D0ST01EWSKY : L HOMME DE LETTRES
Lorsque Pouchkine mourut, Dostoïewsky avait seize ans.
La nouvelle de la mort de Pouchkine nous est arrivéeaprès le décès de notre mère — écrit le frère de Dostoïewsky, André. — Je me rappelle que mes frères devinrent presque fous en entendant le récit de cette mort et de tous ses détails. Fédor répéta plusieurs fois que, si nous n'avions pas Dotre deuil de famille, il demanderait à notre père la permission de porter le deuil de Pouchkine.
C'est ainsi que la perte de sa mère n'étouffa pas en Dostoïewsky la douleur que lui causait la mort de Pouchkine. A seize ans, comme plus tard à soixante, il ressentait, sans le reconnaître encore, le lien vivant, le lien de sang qui les unissait ; non seulement il vénérait Pouchkine comme un grand maître, mais il l'aimait comme s'il avait été le plus proche de ses parents.
A la même époque, Tolstoï, — il l'avoue dans Adolescence, — ne voyait en Pouchkine et dans les œuvres des auteurs russes, en général, que « de petits livres à couverture jaune qu'il lisait et étudiait étant enfant ». Il compare avec honte son mauvais goût d'alors à celui de ses camarades, étudiants de l'Université de Moscou. « Pouchkine et Joukowsky étaient, pour eux, toute la
littérature. Ils professaient un égal mépris pour Dumas, Sue, et Féval,et jugeaient infiniment mieux et plus clairement la littérature que moi. A cette époque commencèrent à paraître Monte Cristo et divers Mystères : je dévorai tous les romans de Sue, de Dumas, de Paul de Kock. Les événements et les personnages les plus invraisemblables étaient pour moi aussi vivants que la réalité. Je n'osais pas soupçonner l'auteur de mensonge. Me basant sur ces romans, je me formai un nouvel idéal des qualités morales que je désirais atteindre ».
Telle fut l'éducation artistique de Tolstoï et celle de Dostoïewsky. Evidemment, Dostoïewsky comprenait, à seize ans déjà, toute la grossièreté et toute la trivialité de Dumas et de Paul de Kock. Ses goûts et ses jugements littéraires sont étonnamment indépendants et réfléchis, pour être ceux d'un adolescent. La littérature russe et celle de l'Europe occidentale lui sont également accessibles. Il dit à son frère, dans une de ses lettres juvéniles, extrêmement enthousiastes, datées de l'Ecole des Ingénieurs : « Nous avons parlé d'Homère, de Shakespeare, de Schiller, d'Hoffmann. J'ai appris Schiller par cœur ; je redis ses phrases, je rêve de lui. » Et ce n'est pas seulement Shakespeare et Schiller — comparativement plus rapprochés du niveau intellectuel de la jeunesse russe d'alors, séduite par le romantisme et le moyen -âge — , qu'il savait apprécier, mais aussi les classiques français du xvne siècle, Racine et Corneille, que Biélinsky jugea plus tard si superficiellement. Ce sentiment si profond et si raffiné de la culture la plus lointaine et la plus étrangère se manifeste justement en ce que, tout en reconnaissant ce qu'il y a de conventionnel dans l'idéal des classiques français, ce jouvenceau moscovite,fils d'un simple médecin d'hôpital, s'extasie devant
DOSTOÏEWSKY I l'hOMME DE LETTRES Iû5
la perfection et l'harmonie de la forme chez les poètes de la cour de Louis XIV. Il écrit à son frère :
« Et Phèdre : Je ne saurai de quel nom t'appeler si tu dis que Phèdre n'est pas l'expression la plus pure et la plus haute de la nature et de la poésie! C'est presque une œuvre de Shakespeare, bien que la statue soit en plâtre et non en marbre. »
Dans une* autre lettre, il défend Corneille contre les attaques de son frère : « As-tu lu le Cid ? Lis-le, homme pitoyable, lis-le et tombe dans la poussière aux pieds de Corneille ! »
Si l'on prend en considération la piété profonde que professait Dostoïewsky, et qui se manifesta chez lui dès sa première enfance, lui faisant plus tard détester Biélinsky, sa vie durant, pour quelques paroles irréfléchies sur la religion, la comparaison suivante, entre le Christ et Homère, paraîtra très remarquable, malgré son enthousiasme et sa naïveté :
Homère, cet homme fabuleux qui peut-être a été, comme le Christ, une incarnation divine descenduepour nous sur la terre, ne peut être mis en parallèle qu'avec le Christ et non avec Gœthe. Pénètre-le bien, frère, comprends 177me/e, lis-la attentivement (car tu ne l'as pas lue,avoue-le) ! Dans Y Iliade, Homère a donné au monde antique des préceptes sur l'organisation de la vie spirituelle et matérielle avec autant de puissance que, plus tard, le Christ^apportant ses enseignements au monde nouveau. M'as-tu compris, maintenant?
Durant toute sa vie, Dostoïewsky conserva cette délicatesse de jugement à l'égard de la culture universelle, « universellement humaine », selon son expression.
Il avait le droit de dire plus tard que, pour lui, l'Europe était « quelque chose de saint et de terrible », qu'il avait deux patries, l'Europe et la Russie, que Venise,
Rome, Paris, avec leurs trésors d'art et de science et toute leur histoire, lui étaient parfois « plus chers que la Russie». C'est dans ce sens que Dostoïewsky est, après Pouchkine, le plus russe des écrivains russes, en même temps que le plus grand des Européens russes. Il montre, par son exemple, que Russe signifie Européen au plus haut degré, c'est-à-dire universel.
Tolstoï, qui a lui-même une importance universelle comme écrivain, est, en même temps, complètement dépourvu de cette faculté de culture générale qui semblait être, chez Dostoïewsky, un trait frappant du caractère russe. Malgré le cosmopolitisme raisonné, soi-disant chrétien, de Tolstoï, il n'y a pas, je crois, d'autre grand écrivain russe qui soit aussi g"êné, dans sa création artistique,par les conditions de lieu et de temps, par les limites de sa nationalité et de son siècle. Tout ce qui n'est pas russe ni contemporain lui semble sinon hostile, du moins étrang-er, incompréhensible, peu intéressant. Chez le créateur de la Guerre et la paix, œuvre prétendue historique, la connaissance de l'histoire est une œuvre de l'esprit, mais non du cœur. Il n'a jamais pénétré, ni ne s'est efforcé de le faire, dans la vie intime et spirituelle des autres peuples et des autres siècles. Il ne leur a jamais fait cet honneur. Il ignore « l'enthousiasme du lointain », le souffle inspirateur de l'histoire, les douleurs ou les joies vivantes du passé. Son être, jusque dans ses racines les pluspro fondes, se rattache auprésent, à la réalité russe actuelle, au peuple ouvrier russe, au seigneur russe. Nous savons que Tolstoï a été en Italie dans sa jeunesse, mais il n'en a rapporté aucune impression. Les vestiges des « saintes merveilles » n'excitèrent en lui aucun frisson. Les « vieilles pierres étrangères » restèrent mortes pour lui. Quand, plus tard, il qualifiera à la