sa bruyante animation. S'agit-il surtout d'un jeu qui demande du mouvement, de l'endurance et de l'adresse? Tolstoï se retourne à chaque instant pour le suivre des yeux. Il est d'âme avec les joueurs, prenant part à leurs victoires ou à leurs défaites, et souvent, n'y tenant plus, il finit par se mêler à eux, déployant un feu et une souplesse de muscles qui Tont envie aux plus jeunes. » Bref, c'est une fête, un jeu continuel, tantôt dans les champs, derrière une charrue, tantôt sur un plan de tennis, tantôt sur une prairie, la faux à la main. Un jour on déblaie dans la neige une piste pour les patineurs. Un autre, il s'agit de construire un poêle pour une bonne femme. Quelquefois Sophie Andréievna s'alarme en le voyant, à son âge, revenir d'une course de trente verstes à bicyclette : elle a tort, et les médecins avec elle. Quoi qu'ils en disent, il sent, lui, que cette tension musculaire continue, et qui peut même paraître excessive, cette gymnastique ou ce jeu incessant, plus amusant encore et plus agréable quand il l'appelle « travail », est indispensable à sa santé, à sa vie. — « Elle me fortifie, avoue-t-il lui-même, elle me donne un bon sommeil et une excellente disposition d'esprit. Elle me fait ressembler à un vrai cheval de travail: donnez-lui un peu de repos et de nourriture, et il retournera à l'ouvrage avec des forces nouvelles. »

Behrs parle d'un jeu imaginé par Tolstoï, à la joie enthousiaste des enfants. Il était intitulé « la cavalerie

des Numides » et consistait « en une course à travers toutes les chambres, que Léon Nicolaïévitch, bondissant subitement de sa place, exécutait d'un pied léger, le bras s agitant librement en l'air. D'un mouvement soudain et unanime, petits et grands suivaient son exemple.» Dans cet agile et vigoureux vieillard, qu'un élan soudain fait bondir comme un enfant à travers toutes les chambres de la maison, entraînant, dans son jeu, les jeunes et les vieux, je reconnais celui qui, parlant de soi, disait avec un sourire gaillard : « Je suis un joyeux confrère, aimant tout le monde : je suis l'oncle Yérochka. »

Puisant dans ses premiers souvenirs, obscurs et enchantés comme des rêves, dans ceux de sa lointaine enfance, de sa troisième ou quatrième année, Tolstoï nous parle d'une de ses plus douces et plus fortes impressions. On le baignait dans une grande auge et, pour la première fois, il « remarquait son corps et se mettait à l'aimer». « Mon attention se fixait sur mes côtes, qui se dessinaient sur ma poitrine; j'observais aussi l'auge sombre et lisse, les bras de la bonne, aux manches retroussées, l'eau remuée, chaude et fumante, le bruit qu'elle faisait, et j'appréciais surtout la sensation des bords humides et glissants de l'auge, pendant que j'y promenais mes petites mains. » On peut dire que, depuis l'âge de trois ans où il se mit c< à aimer son petit corps nu », cet amour mêlé de pitié ne le quitta jamais. Veut -on trouver l'origine première de ses sentiments et de sa pensée, le fond de sa nature même? Qu'on le cherche dans cette sensation pure et originelle de la vie de chair, dans cet amour de la chair ! Voici en quels termes la joyeuse conscience de la vie animale se trouve décrite par lui, dans un passage d'Anna Karénine où Vronsky attend sa maîtresse :

Ce sentiment fut si fort queVronsky sourit involontairement-

et laissant pendre ses jambes et les croisant l'une sur l'autre se prit à tâter son mollet souple et élastique, blessé dans sa chute de la veille. Rejetant son corps en arrière, il respira profondément à plusieurs reprises. Que c'est bon,oh ! que c'est bon ! se dit-il. Plusieurs fois déjà il avait eu la joyeuse conscience de son corps, mais jamais comme en ce moment il ne s'était aimé, il n'avait aimé ce corps.

