‹ Tolstoï et DostoïewskyChapitre 19 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« Tu es tsar, vis seul ! » disait Pouchkine^ se parlant à lui-même. Ce qui n'empêchait pas cet homme, voué par son génie à la solitude intérieure, d'être toujours entouré d'amis. Ses amitiés, il les liait presque à l'étourdi, fréquentant familièrement les grands et les petits, Gogol, Arina Rodionowna, l'empereur Nicolas, Baratinsky, Dehvig,Yazykoff et Dieu sait qui encore, le premier venu, pourrait-on dire. Il avait envers les petits une condescendance, une indulgence toute chrétienne, sans que les grands eussent jamais éveillé en lui ni envie ni convoitise. Il faisait le don de son cœur avec une insouciance, une munificence allant jusqu'à la prodigalité. Et tous le prenaient pour un homme comme un autre et le traitaient en bon enfant, sans se douter de ce qu'il y avait en lui de terrible grandeur et de solitude désespérée. Celle-ci ne se révéla qu'un instant avant sa mort, et il put se dire alors, avec une calme et suprême amertume : « Tu es tsar, meurs seul! »

Plus solitaire encore dans l'âme que Pouchkine, Gœthe a cependant pu descendre des sommets glacés où demeurent les terribles mères, pour frayer amicalement avec l'ardent Schiller, si terrestre malgré ses élans vers le ciel.

Chez Tolstoï, nous sommes frappés d'une solitude

toute particulière. Ce n'est point celle du génie, c'en est une autre, plus terrestre, plus vitale, plus humaine. Il a tout acquis, tout ce qu'un homme peut ambitionner sur terre, excepté un ami. On ne saurait appeler amitié ses relations avec Feth, qui, d'ailleurs, ne pouvait être un ami pour Tolstoï. C'étaient de bons rapports entre deux familles de gentilshommes terriens, et voilà tout. Sa vie durant, Tolstoï n'a été entouré que de parents, d'admirateurs, d'observateurs ou d'observés, et enfin de disciples, ces derniers plus éloignés de lui que tous les autres. Les années n'ont fait qu'accroître cette trop sage et trop prudente réclusion, cette circonspection du cœur qui le rend incapable d'amitié. Une seule fois, le destin, comme pour l'éprouver, lui présenta un ami, grand et digne de lui : il le repoussa ou, du moins, ne sut pas se l'attacher. Je parle de Tourguénieff.

Il y a dans leurs relations quelque chose d'énigmatique : c'est même la plus curieuse énigme psychologique que présente l'histoire de la littérature russe. La force mystérieuse qui les attirait l'un vers l'autre se changeait en répulsion dès qu'ils arrivaient à une certaine proximité, pour reprendre ensuite son premier effet dès qu'ils se séparaient de nouveau. On eût dit qu'ils ne pussent ni se supporter réciproquemsnt ni s'éloigner tout à fait l'un de l'autre.

Tourguénieff avait été le premier à saluer en Tolstoï le grand écrivain de la Russie. « Quand ce jeune vin se sera rassis, il en sortira une boisson digne des dieux, » écrivait-il dès i856 à Droujinine. Vingt ans plus tard, il écrivait à Feth : « Le nom de Léon Tolstoï commence à acquérir une notoriété européenne. Nous autres Russes, nous savons depuis longtemps qu'il n'a pas de rival. >»

Quant à Tolstoï, il faisait cet aveu : « J'attache un

grand prix à l'opinion d'un homme que je n'aime pas, que j'aime de moins en moins à mesure que je me développe : je parle de Tourguénieff. »

A Tourg-uénieff lui-même il écrivait : a De loin, si étrangement que cela sonne, mon cœur se rapproche du vôtre comme de celui d'un frère. En un mot, je vous aime, c'est certain ! »

Parlant des soirées du Sovrémennik {le Contemporain), chez Nékrassoff, Giégorovitch décrit la scène suivante : « Tolstoï est étendu sur un divan de maroquin, dans le salon de passage, et se maîtrise avec peine. Tourguéneff, les mains dans les poches de son veston grand ouvert, arpente sans discontinuer les trois chambres. Craignant une catastrophe, Grégorovitch s'approche de Tolstoï :

— « Voyons, mon cher Tolstoï, dit-il, calmez-vous, v ous savez combien il vous aime et vous estime !

