CHAPITRE VI
Contrairement à Tolstoï, Dostoïewsky n'aime pas à parler de lui-même.
Cet écrivain, qui scrute les cœurs des hommes avec autant d'indiscrétion que de dureté, on dirait presque de cynisme, possède à un haut degré la modestie, la pudeur de tout ce qui tient à son propre cœur.
Strakhoff nous dit : « On ne pouvait jamais remarquer en lui — en Dostoïewsky — aucune amertume ni aucune aigreur des souffrances qu'il avait supportées ; jamais il n'eut la moindre envie de jouer le rôle de martyr. Je me souviens qu'une dame, venue, pour la première fois, aux soirées données parla rédaction du journal de Michel Michaïlovitch (frère de Dostoïewsky), après avoir longtemps contemplé Dostoïewsky s'était permis de lui dire :
— « En vous regardant, il me semble lire sur votre visage les souffrances que vous avez endurées ! »
« Ces paroles lui furent visiblement désagréables.
— « Quelles souffrances ? » s'écria-t-il ; et il se mit à parler d'autre chose. »
Dostoïewsky ignorait l'art d'exciter la curiosité en parlant de sa vie privée. Il ne savait pas plus s'accuser lui-même qu'accuser les autres. Ce n'est que dans son Journal d'un écrivain, écrit vers la fin de sa vie, qu'il
a raconté quelques souvenirs de son enfance. Non seulement il ne s'y plaint de personne, mais il s'efforce même de justifier et d'embellir le milieu d'où il est sorti, comme s'il eût voulu convaincre les autres et lui-même que sa vie avait été plus heureuse qu'elle ne le fut en réalité .
« Je suis peut-être un de ceux pour qui l'étude de l'âme russe et la connaissance de l'esprit populaire ont été des plus faciles. Je sors d'une famille russe et pieuse. Depuis l'époque où j'ai conscience de moi, je me souviens de l'amour que me témoignaient mes parents. Dans notre famille, nous savions l'Evangile dès notre plus tendre enfance. »
D'après le frère de Dostoïewsky, leur père était « excessivement exig-eant, impatient et surtout très emporté ». Selon d'autres personnes, c'était un homme morose, nerveux, soupçonneux. «J'ai pitié de notre pau- « vre père, écrivait Dostoïewsky lui-même, en i838, alors « qu'il avait 16 ans, — il est bon, mais quel étrange (( caractère ! Ah ! que de malheurs n'a-t-il pas eu à endu- « rer! J'ai envie de pleurer à la pensée que rien ne peut a le consoler! »
On dit que la maladie de Dostoïewsky provenait d'une scène tragique qui s'était passée dans sa famille. On ne sait au juste quel a pu être cet événement grave ; il est probable que ce fut une cruelle scène domestique (le caractère du père étant irascible), qui eut un effet violent sur l'enfant impressionnable qu'il était. En admettant même que ce ne soit qu'un « on dit », ne doit-on pas conclure de la nature tragique de cette lég-ende que « l'enfance et l'adolescence » de Dostoïewsky n'avaient pas absolument été aussi claires et aussi radieuses qu'elles lui paraissaien t, vues au travers du souvenir? N'était-ce pas sa propre vie, comparée à celle de L. Tolstoï, que Dostoïewsky avait en
vue lorsqu'il désignait le héros d'un de ses romans sous le nom de « membre d'une famille de hasard » ?
Comparé à L. Tolstoï, qui descend, par sa mère, de Michel le Saint, grand-duc de Tchernigoff, par son père, de Pierre Andréévitch Tolstoï, le favori de Pierre le Grand, — Dostoïewsky, fils d'un chirurgien-major et d'une fille de marchand, né dans un asile pour les pauvres, à Moscou, n'est-il pas, en effet, membre d'une « famille de hasard »? La première impression de son enfance fut, sinon la misère, du moins une g'êne extrême. Le père, qui avait cinq enfants, avait loué un appartement composé de deux chambres, d'un vestibule et d'une cuisine. L'un des frères de Dostoïewsky, André, disait : « Notre père aimait à répéter qu'il était un homme pauvre, que ses enfants, les g-arçons surtout, devaient se préparer à faire leur chemin eux-mêmes et qu'à sa mort ils seraient réduits à la mendicité. » En i838, Dostoïewsky, qui fréquentait alors l'Ecole des Ing-énieurs, écrivait : « Mon cher père, mon bon père, est-il possible que vous pensiez que votre fils demande du superflu en vous réclamant un secours pécuniaire? » Et il ajoutait : (.< Je prends votre dénuement en considération, et ne boirai plus de thé ! »
« Tu te plains de ta pauvreté — écrit-il à son frère vers lamême époque — mais moinonplusje ne suis pas riche. Le croiras-tu? lorsque je sortis du camp, je n'avais pas un copeck; en route, je pris froid (la pluie était tombée pendant toute la journée, et nous étions à découvert), j'avais faim, et pas un sou qui me permît d'humecter mon palais d'une g'org-ée de thé. »
C'est ainsi que la vie de Dostoïewsky commença par la pauvreté, qui ne devait gaière le quitter qu'à la veille de sa mort, et qui ne dépendait pas autant des circonstances
extérieures que des particularités intimes de sa propre nature. Il y a des gens qui ne savent pas dépenser, qui sont naturellement prédestinés, contre leur volonté même, pour ainsi dire, à amasser; il y en a d'autres qui ne savent rien garder, et qui sont, non moins naturellement, voués à la prodigalité.