Chez personne, je crois, cette pure joie causée par la vie charnelle, sentiment bien connu des anciens et qui, de nos jours, ne se conserve plus que chez les enfants, chezpersonne, dis-je, cette joie n'a trouvé une expression aussi franche, aussi primitive, aussi ingénument impudique que chez Léon Tolstoï. Et non seulement les années ne l'ont pas diminuée : elles l'ont, au contraire, accrue, clarifiée, pour ainsi dire précipitée. Comme un vin généreux, elle gagne en force avec l'âge. Le printemps de la vie de Tolstoï paraît sombre et orageux, en comparaison de cette saison d'or, de ce radieux automne. On peut lui appliquer les mots dont se servait un diplomate italien du xvie siècle en parlant de cet autre amant de la vie, de cet autre épicurien, Alexandre Borgia : « Il rajeunit en vieillissant. »

Tout en croyant se préparer à la mort, Tolstoï semble, en réalité, se préparer à l'immortalité terrestre.

« Que de visiteurs de toute espèce ont passé par cette petite maison de bois teinte en ocre foncé ! » dit avec complaisance M. Serguéienko. « Savants, écrivains, hommes d'Etat, hommes de finances, gouverneurs de provinces, sectaires, agriculteurs, sénateurs, étudiants, militaires, ouvriers de fabriques, paysans, correspondants de journaux de tout pays et de toutes nuances, etc., etc. Pas un jour d'hiver ne se passe sans que quelque nouveau personnage apparaisse dans la rue Dolgo-Khamovnitches-

kaia, sollicitant une entrevue avec le grand écrivain russe. Ouede gens lui ont apporté leurs hommages, leurs sympathies ! Que d'autres sont venus lui exposer leurs angoisses ou leurs plaintes ! Représentants de la jeunesse russe et française, Américains, Hollandais, Polonais, Anglais, la baronne Berthe de Suttner et un pieux brahmine des Indes, Tourg'uénieff mourant et le brigand Tchourkine, se tordant comme un animal blessé. » — (( On est heureux de constater son influence sur les autres, disait un jour Léon Nicolaiévitch, car elle vous prouve la réalité du feu qui est en vous. Il est réel, puisque d'autres s'y allument. »

Ces paroles rappellent un aveu fait il y a quelques années par Tolstoï à un autre interlocuteur :

— Je n'ai pas gagné d'épaulettes de général en servant dans l'artillerie. En revanche j'en ai gagné en littérature !

Il pourrait se vanter aujourd'hui d'en avoir gagné non seulement dans la littérature, mais dans le socialisme, démocratique, cette nouvelle religion qui se répand par le monde. L'avancement est encore plus enviable.

Et voilà comment il a su unir les jouissances de la chair les plus raffinées et les plus délicates à la plus délectable volupté de l'esprit, — à la gloire !

Mais que devient dans tout cela le précepte du Christ ? Où sont le renoncement, la distribution des biens, l'humilité, la pauvreté, exigés de ceux qui veulent entrer dans le royaume de Dieu? Où est le pont jeté sur l'abîme que la réforme de Pierre a creusé entre notre foi et la foi du peuple russe ? Où est « le grand écrivain de la terre russe » sous la figure d'un grand ascète ? Et qu'est devenu, hélas ! notre espoir d'un miracle illuminant l'histoire de notre civilisation? Oui, nous nous attendions à