— « Je ne souffrirai pas qu'il me taquine! répond Tolstoï, les narines gonflées. C'est exprès qu'il marche ainsi devant moi, en remuant ses hanches démocratiques ! »

La catastrophe arriva enfin en 1861, un jour que Tourguéneff et Tolstoï se trouvaient ensemble à Stépanowka, le bien deFeth.

Elle commença par des bagatelles, et faillit se terminer par un duel. Les torts étaient du côté de Tourguénieff, qui s'était emporté et avait dit des mots de trop. Quant à Tolstoï, il se comporta comme dans toutes les circonstances de la vie. Il fut fermé, maître de lui, froid au fond, malgré son ardeur apparente.

En somme, et si étrange que cela soit, on est plus péniblement affecté par cette attitude irréprochable que par l'erreur de Tourguénieff, qui, si tôt revenu à lui, mit une réelle et simple générosité, un véritable courage, à faire

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des excuses. Tolstoï les prit ou voulut les prendre pour de la lâcheté.

« Je méprise cet homme, » écrivait-il à Feth, sachant que ses paroles seraient répétées à son adversaire.

« Je sentais, » déclarait Tourg-uénieff, « que Tolstoï me détestait et je ne comprenais pas que, malgré cela, il s'adressât sans cesse à moi. J'aurais dû, comme par le passé, m'écarterde lui. Au lieu de cela, j'essayai de m'en rapprocher. Cela faillit aboutir à un duel. Je ne l'ai jamais aimé. Et je ne comprends pas comment tout cela avait pu m'échapper jusqu'alors. »

Tout semblait, entre eux, irrévocablement rompu. Voilà cependant que, dix-sept ans plus tard, Tolstoï fait de nouveau les premiers pas vers Tourg-uénieff et lui propose une réconciliation que celui-ci accepte avec empressement et joie. Il le rencontre comme un ami très cher dont des circonstances fortuites l'auraient long-temps séparé. Et plus tard, à son lit de mort, sa dernière pensée est encore pour son ami Tolstoï :

— « Ami, revenez à la littérature ! Ce don-là ne vientil donc pas de la même source que tout le reste ? Ah ! que je serais heureux de savoir que ma prière a agi sur vous!... 0 mon ami, ô grand écrivain de la terre russe, écoutez ma prière! »

Ces paroles de Tourg-uénieff semblent exprimer une crainte muette pour Tolstoï, une tacite méfiance à l'égard de sa rég-énération chrétienne Tolstoï ne répondit rien. Du moins ne le fît-il pas à la face du peuple russe, devant qui Tourg-uénieff l'avait apostrophé. Et qui sait si cette lettre, où la vérité résonne avec la force incomparable qu'elle ne possède qu'au bord d'une tombe, qui sait, dis-je, si cette lettre ne blessa pas Tolstoï plus douloureusement que ne l'avaient fait toutes

leurs collisions précédentes? Ne se redit-il pas au fond du cœur, repris par cette haine invincible qu'il eût en vain voulu pousser au mépris : « Je méprise cet homme » ? Comme toujours, dans les moments où l'on était en droit d'attendre de lui une parole grande et vraie, qui eût décidé de tout, Tolstoï se tut. Il laissa négligemment s'envoler, comme indigne d'une réponse, la suprême objurgation de son ami, de son ennemi.