Selon les paroles de son frère, Dostoïewsky ne savait jamais ce qu'il possédait, pas plus en argent qu'en vêtements et en linge. Un docteur allemand, Riesenkampf, habita avec Dostoïewsky à Saint-Pétersbourg en i843, et, à la demande de son frère, s'efforça d'enseigner à l'écrivain l'exactitude germanique; il « trouva Dostoïewsky sans le sou, se nourrissant de pain et de lait qu'il prenait à crédit dans une boutique ». « Dostoïewsky — dit Riesenkampf — était du nombre de ces personnes qui sont continuellement dans la misère, mais dont l'entourage vit bien. On le dépouillait impitoyablement, mais, dans sa confiance et sa bonté, il ne voulait pas examiner les choses de près et accuser les domestiques et les parasites qui profitaient de son insouciance. » Un biographe ajoute que « la cohabitation avec le docteur devint pour Dostoïewsky une source continuelle de nouvelles dépenses. Il était prêt à recevoir, comme un hôte précieux, chaque pauvre qui venait consulter Riesenkampf. »
Dans son article sur le recensement, L. Tolstoï raconte qu'il chercha, dans l'asile de nuit de Liapine, des gens suffisamment nécessiteux pour mériter des secours pécuniaires, et à qui il pût donner 37 roubles, reste de l'argent que lui avaient confié les riches philanthropes de Moscou ; il chercha et ne trouva pas. On peut dire avec certitude que Dostoïewsky n'aurait pas eu de grands efforts à faire en pareil cas, et que sa recherche aurait mieux réussi.
Il est curieux de comparer, en général, cette générosité naturelle cle Dostoïewsky, ce penchant à jeter l'argent à tous les vents avec l'économie ou, tout au moins, avec l'absence de prodigalité de L.Tolstoï.
Chez l'un et chez l'autre, ces particularités sont étrangères à leur volonté, à leur conscience. Chacun d'eux est né ainsi; — l'un amasseur, économe et sédentaire, l'autre prodigue, nomade, éternellement sans toit.
Dostoïewsky n'a pas eu besoin de se prouver à luimême que l'argent est un mal, qu'il faut renoncer à la propriété': tourmenté par le besoin, il attachait une grande importance à l'argent, dans sa pensée tout au moins ; mais dès qu'il en avait quelque peu en main, il le traitait en chose indifférente et futile. Il aimait l'argent, ou plutôt, il se figurait qu'il l'aimait ; mais l'argent ne l'aimait pas. L. Tolstoï hait l'argent, ou pense qu'il le hait, mais l'argent l'aime et va à lui. L'un, rêvant de richesse pendant toute sa vie, vécut en pauvre et serait mort dans une misère profonde, n'était l'activité de sa femme. L'autre, rêvant de pauvreté pendant toute sa vie, non seulement n'a pas distribué ses biens, mais les a encore accrus. Peut-être tout cela n'est-il que vétille pour des personnalités comme les leurs? Constatons, en ce cas, que, même dans les vétilles, ils sont l'opposé l'un de l'autre.
Tout d'abord, Dostoïewsky eut du succès. « Suis-je réellement grand? — pensais-je dans une sorte de ravissement timide — raconte-t-il en parlant des impressions que les Pauvres Gens produisirent sur Nékrassoff et Grigorovitch. — Oh! je serai digne de ces éloges; et venant de quels hommes, cle quels hommes ! Je veux mériter ces éloges en m 'efforçant de devenir aussi grand qu'eux ! Oh ! que je suis léger ! si Biélinsky savait quelles
choses mauvaises et méprisables il y a en moi! »... Son second roman, le Sosie, fut un échec. Ses amis se détournèrent de lui, sentant qu'ils s'étaient trompés et qu'ils l'avaient pris pour un autre. Le sort semblait lui avoir envoyé à dessein un succès éphémère, afin de rendre plus douloureuse la série de coups et de déroutes qui suivirent. Depuis cette époque, toute la carrière littéraire de Dostoïewsky fut une lutte acharnée contre la critique et ce qu'on appelle l'opinion publique russe. Et combien la gloire qui le couronna peu de temps avant sa mort nous paraît accidentelle et disproportionnée, à nous qui commençons à comprendre la mesure réelle de ses services !