voir cet homme riche entre tous non seulement en trésors delà chair, mais encore en trésors de l'âme, gagner vraiment sonpain à la sueur de son front, ou, pareil à Vlass, le mendiant, aller, tête nue et la chemise ouverte, après avoir tout distribué, tendre sa sébile par les chemins, afin d'y recueillir des offrandes pour la construction du grand temple inconnu, du grand temple russe et universel. Et nous voyons non point l'oncle Vlass, mais l'oncle Yérochka, le joyeux chasseur, le vieux païen. Ou bien encore nous assistons aux transformations d'un grand seigneur en quête de jouissances nouvelles, faites d'abstinence et de simplicité. Qu'a-t-il de commun, non point avec les quakers américains, « les correspondants de journaux de tous pays et de toutes nuances, » non point avec Berthe de Suttner et avec Paul Déroulède, non point avec les gouverneurs de province, les étudiants, les sénateurs, les hommes d'Etat, les hommes de finances, etc., etc., mais avec plus d'un qui, de nos jours encore, ne distribue pas seulement ses biens en paroles, qui, aujourd'hui encore, suit les traces du Maître, « traversant sa terre natale sous l'aspect d'un serviteur » ?

On reste interdit, en vérité, en entendant ce concert sympathique et unanime de louanges décernées par tous les narrateurs au nid bien tendre et bien chaud que se sont fait Léon Nicolaiévitch et Sophie Andréievna, sans que personne semble s'aviser de la contradiction qui règne entre les paroles et les actes de celui qui ne relève que contradictions dans toute la civilisation humaine ! Il ne vient à l'idée de personne qu'il vaut mieux parler de ces choses avec quelque précaution, de peur que le contentement et la satiété seigneuriales, peut-être même un peu bourgeoises, de cette bienséante et vertueuse

TOLSTOÏ I LA CONVERSION 5o,

famille, ne fassent faire des réflexions inattendues à ceux qui ont encore en mémoire les paroles suivantes de Tolstoï lui-même :

La digne et luxueuse aisance d'une seule de ces familles qu'on appelle vertueuses et bienséantes, et qui n'en consomment pas moins, chacune pour son propre usage, autant de journées de travail qu'il en faudrait pour nourrir des centaines d'hommes vivant dans la misère à côté d'elles, est plus corruptrice que mille stupides orgies de marchands, d'officiers, d'ouvriers adonnés à la boisson et à la débauche, et s'amusant, après boire, à briser les glaces et la vaisselle d'une taverne .

N'est-ce pas sa propre aisance digne et luxueuse, celle dont il jouit à Yasnaïa Poliana, que Tolstoï avait en vue quand il écrivait ces paroles ? Ou bien ne sont-ce là que des mots, si terribles qu'ils soient?

Un des naïfs auteurs de la légende tolstoïenne, celui qui nous apprend que le comte, tout en ayant renoncé à distribuer ses biens, s'abstient d'en jouir, «à cette exception près qu'il continue à vivre sous le toit de Yasnaïa Poliana, » ajoute, comme pour dissiper tout trouble et tout doute possible dans l'âme du lecteur : « Ils (les époux Tolstoï) distribuent aux pauvres deux ou trois mille roubles par an. »

Si l'on s'en tient à la proportion exacte que Tolstoï a établie lui-même, il y a bientôt vingt ans, et qui a si fort troublé sa conscience, on trouvera que cette somme eût équivalu à cette époque à deux ou trois copecks donnés par le menuisier Sémène. Aujourd'hui l'équivalence serait réduite à nn copeck, ou même à un demi-copeck : car la fortune de Léon Nicolaïévitch s'est très fort accrue, en ces derniers temps, et ne cesse de s'accroître, grâce au savoir-faire de la comtesse, qui, à ce que nous

apprend Anne Seuron «a fini, sur le conseil d'une de ses amies, par tirer profit elle-même des œuvres de son mari » .

Ses affaires vont si bien que, par envie, les anciens éditeurs tâchent d'y mettre entrave. Mais elle leur fait énergiquement la guerre. Le comte a, dans tout cela, une situation singulière. Ses convictions lui disent que l'argent est un mal, et engendre la corruption. Oui donne de l'argent donne du mal, dit-il. Et voici qu'aujourd'hui ses propres ouvrages se trouvent être une mine d'or! Tout d'abord, il ne voulait pas en entendre parler. Parlait-on de livres et d'argent, son visage prenait une expression de trouble et de souffrance. Mais la comtesse maintint énergiquement son point de vue, préocpée qu'elle était de l'avenir de ses enfants. La famille augmentant toujours et les dépenses grandissant, on ne pouvait s'en tenir au système de la gratuité.