Une parole échappée à Tourguénieff est peut-être ce qui a été dit de plus profond et de plus pénétrant sur Tolstoï : a Ce qui lui manque surtout, c'est la liberté spirituelle. »

Parlant du Lévine d'Anna Karénine, qui, il l'avait bien deviné, n'était que Y aller ego de Tolstoï lui-même, Tourguénieff écrivait à un ami :

« Pourrais-tu admettre, ne fat-ce qu'un instant, que Lévine fût, en général, capable d'aimer quelqu'un? Non, l'amour est une de ces passions qui annihilent notre moi. Et Lévine, en apprenant qu'il est aimé, qu'il est heureux, ne cesse pas pour cela de s'occuper de son propre moi, de se courtiser lui-même... Lévine est égoïste jusqu'à la moelle des os. »

— « Vous possédez une qualité étonnante et rare : la •franchise, » dit Neklioucloff à Irténieff.

— « Oui, » répond Irténieff, non sans un secret contentement, (( les choses que je dis tout haut sont précisément celles que j'ai honte à avouer. »

Examinée de près, la « franchise » de Tolstoï n'en produit pas moins un singulier effet. On commence à croire qu'elle lui sert à cacher encore mieux le tréfonds mystérieux de son être, si bien que, plus il est franc, plus il est voilé. Il est parfaitement vrai que Tolstoï dit tout haut les choses «qu'il a honte à avouer », à la réserve d'une seule toutefois, de la plus importante, de celle qui,

pour lui, est la plus honteuse et la plus terrible, et dont il n'a jamais fait l'aveu à personne, voire à lui-même. Devant TourguéniefF seul il ne pouvait ni se taire ni user de franchise dissimulée. Tourguémeff avait trop bien pénétré la personnalité de Lévine. Il se rendait trop clairement compte de l'impossibilité où se trouvait ce dernier d'aimer qui que ce soit d'autre que lui-même. C'est dans l'extrême clairvoyance de Tourguénieff qu'il faut chercher, peut-être, le principal ressort de la force énigmatique qui tantôt les rapprochait, tantôt les éloignait l'un de l'autre, et qui s'est si merveilleusement jouée d'eux toute leur vie. Ils étaient comme deux miroirs placés l'un en face de l'autre, où leurs images se reflétaient mutuellement, à l'infini. Et tous deux avaient peur de cette réélection se prolongeant ainsi jusqu'à d'obscures et insondables profondeurs.

Tout aussi frappants sont les rapports de Tolstoï et de Dostoïewsky.

Ils ne se sont jamais rencontrés. Des années durant, Tolstoï s'était disposé à faire la connaissance de Dostoïewsky. « Je voyais en lui un ami que je devais nécessairement rencontrer un jour ou l'autre, dès que ce serait possible. » Ce ne fut jamais possible. Il n'en eut pas le loisir, et ne put que se joindre au chœur universel de louanges qui accompagna ces célèbres funérailles où il y eut tant de discours, tant de cris de surprise, comme si chacun avait, tout à coup, découvert Dostoïewsky. Tolstoï aussi s'empressa de prendre part au mouvement national. 11 se souvint de son amitié lointaine, maintenant posthume. Et, toutàcoup, il sentit que ledéfunt « était pour lui un être aimé, proche, nécessaire entre tous ». « Un appui vint à me manquer soudain, je perdis contenance... je pleurai et je pleure encore... Quelques jours avant sa mort,

je lisais avec attendrissement Hum iliés et Offensés. »

En vérité Tolstoï joue de malheur jusqu'à la fin dans ses relations avec Dostoïewsky. Pour faire tant que de s'attendrir sur un livre de Dostoïewsky, n'aurait-il pas pu en choisir un qui le méritât mieux qu'Humiliés et Offensés, ne fût-ce que Crime et Châtiment, l'Idiot, ou les Frères Karamazoff? Humiliés et Offensés est une œuvre de jeunesse, un roman médiocre, un des rares qui n'aient pas résisté à l'épreuve du temps. Pourquoi s'être arrêté justement à celui-là ?