« Donnez-moi quelque chose de bon, j'en ferai immédiatement ce qu'il y a de pire, tel est mon caractère, » — dit Dostoïewsky de lui-même. La justesse de cette observation semble se manifester avec une évidence particulière dans l'affaire Pétrachevsky, où Dostoïewsky paya si cher de s'être mêlé.
Il est difficile de se représenter ce qui le poussa à se mêler de cette affaire. Les rêves socialistes étaient non seulement étrangers, mais antipathiques à sa nature. Il disait toujours qu'il n'appartenait à aucun système social, étant persuadé que la réalisation d'un de ces systèmes, en France aussi bien qu'en Russie, entraînerait une ruine inévitable.
Ce qui le détournait surtout du socialisme et ce qui, en même temps, l'obligeait à réfléchir avec obstination à cet essai d'organiser une humanité sans Dieu ni religion, — c'était le matérialisme moral de cette doctrine. Selon le dire d'un témoin, Pétrachevsky produisait sur Dostoïewsky une impression repoussante, parce qu'il était « athée » et se moquait de la foi. Ce fut aussi la légèreté de Biélinsky en matière de religion qui excita
chez Dostoïewsky cette haine irrésistible et aveugle qui, pendant de longues années, se ranimait avec une force nouvelle chaque fois que Dostoïewsky se souvenait du célèbre critique.
Il écrit à Strakhoff, dans une lettre datée du 18 mai 1871 :
« Mais soyez donc sûr, ô naïf! — me disait Biélinsky — soyez sûr que votre Christ, s'il était né à notre époque, aurait été l'homme le plus ordinaire et eût passé inaperçu ; il se serait effacé devant la science contemporaine et devant les mobiles actuels de l'humanité! » « Cet homme a injurié le Christ devant moi, » — s'exclamait Dostoïewsky, trente ans après, comme si la conversation qu'il rapportait avait daté de la veille, et il se mettait à proférer des invectives violentes. — - « Cet homme a injurié le Christ, et pourtant il n'a jamais é:é capable de se comparer lui-même, et toutes les forces morales de la terre, au Christ! Il n'a pas pu remarquer combien il y a en lui et en eux tous de vanité mesquine, de méchanceté, d'impatience, d'irritabilité, de bassesse et surtout d'amourpropre. Il ne s'est jamais dit : « Que mettrons-nous à sa place? Est-ce nous mêmes, qui ne valons rien? » Non, il n'a jamais pensé qu'il était lji-même mauvais; il était au plus haut point content de lui, et cette satisfaction prouvait sa stupidité vaniteuse, honteuse, monstrueuse. »
Si quelqu'un fut jamais étranger au socialisme, du moins à celui que poursuivait alors le gouvernement russe, c'était bien Dostoïewsky. Il fut martyrisé et faillit périr pour une cause à laquelle il n'avait pas cru un seul instant, et qu'il haïssait même de toutes les forces de son âme. Qu'est-ce qui l'attirait vers ces conspirateurs? N'était-ce pas cet instinct qui le poussa, durant toute sa vie, vers ce qu'il y avait de plus difficile, de plus cruel, de plus calamiteux et de plus terrible, comme s'il eût senti qu'il devait « souffrir » afin que ses forces atteignissent leur apogée de développement ?
gO TOLSTOÏ ET DOSTOIEWSKY
Il fut enfermé pendant huit mois dans la forteresse Saint-Pierre et Saint-Paul. L'un de ses co-détenus devint fou. Dostoïewsky lut deux récits de pèlerinag'es aux Lieux Saints et les œuvres de Saint Dimitri de Rostoff . « Ces dernières — écrivait-il — m'intéressent beaucoup. » Il attendit ainsi sa sentence de mort, et l'entendit prononcer.
... « Lorsque les condamnés furent amenés sur la place Seménoff et que trois d'entre eux furent attachés au poteau — raconte Spéchneff — Dostoïewsky ne perdit pas sa présence d'esprit, quelque troublé qu'il fût. Il était pâle, mais monta assez rapidement à l'échafaud ; il était plutôt agile qu'affaissé. Au commandement de « feu » c'en aurait été fait de lui ! Mais en ce moment quelqu'un agita un mouchoir et le supplice fut interrompu.Lorsqu'on détacha du poteau Grigorieff,qui avait déjà commencé en prison à perdre ses facultés mentales, il était pâle comme un mort, complètement fou ... » Selon les paroles de l'un des condamnés, pour beaucoup d'entre eux la nouvelle de leur grâce ne fut pas une joie, mais plutôt une offense ; ce fut comme une « injure affreuse et inutile » , disait plus tard Dostoïewsky.