Ce fut alors que Tolstoï «s'efforça de fermer les yeux » et « s'abîma tout entier dans l'accomplissement de son programme vital », dans « le parcours de ses quatre étapes ». Seulement, plus il mettait de persistance à dévoiler les contradictions de notre société bourgeoise, plus il s'évertuait à prêcher les enseignements du Christ, la distribution des biens, etc., plus les éditions publiées par Sophie Andréievna trouvaient de débit et lui rapportaient d'argent. Si bien que ce qui avait semblé menaçant pour la prospérité de la famille lui était, au contraire, souverainement profitable.

Un jour de l'année i8i3, raconte M. Serguéienko, le père de Léon Nicolaïévitch, revenant à l'armée après avoir, lors du blocus d'Erfurt, porté des dépêches à Saint-Pétersbourg, fut fait prisonnier avec son soldat d'ordonnance près du bourg de Saint-Auloy. Le soldat cacha prestement dans une de ses bottes tout l'or de son maître et ne se déchaussa pas tant que dura leur captivité. Il y gagna une plaie à la jambe, mais ne fit pas une seule fois mine de souffrir. Cela valut au comte Nicolas Ilitch de ne manquer de rien, une fois arrivé à Paris. Aussi garda-t-il un bon souvenir à son fidèle serviteur.

La centenaire Agathe, la vieille femme de charge de Yasnaïa Poliana, se souvient-elle encore de cet incident? Ce qu'elle n'aura pas oublié, en tout cas, c'est le poing serré de Nicolas Ilitch Tolstoï, du Nicolas Ilitch Rostojf de la Guerre et la Paix, disant : « Voilà comment il faut tenir le paysan ! » C'est cette même Agathe qui, parlant de l'enfance de Léon Nicolaïéwitch, déclare que a c'était un excellent enfant, mais faible de caractère ». Quand on lui parle des nouvelles fantaisies de son maître, elle se contente de sourire d'une façon étrange. Plus fin encore et plus rusé .est le sourire que j'ai vu sur les lèvres de Basile Sutaïeff , ce paysan de Tver qui prêche aussi la pauvreté évangélique, et qui est bien un des hommes les plus intelligents qu'ait produits le peuple russe. Il m'est arrivé de parler avec lui de Tolstoï, peu de temps après une visite que Léon Nicolaïévitch lui avait faite ; et maintenant, en revoyant son sourire, je me prends à penser qu'une expression du même genre doit se dessiner parfois sur le visage de Sophie Andréievna, depuis longtemps « réconciliée avec les enseignements de son mari ».

Oui, ils peuvent être tranquilles, les aïeux et bisaïeux, les aïeules et bisaïeules dont les portraits ornent les gais salons de Yasnaïa Poliana et qui tous ont cette expression soucieuse des vieux portraits qui semblent dire : « Pourvu que tout soit en ordre à la maison ! » Tout est en ordre à la maison. L'ancien train n'a point changé, il ne changera jamais. Les quatre étapes se sont trouvées moins terribles qu'elles n'en avaient l'air. Tandis que Léon Nicolaïévitch se repose après une course à bicyclette, ou après quelques travaux des champs, après une partie de tennis ou après la construction d'un poêle pour une bonne femme du village, la comtesse Sophie Andréievna

passe des nuits sans sommeil à corriger les épreuves de quelque nouvelle édition qui continuera à faire fructifier cet or dont une partie fut, jadis, conservée dans la botte du fidèle brosseur.

Et les visages des ancêtres sourient complaisamment dans leurs cadres ternis.