Mais voici ce qui est encore plus étrange, dans cette Lettre funèbre :

« Il ne m'est jamais entré en tête de me mesurer avec lui, — jamais, » assure Tolstoï. «Tout ce qu'il a fait (tout ce qu'il a fait de bon et de vrai). » — cette parenthèse ne semble-t-elle pas indiquer que Dostoïewsky a fait aussi des choses qui n'étaient ni bonnes ni vraies, et sur lesquelles Tolstoï, au bord de cette tombe, trouve bienséant de garder le silence ? — « tout ce qu'il a fait était de telle nature que, mieux cela valait, plus cela me faisaitdebien. L'art m'inspire de l'envie, l'intelligence aussi, mais les œuvres du cœur ne m'inspirent que de la joie.»

Qu'est-ce à dire et que signifient ces paroles? Est-il trop franc ? Est-il trop voilé ? Il s'avoue envieux, mais pas envieux de son plus grand rival. Faut-il entendre par là que les œuvres de Dostoïewsky ne sont que des œuvres du cœur, qu'il n'y a là ni art ni intelligence à faire envie parfois, même à un Tolstoï ? Est-ce bien vrai ? Ou bien voudrait-il dire que, comparés aux œuvres du cœur, Vente l'intelligence, chez Dostoïewsky, sont bien peu de chose, si peu qu'ils ne valent pas la peine qu'on en parle? On se passerait, vraiment, d'un tel éloge. Pourtant Tolstoï s'est attendri et a pleuré sur Dostoïewsky. Et, sans aucun doute,

ses larmes étaient sincères. N'y a-t-il pas tout un labyrinthe dans ces quelques mots ? Essayez un peu de vous y reconnaître! Cela a l'air si simple, et c'est si compliqué! On dirait que la pensée nous regarde droit dans les yeux, candide et nue : mais, sitôt que nous essayons de la saisir, elle nous glisse des mains et disparaît. Il n'en reste rien, rien qu'une impression glaciale et pénible.

Comme d'habitude, Tolstoï, en écrivant cette lettre, ne s'est point trahi au sujet du point qui nous intéresse le plus, et qui paraît, par-dessus tout, appeler la franchise. La lettre nous parle de la façon dont Tolstoï envisageait Dostoïewsky, mais ne dit pas un mot de la façon dont Dostoïewsky envisageait Tolstoï. Dostoïewsky, cependant, s'était, peu de temps avant sa mort, exprimé sur la doctrine de Tolstoï etsur sa régénération chrétienne avec une droiture et une sincérité qui n'ont jamais été égalées par personne. Ou bien Tolstoï n'a pas eu, cette fois encore, « le loisir », « la possibilité », d'ouvrir le Journal d'un Ecrivain, ou, tout simplement,, il ne s'en estpointsoucié. ïl serait étonnant cependant qu'il ne se fût pas soucié de savoir ce que. pensait de lui cet « être aimé, proche, nécessaire entre tous », cet « appui de toute sa vie interne ». Et sur quoi donc, si ce n'est là-dessus, aurait dû rouler, en cet instant solennel, son entretien suprême avec l'ami vers qui il venait trop tard pour le rencontrer vivant ?

Le premier de tous, Dostoïewsky avait prophétiquement indiqué la portée universelle de l'œuvre artistique de Tolstoï, portée dont presque personne ne se rendait compte à cette époque, et qui, aujourd'hui encore, est à peine comprise.

Et, s'il voyait clairement sa force, il distinguait de môme s'a faiblesse. Lévine lui suggérait à peu près les

mêmes observations qu'à Tourgriénieff. « Lévine est égoïste jusqu'à la moelle des os, » dit-il aussi, quoique en d'autres termes. Il se demande « d'où vient le morne isolement de Lévine, pourquoi il se tient à l'écart, sombre et morose » ? Il analyse les essais de » simplification » et de « retour au peuple » entrepris par Lévine et par Tolstoï: et il se reconnaît plus qu'à personne le droit d'en juger, attendu, dit-il, qu'il connaît le peuple de près, pour avoir « vécu avec lui durant des années, mangé, bu et dormi avec lui, travaillé avec lui à la sueur de son front » .