Les instants que Dostoïewsky passa dans la certitude de la mort qui l'attendait au bout de « cinq minutes » eurent un effet indélébile sur toute sa vie spirituelle; il avait compris quelque chose que ne peut comprendre l'homme n'ayant jamais éprouvé cette attente de la mort certaine. Le sort lui avait envoyé une connaissance suprême, une expérience rare, un nouveau mètre, en quelque sorte, pour mesurer tout ce qui existe; il ne laissa pas échapper cette fortune, et sut en profiter plus tard pour faire d'étonnantes découvertes,
Dostoïewsky fait dire à son « Idiot » :
Pensez, par exemple, à la torture : elle est accompagnée de souffrances, de blessures, de douleur corporelle, qui nous distraient des souffrances de l'âme. Les blessures seules nous tourmentent jusqu'au dernier moment. Cependant la douleur la plus forte ne gît peut-être pas dans les blessures, mais dans la certitude absolue que, dans une heure, puis dans dix minutes, puis dans une demi-minute, puis à l'instant, — l'âme s'envolera du corps et que l'on ne sera plus un homme, et que cela est certain; le principal, c'est que c'est certain. Le moment où l'on met la tête sous le couteau, où l'on entend glisser le couperet au-dessus de sa tête, ce quart de seconde est le plus terrible. Qui a dit que la nature humaine est capable de supporter cela sans folie? A quoi bon cette injure monstrueuse, inutile, superflue? Peut-être, y a-t-il un homme auquel on a lu sa sentence de mort, qu'on a laissé se tourmenter, puis auquel on a dit : « Va, on te pardonne ! » Cet homme-là pourrait peut être nous raconter son impression. Le Christ lui-même a parlé de cette douleur et de cet effroi.
Il supporta les travaux forcés avec soumission. Il ne se plaignait jamais et n'aimait pas à être plaint. Il s'efforçait d'élever et d'ennoblir ses impressions de prison, comme il l'avait fait pour ses impressions d'enfance; il voyait en elles une leçon du sort, dure, mais salutaire, et sans laquelle il n'aurait pu arriver à un nouveau chemin de vie. « Je ne murmure pas, » — écrit-il de Sibérie à son frère, — « c'est ma croix, et je l'ai méritée. » Mais si, très réellement, il ne murmurait pas, il ne faut pas oublier ce que lui coûtait cette soumission.
Je suis presque réduit au désespoir. Il est difficile de dire tout ce que j'ai souffert. — Je considère ces quatre années comme une période pendant laquelle j'aurais été enterré vivant et mis au tombeau; je n'ai pas la force de dire combien ce temps a été affreux pour moi, mon ami! C'était une souffrance indicible, infinie, parce que chaque heure, chaque minute, me pesait comme une pierre sur l'âme. Il n'y a pas eu pendant ces quatre années un seul instant où je n'aie senti que j'étais en prison. Mais à quoi bon raconter tout cela? Si je t'écrivais
cent feuilles, tu n'aurais pas encore la moindre idée de ma vie d'alors. Il faut tout au moins le voir soi-même, je ne dis pas l'éprouver.
Qu'on cesse donc de se consoler à l'idée que les travaux forcés ont été utiles à Dostoïewsky. Ou, du moins, qu'on comprenne dans quel sens ils l'ont été. Ils furent un instrument de cette force mystérieuse qui domina sa destinée, qui l'incita à courir au devant d'épreuves auxquelles un autre n'eût pas résisté, et qui lui furent encore plus essentielles que ne le fut à Tolstoï le bonheur obstiné que, lui aussi, doit à une force fatale, supérieure aux lois ordinaires de la vie. Car ce furent ces coups qui martelèrent l'âme de Dostoïewsky et la rendirent propre à accomplir son œuvre.
Dostoïewsky a cruellement éprouvé tout ce que L.Tolstoï a rêvé, toutes ces choses qui, si profondément qu'il les ait parfois conçues, devenaient un simple passe-temps chaque fois qu'il voulait les mettre à exécution : perte de la propriété, travail corporel, union avec le peuple.
Le vêtement de prisonnier et les fers ne furent pas pour Dostoïewsky un symbole abstrait, mais le signe réel de la mort civile et de la mise au ban. L. Tolstoï a eu beau fendre du bois pour les pauvres villageois, labourer la terre à la sueur de son front, c'était là plutôt un sport, un exercice ascétique, une gymnastique, qu'un travail. L'essence du tourment qu'occasionne ce travail physique, aussi bien que le travail mental,résidedansla conscience delà nécessité, non seulement morale, mais corporelle, et dans celle du danger réel, de la crainte réelle, de l'abaissement, de l'anéantissement qui en résultent : «Si je ne gagne rien par mon travaille resterai sans un morceau de pain demain, dans un mois, dans un an » Cela paraît élémentaire; en réalité, ce sentiment ne peut
guère être compris jusque dans sa dernière profondeur par des gens dont l'éducation et le passé ressemblent à ceux de L. Tolstoï. De même que l'homme qui n'a jamais ressenti une certaine douleur physique ne peut s'en faire une idée, quels que soient ses efforts, de même celui qui n'a jamais éprouvé la misère ne peut pas la comprendre, quels que soient ses pensées et ses raisonnements à ce sujet.