« Un jour, » dit Behrs, « Léon Nicolaïévitch vit arriver un paysan malade et ruiné qui venait lui demander un peu de bois, pour un hangar. Tolstoï m'invita à venir avec lui et nous allâmes ensemble abattre nous-mêmes quelques arbres dans la forêt de Yasnaïa Poliana, les équarrir, et les disposer sur une charrette traînée par le paysan. J'avoue que je travaillai avec entrain, avec joie, une joie inconnue jusque-là. Peut-être aussi étais-je simplement content de rendre service à un malheureux, c'est-à-dire à un homme vraiment éprouvé, malade et sans ressources. Le paysan se tenait à quelques pas de nous, dans une humble posture. Léon Nicolaiévitch, remarquant ma joie, me laissait exprès accomplir la besogne : et je fus presque seul à abattre tous les arbres désignés, comme s'il eût voulu m'initier ainsi à des sensations nouvelles. Le paysan parti, Léon Nicolaïévitch me dit : — Qui pourrait mettre en doute la nécessité d'un tel secours, et le plaisir qu'on y trouve? »

Assurément, personne n'en doute. D'où vient cependant qu'on se représente le paysan dans une attitude non seulement (( humble », mais encore déconfite, tandis que les maîtres jouissaient de leur bonne œuvre? Que lui fallait-il donc? Sur quoi comptait-il? Etait-ce peut-être sur une aumône ordinaire, en espèces? Mais Léon Nicolaïévitch ne porte jamais d'argent sur lui. Ou bien encore le malade avait-il simplement froid, et ressentaitil, en même temps, quelque fatigue et quelque ennui

d'attendre que les maîtres aient fini leur ouvrage ? Qui saurait, au surplus, deviner les pensées ironiques et ingrates qui traversent l'esprit du paysan, pendant que les maîtres se divertissent à l'aider? C'est que les hommes en général, et les paysans de Yasnaïa Poliana en particulier, sont railleurs et ingrats.

— La plupart des paysans, reconnaît Tolstoï lui-même, me considèrent tout uniment comme une corne d'abondance. Et comment attendre davantage de gens dont la vie et les idées se sont développées sous l'action séculaire et complexe de circonstances inéluctables, dont un seul homme ne saurait détruire les effets?

Hé! voilà bien l'argument qu'apportait à son mari la comtesse Sophie Andréiewna : « Je ne puis laisser mes enfants aller à la grâce de Dieu, alors que personne d'autre ne veut en faire autant! » Où est, après tout, la différence entre son point de vue et celui de Léon Nicolaïévitch? Leur raison est celle du « Prince de ce monde », par laquelle le Grand Logicien nous réduit au silence et nous retient dans notre fange païenne. C'est grâce à elle que, après bientôt vingt siècles, le christianisme n'a encore réussi nulle part. « Puisqu'un homme ne suffit pas à tout changer, que tout reste comme par le passé ! » La voilà, cette moyenne bassesse sur laquelle repose le monde, du moins notre monde démocratique et bourgeois, et qui, de la propriété, « cette faible toile d'araignée, » fait pour lui un réseau de fer! C'est elle qui communique à tous nos sentiments chrétiens cette sage et prudente tiédeur dont la voix de l'Apocalypse dit, en parlant à l'ange de l'église de Laodicée : « Oh ! si tu étais froid ou chaud ! mais comme tu n'es que tiède, je te cracherai de ma bouche ! »

— « Je vous ai donné tout ce que j'ai pu, je ne saurais

en faire davantage, dit Tolstoï d'une voix navrée aux solliciteurs qui l'entourent.

« Nous prenons par le jardin, mais un paysan, tenant à la main un petit garçon scrofuleux, nous barre le passage. Léon Nicolaïéviteh s'arrête :

« Que demandes-tu?

« Le paysan pousse en avant son petit garçon. L'enfant hésite, se trouble, et, traînant sur les mots, s'adresse à Léon Nicolaïéviteh :

— « Un-un... pe-e-tit... pou-ou-lain.

« Je me sens tout gêné et ne sais que faire de mes regards.