D'après Dostoïewsky, Lévine et Tolstoï sont séparés du peuple par un abîme beaucoup plus profond qu'ils ne le pensent.

II n'y a rien de plus terrible que d'être transporté hors de son milieu. Prenez un moujik de Taganrog et transportez-le à Pétropavlowsk; il y retrouvera aussitôt un moujik comme lui, avec qui il s'entendra et s'arrangera à merveille. Il n'en est pas ainsi de l'homme bien né. Un abîme le sépare du petit peuple,, abîme dont il n'aura conscience que lorsque lui, l'homme bien né, sera, par la force des circonstances, dépouillé de ses droits et privilèges pour devenir petit peuple lui-même. Jusque-là, il aura beau l'avoir connu toute sa vie, l'avoir fréquenté journellement pendant quarante ans, avoir été son bienfaiteur et, dans un certain sens, son père, il n'en pénétrera jamais la véritable essence. Il sera toujours victime d'illusions optiques. Et ce sera tout. Tout le monde, sans exception, taxera ces paroles d'exagération, mais je suis sur d'être dans le vrai. Et l'on s'en apercevra un jour.

... Il ne faut écouter que la voix de son cœur. Si elle vous ordonne de distribuer vos biens, distribuez-les, si elle vous commande d'aller travailler pour tous, allez ! Mais, là encore, gardez-vous de faire comme tel rêveur qui va s'atteler à la brouette en se disant; je ne suis plus un seigneur, je veux travailler comme les moujiks ! La brouette aussi peut être un uniforme... Ce qui importe n'est pas de dis-

tribuer ses biens et de revêtir un sarrau, tout cela n'est que formalité et lettre morte. Il n'y a qu'une chose grave et obligatoire ; c'est la ferine volonté de faire tout ce que vous commande un amour actif, tout ce qui vous est possible, tout ce que vous reconnaîtrez sincèrement comme vous étant possible... Quant à tous ces efforts de simplification, ce ne sont que des travestissements qui vous amoindrissent, et qui ne sont même qu'une offense pour le peuple.

Les doutes de Lévine cessent et il croit. A quoi croit-il? Il ne se l'est pas encore bien défini, mais il croit. Est-ce déjà de la foi?. .. On peut en douter. Bien plus, on peut se demander si des hommes comme Lévine peuvent jamais arriver à une foi définitive. Lévine aime à s'appeler peuple, mais ce n'est qu'un gentilhomme moscovite appartenant aux couches moyennes de la bonne société, dont le comte Léon Tolstoï s'est fait l'historiographe... Tout ce que je veux dire, c'est que les pareils de Lévine auront beau faire : ils auront beau vivre avec le peuple ou près du peuple, ils ne deviendront jamais peuple eux-mêmes. Bien plus, sur plus d'un point ils n'arriveront jamais à comprendre entièrement le peuple. Il ne suffit pas de faire acte de présomption ni même de volonté, surtout d'une volonté aussi fantasque, pour devenir ce qu'on veut, pour devenir peuple. Terrien tant qu'on veut, et terrien travailleur, se connaissant en ouvrage rural, sachant faucher et atteler un chariot, il n'en gardera pas moins, quoi qu'il fasse, au fond de son âme, un reflet de ce qu'on pourrait appeler Vesprit de flânerie, de cet esprit de flânerie physique et morale qu'aucun effort ne l'empêchera d'avoir reçu en héritage... Quant à sa foi, il la détruira lui-même avant qu'il soit longtemps. Quelque nouvelle idée lui poussera, et tout croulera. . . En un mot, cette âme pure est une âme vaine et chaotique : sans quoi Lénine ne ferait pas partie de la noblesse intelligente russe, et encore moins des couches moyennes de la bonne société.