Sous ce rapport, Dostoïewsky fut plus heureux que Léon Tolstoï; le sort lui fournit l'occasion d'éprouver, pendant ses années de prison, en quoi consistent le labeur et la misère des gens du peuple, de même qu'il avait connu l'effroi de la mort, non sous forme de conception abstraite, mais en la voyant de près sur l'échafaud.
Durant l'été de sa première année de prison, il dut, pendant deux mois, porter des briques de la rive de l'Irtyche jusqu'à une caserne en construction, située à soixantedix sajènes de là, derrière un rempart de fortifications. « Ce travail me plaisait — dit Dostoïewsky — bien que la corde qui soutenait les briques me frottât constamment les épaules. Ce qui me plaisait, c'est que le travail développait visiblement mes forces. » Quelle différence entre cette image et celle de L. Tolstoï labourant ou portant des briques pour le poêle d'une pauvre paysanne !
Dostoïewsky n'a pas eu besoin de faire des théories idéales sur l'abolition du droit de propriété et des conditions d'existence de la société cultivée : il en était rejeté lui-même. L. Tolstoï a fait un calcul mathématique parfaitement juste et exact, mais parfaitement stérile pour sa vie postérieure, d'après lequel il aurait dû donner à un vieux mendiant deux mille roubles pour que son aumône fût équivalente aux deux copecks que lui
avait donnés le charpentier Sémione. Il finit par douter de son droit de secourir les pauvres, et il semble que ce doute ne se soit pas dissipé jusqu'à présent. Le forçat Dostoïewsky n'avait pas à se poser ces questions ; la vie les avait résolues elle-même pour lui, en le mettant dans une position où il devait recevoir, et non pas faire l'aumône.
Peu de temps après monarrivée à la prison, — raconte Dostoïewsky, — je revenais seul, avec un gardien, du travail du matin. Une femme et un enfant, une fillette de dix ans, jolie comme un ange, vinrent à ma rencontre. Je les avais déjà vues. La mère était veuve. Son mari, un jeune soldat, avait été traduit en justice et était mort à l'hôpital, dans la partie réservée aux prisonniers, à l'époque où j'y étais moi-même soigné. La femme et l'enfant étaient venues lui dire adieu et avaient beaucoup pleuré. Lorsqu'elle me vit, la fillette devint toute rouge, murmura quelque chose à sa mère, qui s'arrêta aussitôt et fouilla dans sa poche ; elle en tira un quart de copeck qu'elle donna à l'enfant. Celle-ci se mit à courir vers moi. — « Tiens, malheureux (i) ! prends ceci pour l'amour de Dieu ! » cria-t-elle en venant au-devant de moi ; et elle me mit la piécette dans la main. Je pris l'argent, et la fillette retourna auprès de sa mère, tout à fait contente. Je gardai longtemps cette petite monnaie.
Les biographes de Tolstoï nous affirment que, bien qu'il n'ait pas distribué ses domaines, le résultat est le même, car il a cessé d'en jouir : mais nous sentons que, L. Tolstoï n'a jamais éprouvé de sa vie lahonteet la fierté la douleur et la joie que ressentit Dostoïewsky en acceptant l'aumône d'une petite fille; nous sentons qu'il y a une immense différence entre l'authenticité, la sincérité, sinon de leurs pensées, du moins de leurs actions et de leurs sentiments.
d) En Russie, le peuple appelle « malheureux » les prisonniers ■et les forçats.
Au moment du culte, à l'église, — raconte Dostoïewsky, nous restions en foule compacte, tout à fait en arrière, près de l'entrée. Je me souvenais comment, lorsque j'allais à l'église dans mon enfance, je regardais parfois le peuple se presser aux portes et s'écarter servilement pour laisser passer une épaulette de haut grade, un gros seigneur, des dames richement parées, mais excessivement pieuses, qui voulaient toujours être en avant et paraissaient prêtes par moments à se battre pour avoir la première place. Il me semblait que là-bas, a l'entrée, on ne priait pas comme chez nous, mais qu'on le faisait avec humilité, avec zèle, avec une conscience complète de sa petitesse. Maintenant c'était moi qui devais occuper cette place, et d'une manière encore plus humiliante : nous étions enchaînésetdéshonorés, tous s'écartaient de nous; on avait peur de nous, pour ainsi dire, chaque fois qu'on nous faisait l'aumône ; je me rappelle même qu'il y avait là quelque chose d'agréable pour moi; une sensation affinée et particulière se mêlait chaque fois à mon plaisir. « Qu'il en soit ainsi! » pensais-je. Les prisonniers priaient avec beaucoup de piété, et chacun apportait toujours sa maigre offrande pour acheter un cierge ou pour la quête. « Je suis un homme, pensait ou sentait peut-être chacun d'eux en la déposant — devant Dieu, tous sont égaux. » Nous communiions à la première messe. Lorsque le prêtre, tenant le calice dans les mains, lisait ces paroles : « Accueille-moi comme Jésus a accueilli le larron! » presque tous tombaient à terre, en faisant sonner leurs chaînes, et semblaient prendre ces paroles littéralement pour eux.