— « Un petit poulain ? Quelle sottise ! Je n'ai pas de petit poulain!

— « Si, il y en a un ! déclare le paysan en se mettant vivement en avant.

— « Ma foi! je n'en sais rien. Passe ton chemin ! dit Léon Nicolaïéviteh. Puis il fait quelques pas et, d'un bond leste, franchit le fossé. »

Etait-il bien sûr, pourtant, de n'avoir pas de petit poulain à donner au paysan ?

Dans Enfance et Adolescence, Tolstoï raconte que, ayant un jour oublié un péché en confession, il prit une voiture et revint vers le moine qui l'avait confessé . En rentrant du monastère, il éprouvait le joyeux sentiment, mêlé de quelque vanité, d'avoir accompli une action méritoire. Poussé par le besoin de s'en ouvrir à quelqu'un et n'ayant personne d'autre sous la main, il s'adressa au voiturier, lui raconta tout, et lui décrivit ses beaux sentiments.

— « Vraiment? fit le voiturier avec méfiance.

« Il se tut longtemps, immobile sur son siège... Je me figurais déjà qu'il pensait de moi ce qu'en pensait mon

confesseur, savoir que j'étais le meilleur jeune homme du monde; mais, tout à coup, il se retourna :

— « Eh bien, barine, et cette affaire du Seigneur ?

— « Comment? interrogeai-je.

— « Eh oui ! votre affaire, cette affaire du Seigneur? bafouilla-t-il de sa bouche édentée.

— « Non, il ne m'a pas compris, pensai-je. Et je ne lui parlai plus jusqu'à la maison. »

Et Tolstoï eut honte :

— (( Jusqu'à présent, ajoute-t-il, je ne puis y penser sans rougir. »

Il me semble, à moi, que le malade qui, l'air humble et déconfit, regardait les bons maîtres abattre de leurs propres mains le bois qu'ils lui destinaient, et que le paysan imbécile qui réclamait à Léon Nicolaïévitch un petit poulain, qu'ils auraient pu, l'un et l'autre, lui demander, comme ce voiturier :

— Eh, bien, barine? et votre affaire, cette affaire du Seigneur ?

Voici donc sa façon de remplir le divin commandement, de détruire « la faible toile d'araignée » ! « Ma foi, je n'en sais rien. Passe ton chemin ! 9

Un témoin assure que Tolstoï, quoi qu'il fasse, « n'est jamais ridicule ». On voudrait le croire. Et cependant, au moment où, fuyant le moujik imbécile, il franchissait le fossé de son parc avec une agilité surprenante chez un septuagénaire, Tolstoï, j'en ai peur, était quelque peu ridicule. Oh ! je sens bien que tout cela n'est pas seulement ridicule, que c'est encore triste, et que c'est môme effrayant aussi bien pour lui que pour nous tous.

N'est-il pas. terrifiant, en effet, de voir cet homme si assoiffé de vérité; si appliqué, avec une violence qui n'a jamais eu sa pareille, à se démasquer et à démasquer

les autres, de le voir donner accès à un mensonge aussi criant, à une aussi monstrueuse contradiction ? Le plus petit, en même temps que le plus fort des démons, le démon contemporain, celui de la propriété, de la satisfaction bourgeoise, de la moyenne bassesse, de ce qu'on appelle la tiédeur cfâme,n'a-t-il pas remporté en lui sa dernière et sa plus éclatante victoire ?

Si la légende tolstoïenne était née dans les ténèbres du Moyen-âge, la figure du paysan imbécile réclamant un petit poulain impossible à obtenir pourrait passer pour une incarnation de ce démon . Et l'on pourrait se dire que, au moment où, mû par n'importe quel sentiment, honte, horreur, ou simplement insouciance, Tolstoï faisait un bond pour le fuir, le Tentateur lui jetait, avec un rire de triomphe, son sarcasme favori :

— Ne sais-tu donc j)as que, moi aussi, je suis logicien ?

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