N'est-il point remarquable que deux esprits aussi différents, aussi étrangers, aussi opposés même l'un à l'autre c^eY occidental iste Tourguénieiï" et le slavophile Dostoïewsky se rencontrent ainsi dans leur jugement sur

Lévine et sur Tolstoï? « Il n'a jamais aimé que luimême, » « c'est un égoïste jusqu'à la moelle des os », « un gentilhomme moscovite appartenant aux couches moyennes de la bonne société », « une âme vaine et chaotique », « un flâneur ». Est-ce là, cependant, un jugement définitif?

A mon sens, Tourguénieff et Dostoïewsky ont raison : mais ils n'ont pas raison jusqu'au bout. Dans le feu d'un combat trop passionné, pour une cause qui les touchait de trop près, ils n'ont pas voulu ou n'ont pas su exprimer ce dont ils avaient peut-être une vague intuition, ce qu'ils sentaient obscurément dans Lévine et dans Tolstoï à la recherche d'une religion nouvelle. Nous, qui voyons les choses de plus loin et d'un œil plus calme, nous sommes à même, me semble-t-il, de pénétrer plus profondément dans cette âme humaine, d'une grandeur hors ligne après tout, et cela parce que nous pouvons l'envisager avec plus de charité. Or, c'est dans la charité suprême que gît la suprême justice.

S'il y a dans la vie et dans les actes de Tolstoï ce que i'ai appelé de Yépicurisme, et ce que Dostoïewsky désignait trop durement sous le nom de flânerie d'un gentilhomme moscovite, ce qui est créateur en lui, son être inconscient, atteint à des couches plus profondes que celles de l'épicurisme. Le fond de son âme est aussi insondable, aussi tragique, aussi plein d'épouvante que celui de toutes les âmes de notre temps. Il suffit de jeter un regard sur ce visage puissant jusqu'à la rudesse, face de titan souterrain, pour sentir que Tolstoï n'est pas seulement un épicurien, ou un gentilhomme appartenant aux couches moyennes de la bonne société, et que, si épicurien il y a, ce n'est pas un épicurien ordinaire, sans trouble et sans gêne, à la façon de nos grands seigneurs

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du xvine siècle. C'est un épicurien frappé de honte et de peur, et ce n'est pas pour rien que ce riche se dissimule sous l'aspect d'un Lazare. A travers l'éclat de la joie de vivre, j'aperçois, non sur sa nature ostensible, animée et diurne, mais sur celle qui, aveugle encore, se cache dans les ténèbres, dans la nuit souterraine, j'aperçois, dis-je, le signe que notre siècle imprime sur le front de ses enfants, signe de tristesse et d'orgueil incurables.

Il n'a pas atteint l'avenir, et le passé s'est à jamais refermé derrière lui. Ses forces ne l'ont pas conduit jusqu'à l'autre rive, ni ses ailes jusqu'à l'autre bord de l'abîme. Il périt, mais c'est dans sa perte même qu'est toute sa grandeur. Non, il n'a jamais aimé personne, il n'a même pas osé s'aimer soi-même d'un amour souverain, impassible, et sans peur: mais qui donc a jamais eu de l'amour une soif aussi torturante ? Il n'a jamais cru à rien : mais qui donc a jamais cherché la foi avec une ardeur aussi désespérée ? Certes, cela ne suffit pas, mais n'est-ce pas déjà beaucoup ?

ce Oui, » dit-il dans sa Confession, «je suis un oiseau tombé du nid, gisant sur le dos et piaillant dans les hautes herbes. Mais dans la plainte que je fais entendre, il y a le regret de cette bonne chaleur, de ces soins, de cette becquée, de cet amour que me donnait ma mère. Si j'ai été rejeté, qui donc m'a rejeté? Je ne puis me dissimuler que quelqu'un m'a enfanté en amour. Qui donc est ce quelqu'un ? »