Une telle expérience donnait à Dostoïewsky le droit d'affirmer, par la suite, qu'il avait vécu avec le peuple et qu'il le connaissait. Lorsqu'en son cœur il répétait avec les autres forçats ces paroles : « Accueille-moi comme Jésus a accueilli le larron ! » il ne s'agissait pas là, pour lui, d'une idée abstraite, il ressentait et mesurait de tout son être ce précipice qui sépare le peuple des classes élevées et dont L. Tolstoï n'a fait qu'effleurer le bord toute sa vie, dans ses œuvres artistiques ou morales.
Dostoïewsky attribue aux travaux forcés l'origine de
g6 TOLSTOÏ ET DOSTOÏEWSKY
son épilepsie.Mais nous savons, par un autre témoignage, que cette maladie l'éprouvait déjà dans son enfance. C'est probablement dans sa sensibilité, incroyablement affinée et exaltée, que résidait la cause principale d'une affection qui ne fit que s'accroître et se développer en prison. Dans une lettre à l'empereur Alexandre II, Y « ancien criminel politique » (c'est ainsi qu'il signe sa missive), Dostoïewsky affirme que sa maladie s'est manifestée pendant sa première année de travaux forcés : « Mon infirmité — ajoute-t-ii — devient de plus en plus violente. Chaque accès me fait perdre la mémoire, l'imagination, les forces spirituelles et corporelles. L'issue de mon ma laise, c'est l'épuisement, la mort, ou la folie ». Nous savons qu'il y a eu vraiment dans sa vie des instants où sa maladie menaçait de lui faire perdre toutes ses facultés mentales. Les accès , selon Strakhoff, avaient lieu une fois par mois, à peu près ; c'était la période ordinaire. Mais parfois, rarement, ils étaient plus fréquents, il lui arrivait même d'en avoir deux par semaine.
Il m'est arrivé, — raconte encore Strakhoff, — d'être un jourtémoin d'un accès, de la force moyenne, qui saisit Dosloïewsky.C'était en i863, la veille même de Pâques. Assez lard, à onze heures du soir, il entra chez moi, et une conversalion très animée s'engagea entre nous. Je ne puis me souvenir du sujet, mais je sais qu'il s'agissait d'une question générale très importante. Dostoïewsky était particulièrement excité ; il allait et venait par la chambre, pendant que j'étais assis à la table.Il disait des choses élevées et consolantes, et, lorsque je soutenais son opinion par une remarque quelconque, il tournait vers moi un visage inspiré où se lisait toute l'exaltation du génie. Tout à coup, il s'arrêta un instant, comme pour chercher un mot, et il ouvrait déjà la bouche pour parler. Je le regardais avec une vive attention, sentant qu'il allait dire quelque chose d'extraordinaire, que j'entendrais une révélation.
Mais alors sortit de sa bouche un son étrange, prolongé, sauvage; et il tomba sans connaissance sur le parquet, au milieu de la chambre.
Dostoïewsky lui-même, dans l 'Idiot, décrit ainsi les accès de son mal :
A cet instant, la figure et surtout le regard se déforment. Les convulsions et les frissons contractent tout le corps et tous les traits du visage. Un hurlement terrible, inimaginable, qui ne peut être comparé à rien, s'échappe de la poitrine ; il semble que ce hurlement ait perdu tout caractère humain, et il est impossible, ou tout au moins très difficile, pour le témoin, de s'imaginer et d'admettre que c'est un homme qui rugit ainsi. Il semble même qu'il y ait un autre être dans cet homme et que ce soit cet autre être qui crie. Du moins, est-ce de cette façon que beaucoup de gens ont traduit leur impression et, sur beaucoup de gens aussi, la vue d'un homme atteint d'une crise d'épilepsie produit une terreur inexprimable, indicible, qui a quelque chose de mystique.
Les anciens appelaient l'épilepsie « mal sacré » . Les peuples orientaux voyaient en elle — comme Dostoïewsky le dit — quelque chose de mystique, uni au don de prophétie, à la clairvoyance divine ou diabolique. Nous rencontrons parfois cette maladie, peu étudiée, ou tout au moins peu expliquée, dans l'histoire des grands mouvements religieux, surtout à leur début, à leurs sources souterraines les plus obscures . Dans une de ses œuvres les plus fortes, les Possédés, Dostoïewsky revient parfois avec une persistance obstinée sur la légende de la fameuse cruche de Mahomet, l'épileptique, qui ne put répandre son contenu alors que le prophète, monté sur le coursier d'Allah, parcourait les cieux et l'enfer. Il est re*marquable que Strakhoff note, lui aussi, dans ses souvenirs ce lien entre quelque chose d'élevé et de réconfortant, de religieux, semble- t-il-, entre la « révélation >> pour laquelle
Dostoïewsky cherchait des mots sans parvenir à les trouver et la crise qui suivit immédiatement.