Je ne le crois pas quand il nous dit qu'il a trouvé Dieu, trouvé la vérité, et, parla, le calme définitif; quand il nous assure que « désormais tout est clair pour lui ». Il semble même que jamais il n'ait été aussi loin de Dieu et de la vérité qu'au moment où il nous affirme ces choses. Mais je ne puis douter de sa parole lorsqu'il nous déclare

n'être qu'un pauvre oiseau tombé du nid. Si terrible que ce soit, c'est vrai. Eh oui ! lui aussi, ce titan, n'est, comme vous et moi, et nous tous, tant que nous sommes, qu'un petit oiseau pitoyable, gisant sur le dos et piaillant dans les hautes herbes. Il n'a, en réalité, rien trouvé, ni foi, ni Dieu. Et sa seule excuse est dans sa plainte désespérée, dans le cri perçant et lamentable de son isolement et de son effroi sans bornes. Oui, tous comme lui, nous ne faisons encore que sentir indistinctement, sans bien nous en rendre compte, notre piteux état d'oiselets rejetés du nid et privés des soins de notre mère l'Eglise unique et universelle, — je ne parle point de l'Egiise du passé ni de celle du présent, mais de la vraie Jérusalem, de la Jérusalem de l'avenir qui ne cesse de dire aux hommes : «Que de fois n'ai-je pas voulu vous rassembler tous sous mes ailes, comme un oiseau rassemble ses petits? Et vous ne l'avez pas voulu! »

Combien près il a été du but poursuivi ! Un pas encore, semblait-il, un dernier effort, et tout allait s'ouvrir devant lui. Pourquoi donc ne Fa-t-il pas fait, ce pas ! Quel cercle enchanté le séparait de l'avenir ? Quelle faiblesse infinie, se cachant dans cette puissance sans bornes, l'a empêché de déchirer le dernier voile, déjà transparent et ténu «comme une faible toile d'araignée», et^d' apercevoir la Lumière ?

Et, à l'heure qu'il est, a-t-il accompli tout ce qui lui avait été donné à accomplir sur terre ? A-t-il achevé le cercle de son développement spirituel ? S'est-il arrêté, pétrifié en chemin, ou revivra-t-il encore une fois pour être enfin et définitivement régénéré ?

Qui oserait prédire l'avenir d'un tel homme ? Mais ne nous semble-t-il pas à tous que les paroles et les actes de sa. vie n'aient plus rien de significatif, rien qui puisse

exci'er notre curiosité, que tout ce qu'il avait à dire et à faire, il l'ait fait et dit, et que sa vie ne puisse plus être que ce qu'elle a toujours été? Oui, mais que sera sa mort?

Gœthe a dit : « Bienheureux celui qui saura relier la fin de sa vie à son commencement, » c'est-à-dire qui saura unir « la sagesse de serpent » de sa vieillesse à « la simplicité de colombe » de son enfance. Cela sera-til donné à Tolstoï? S'accomplira-t-il en lui, si ce n'est pendant sa vie, au moins à l'heure de sa mort, une résurrection suprême comme celle dont je parle? Une dernière écaille tombera-t-elle des yeux du titan aveugle, pour qu'il puisse voir, enfin, à « la blanche lumière de la mort » ?

Voici, dans le premier livre de Tolstoï, une description de la nature printanière après l'orage, telle qu'elle apparaît aux regards d'un enfant :

Je me penche hors du cabriolet et j'aspire avidement l'air rafraîchi et chargé de parfums. . . Tout est humide et reluit au soleil comme sous une couche de laque. D'un côté de la roule, à perte de vue, un champ de blé d'hiver, çà et là coupé de ravins peu profonds, brille et s'étend en tapis ombreux jusqu'à l'horizon. De l'autre, un bois de tremble abritant des buissons gris de merisiers et de noisetiers se dresse sans un souffle, sans un mouvement, comme sous un excès de bonheur et, de ses rameaux, lavés par la pluie, laisse tomber lentement sur les feuilles sèches qui le tapissent depuis l'année dernière, des gouttes élincelant au soleil. De tous côtés, de petites alouettes huppées gazouillent en frétillant gaiement ou en se laissant rapidement choir sur le sol. Dans les buissons humides, on entend le mouvement affairé des oiselets et, du fond du bois, arrivent clairement les appels du coucou. Et il y a tant de séduction dans cette odeur printanière de bois après l'orage, de bouleau, de violettes, de feuilles mjisies,de mjrilles,de merisier, que je n'y tiens plus, je mets le pied sur la marche, je saute à bas du cabriolet, je cours vers les broussailles, et, sans prendre garde aux gouttes