En tout cas, le « mal sacré » a eu un effet frappant sur sa vie, aussi bien physique que spirituelle, sur sa création artistique, sur sa pensée philosophique. Il en parle dans ses œuvres avec une émotion contenue, avec un effroi mystique pour ainsi dire. Ses héros les plus importants et les plus opposés — le monstrueux Smerdiakoff , le (( saint » prince Michkine, le nihiliste Kiriloff, prophète du Dieu-Homme, sont des épileptiques . Pour Dostoïewsky, les crises d'épilepsie étaient comme des effondrements terribles, des accès de lumière, des fenêtres qui s'ouvraient tout à coup et par lesquelles il voyait la « lumière » de Tau delà. « Puis, tout à coup, quelque chose se déchirait devant lui ; une extraordinaire lumière intérieure éclairait son âme,» dit-il dans une de ses descriptions.» Bien souvent Dostoïewsky me racontait qu'avant ses crises il avait des minutes de ravissement infini », dit Strakhoff. « Pendant quelques instants, écrit Dostoïewsky, j'éprouve un sentiment de bonheur qui n'existe pas dans l'état ordinaire, et dont on ne peut se faire aucune idée. Je sens une harmonie complète en moi et dans le monde entier, et ce sentiment est si doux et si fort que, pour quelques secondes de cette félicité, on peut donner dix années de sa vie, voire même sa vie entière. » Mais après la crise, son état d'âme était très douloureux ; il ne parvenait qu'à grand'peineà maîtriser son angoisse et son impressionnabilité. Le caractère de cette angoisse consistait, d'après lui, en ce qu'il lui semblait être un criminel sur qui pesait quelque faute inconnue, quelque crime énorme.
Une grande sainteté, un grand crime, une joie d'au delà, une douleur d'au delà, — tous ces sentiments s'u-
! '^OSTOÏEWSKY .* LA VIE 99
nissent subitement, se condensent en un instant sur un point aveuglant comme l'éclair, clans le « dernier quart de seconde », à l'instant où la cruche de Mahomet n'a pu encore répandre son contenu et où sort de la poitrine du « possédé » le gémissement affreux qui fait croire que ce n'est pas lui qui crie, mais quelqu'un d'autre qui est en lui et qui n'est pas un homme. Qui sait si nous ne touchons pas là à ce qu'il y eut de plus profond dans l'organisme spirituel et corporel de Dostoïewsky, à son essence originelle et insondable? N'est-ce pas le nœud où se rencontrent tous les fils de l'écheveau ? Et ne semblet— il pas parfois que ces accès, que ces éruptions subites, dus à une force échappant à notre analyse et qui peutêtre travaille sourdement et se prépare à agir en chacun de nous, aient rendu plus subtile et plus transparente l'enveloppe corporelle de Dostoïewsky, le voile de chair et de sang qui sépare l'âme du principe qui réside dans la chair et dans le sang si bien qu'il en était déjà à pouvoir voir ce qu'aucun homme n'a encore vu?
Ici de nouveau s'impose un parallèle involontaire entre Dostoïewsky et L. Tolstoï. Nous ne pouvons nous empêcher de comparer la « maladie » démoniaque et « sacrée » de Dostoïewsky, qui n'est peut-être pas une faiblesse, un appauvrissement de force vitale, mais, au contraire, un excédent orageux de cette force accumulée, un affinement, un aiguisement, une concentration de la spiritualité poussée à la dernière limite, — et l'excédent non moins démoniaque et sacré de corporéité, de force, de santé que nous voyons chezL. Tolstoï, et qui est une manifestation de la même force vitale, du même principe orgiaque, sous une forme opposée. Nous verrons, plus tard, que c'est à cette source charnelle, et en pénétrant jusqu'au fond de ses mystères, que Tolstoï
puise sa piété vraie, sa piété païenne, cachée sous les apparences de son pseudo-christianisme. Je dis piété, caria chair est aussi divine que l'esprit. Ils ne sont opposés que comme phénomènes. Leur essence est la même. Une conception religieuse profonde, symbolique (de gu^jSoXov, — union) voit la correspondance qui existe entre eux, la chair tout comme l'esprit ayant son principe au delà du monde phénoménal. Artiste-penseur, Léon Tolstoï plonge jusqu'au fond de l'animalité et y rencontre quelque chose qui n'est plus elle et qui lui paraît la destruction de la vie. Il a la conscience de la mort menaçante, et c'est là que commence sa tragédie. C'est là qu'il aperçoit pour la première fois « la lumière blanche et froide » qu'il prend pour celle d'une nouvelle résurrection chrétienne, la même lumière qui frappe le prince André à la veille d'Austerlitz.