LES AMITIÉS DE TOLSTOÏ 8l

d'eau qui m'arrosent, je cueille des branches de merisier humides et bourgeonnantes, et je m'en fouette le visage en m'enivrant de leur délicieux arôme. Insoucieux des grandes mottes de boue qui collent à mes souliers, et de mes bas mouillés depuis longtemps, je cours en pataugeant dans la boue jusqu'à la portière de l'autre voiture :

— Lioubotchka, Katienka, crié-je, en leur tendant quelques rameaux de merisier, voyez comme c'est bon!

Les fillettes crient et s'agitent. Mimi me dit de m'en aller, sans quoi elles m'écraseront bien sur! — « Sens comme c'est bon! » lui crié-je à mon tour.

Ce souvenir de son enfance lointaine miroitera-t-il devant ses yeux, dans le délire de l'agonie ? L'odeur enivrante du merisier, l'attouchement des rameaux humides, frais comme un baiser d'enfant, viendra-t-il le hanter une dernière fois? Et sentira-t-il alors que, dans l'exubérance de cette joie terrestre, dans cet amour, — eûtil été exclusif — des choses de la terre, germait déjà un élément extra-terrestre? Comprendra-t-il que l'amour de la chair, ce sentiment non point humain, mais animal et divin à la fois, contre lequel il a lutté toute sa vie, eût pu rester aussi innocent qu'il l'était dans une enfance plus lointaine encore, alors que, se voyant pour la première fois dans son bain, ils'étaitmis à aimer «son petit corps nu aux côtes saillantes »? Comprendra-t-il que cet amour de soi, exclusivement de soi, eût pu être un saint amour, si seulement il l'avait poussé jusqu'au bout, c'està-dire s'il s'était aimé non pour lui-même, mais pour Dieu, de la même façon qu'il nous est ordonné d'aimer les autres non pour eux mais pour Dieu ? Comprendra-t-il enfin qu'il n'y a point là de haut ni de bas, qu'il n'y a que deux chemins menant au même but et aussi vrais l'un que l'autre? Encore ne sont-ils distincts et opposés qu'en apparence, apparence qui n'est que temporaire. Car on

finit par reconnaître que ce n'est pas contre la chair ou en dehors d'elle, maiispar elle seulement qu'on arrive à ce qui n'est pas de chair. Et comment la redouterions-nous, nous qui sommes les enfants de celui qui a dit : <x Mon sang* est vraiment un breuvage et ma chair est vraiment une nourriture » ? nous dont le Dieu, dont « le Verbe, s'est fait chair » ?

Combien il nous importerait, combien il nous serait nécessaire à tous que cet homme, le plus grand et le plus fort, assurément, que la Russie possède à l'heure qu'il est, vît cette vérité que nous-mêmes, si aveuglés que nous soyons par la lumière à laquelle nos yeux viennent à peine de s'ouvrir, nous commençons à entrevoir dans la vie comme dans la mort, qu'il vît, lui aussi, la lumière et la fusion suprêmes ; qu'il les vît dans sa mort, si ce n'est dans sa vie, et qu'il nous en dît, ne fut-ce qu'un mot, s'il est trop tard pour écrire! Oh! nous l'entendrions et le comprendrions, ce mot, lors même qu'il serait prononcé dans le délire de l'agonie et qu'il paraîtrait obscur à d'autres ! Car, au point où nous en sommes , ce qui est dit nous importe plus que ce qui est écrit, puisqu'on n'écrit que ce qui fut et n'est plus. Notre vérité suprême ne peut être écrite, on ne peut que la dire ou que l'accomplir.

Mais réussira-t-il encore à le faire ? Pour lui comme pour nous, plaise à Dieu qu'il y réussisse!

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