Et du haut de cette représentation — c'est-à-dire de l'image de la mort — tout ce qui le tourmentait et l'intéressait auparavant s'éclaira tout à coup d'une froide lumière blanche sans ombre, sans perspective, sans différence de contours. Toute la vie lui apparut comme une lanterne magique, qu'il aurait long-temps examinée au travers d'un verre, à une lumière artificielle. Maintenant il voyait tout à coup sans verre, à la lumière vive du jour, ces tableaux mal peints. « Oui, oui, les voici ces images trompeuses qui m'ont ému, ravi, trompé! » — se disait-il, en revoyant dans son imagination les principaux tableaux de la lanterne magique de sa vie, en les revoyant à la lumière du jour, à cette lumière blanche et froide que répand la conscience claire de la mort. — « Comme tout cela est mauvais, affreux, terrible ! »
Ainsi, pour Tolstoï, la lumière de la mort vient du dehors pour éclairer la vie, en décomposer, en éteindre les couleurs et les formes ; pour Dostoïewsky, elle vient du dedans. La lumière de la mort et celle de la vie sont
pour lui la lueur d'un même feu, allumé à l'intérieur de la « lanterne magique ».Pour Léon Tolstoï, tout le sens religieux de la vie consiste dans le passage de la vie à la mort, à un autre monde. Il semble que ce passage n'existe pas pour Dostoïewsky : celui-ci meurt, pour ainsi dire, tout le temps de sa vie. Les effondrements, les accès de lumière, les crises du « mal sacré » ont affiné le tissu de sa vie animale, l'ont rendu transparent, ténu, et laissant partout filtrer la lumière intérieure. Pour Tolstoï, le secret de la mort est au delà de la vie ; pour Dostoïewsky, la vie elle-même est un mystère, comme la mort. Pour lui, la lumière froide d'un jour de Pétersbourg est en même temps la terrible « lumière blanche de la mort ». Pour Tolstoï, il n'existe qu'une opposition éternelle entre la vie et la mort, alors que Dostoïewsky ne reconnaît que leur éternelle unité.
Qui des deux est le plus proche de la vérité ? Laquelle de ces deux vies est la plus belle ?
Je reconnais que, s'il s'en tient aux premiers chapitres de mon étude, le lecteur peut me soupçonner d'une prévention en faveur de Dostoïewsky au détriment de Tolstoï. En réalité, j'ai simplement eu l'intention de redresser l'arc trop tendu, dans le sens contraire, parle christianisme étroit, exclusif, ascétique, et rationnel de Tolstoï. — Mais si j'ai été partial, presque injuste, c'est au début seulement et de propos délibéré ; je n'en resterai pas à ce point de mes recherches; je m'efforcerai d'aller plus loin, d'approfondir l'œuvre artistique, philosophique et religieuse des deux écrivains. Jusqu'à présent, je les ai comparés comme hommes, au point de vue chrétien ou paraissant tel, — en prenant le christianisme comme on l'expose chez les contemporains. Mais si j'avais comparé ces deux vies au point de vue
opposé, païen ou paraissant païen, j'aurais été obligé de conclure que la vie de L. Tolstoï, dans sa fraîcheur, sa force, son allégresse intarissable, est plus parfaite, plus belle, que la vie de Dostoïewsky.
A un troisième point de vue enfin, que j'appelle symbolique, et qui unit les deux pôles religieux opposés, la vie de Dostoïewsky et celle de Tolstoï nous paraîtront équivalentes en beauté, beauté imparfaite, car elle n'atteint pas au degré d'harmonie que Pouchkine avait assigné à la culture russe. Chez Tolstoï, la chair l'emporte trop sur l'esprit ; chez Dostoïewsky, l'esprit l'emporte trop sur la chair. Néanmoins, ces deux vies, également grandes, également russes, se complètent l'une l'autre et semblent créées à dessein pour faire naître des comparaisons prophétiques.
Ce sont, pour ainsi dire, des courbes partant d'un même point et s'élevant dans des directions différentes, pour se rejoindre en haut d'un cercle qui n'est pas encore fermé, mais qui peut et doit se fermer en un point opposé au point de départ. Ce sont deux prophéties qui semblèrent un moment contradictoires, mais qui déjà s'accordent pour annoncer un génie russe encore inconnu et que nous pressentons, un génie élémentaire et populaire, comme celui de Pouchkine, mais plus conscient et. par là même, plus universel. Ce sont deux colonnes encore isolées des parvis du temple, deux parties opposées, placées face à face, d'un édifice déjà commencé, mais dont on n'aperçoit pas encore l'ensemble, et qui sera l'édifice de la grande culture religieuse, à la fois ruses et universelle.