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légère le Jugement dernier de Michel-Ange d'œuvre insensée, il ne se basera même pas pour cela sur ses propres souvenirs de voyage, mais sur l'impression que lui aura laissée une copie aperçue par hasard.
Tout ce qui semble conventionnel dans chaque civilisation et qui, en réalité, peut être aussi vrai, aussi vivant que la nature elle-même, est pour L. Tolstoï toujours artificiel et, par conséquent, menteur. Son effroi exagéré du conventionnel finit par se transformer chez lui en une peur de la culture en général. C'est ainsi que la prose lui paraît plus naturelle que les vers. Sans réfléchir que le langage cadencé est, en réalité, le plus primitif de tous, que les hommes, dans leurs états d'âme les plus passionnés, c'est-à-dire les plus naturels, ont la tendance des enfants et des peuples jeunes à exprimer leurs sentiments par des vers et par des chants, L. Tolstoï décide que toute œuvre écrite en vers est conventionnelle et, par conséquent, menteuse. « Dès sa jeunesse, dit un biographe allemand de Tolstoï , il tournait en dérision les œuvres les plus belles de la littérature russe, simplement parce qu'elles étaient écrites en vers ; la forme élégante n'avait, à ses yeux, aucune importance, car, — selon l'opinion à laquelle, soit dit en passant, il est toujours resté fidèle, — cette forme entrave la pensée. »
Nulle part cette absence du sens de la culture universelle ne se montre mieux que dans une des dernières œuvres de Tolstoï, où il dresse le bilan de toutes les pensées et de tous les jugements que lui a inspirés l'art au cours de son existence. Je parle du livre intitulé : Qu est-ce que L'art ?
Parlant de la tendance nouvelle, qu'on nomme « décadente », il commence par promettre d'être modeste, promesse qu'il ne tient pas. « Je n'ai pas le âroit déjuger
l'art nouveau, parce que moi, qui ai été élevé pendant la première moitié du xixe siècle, je ne le comprends pas, et ne puis le comprendre. La seule supériorité que je reconnaisse à l'art d'autrefois c'est qu'il est compréhensible à un plus grand nombre de personnes que l'art actuel. » Non content d'avoir déclaré qu'il ne comprend pas cet art, il juge et condamne sans distinction, il met, pour ainsi dire, dans le même tas Boecklin et Klinger, Ibsen et Baudelaire, Nietzsche et Wagner. Voici ce qu'il dit des mystères de Maeterlinck et de Hauptmann : « Des aveugles, assis au bord de la mer, répètent, on ne sait pourquoi, toujours la même chose !... ou bien c'est une cloche qui tombe au fond d'un lac et se met ensuite à sonner ! »
Il semblerait qu'un homme élevé dans la première moitié du siècle dût apprécier tout particulièrement les artistes et les poètes non « décadents » des siècles passés. En réalité, Tolstoï abat les gloires classiques incontestées avec plus de dureté encore que les nouvelles, celles qu'on discute. Il assure, par exemple, « qu'une œuvre basée sur des emprunts, telle que le Faust de Gœthe, peut être très bien travaillée, remplie d'esprit et de toutes sortes de beautés, mais qu'elle ne peut produire une véritable impression d'art, parce qu'elle est dépourvue de la qualité principale des œuvres d'art : elle ne forme pas un tout organique. Dire d'une telle œuvre qu'elle est belle parce qu'elle est poétique, équivaut à affirmer qu'une fausse pièce de monnaie est bonne parce qu'elle ressemble à une pièce authentique ».
Pour lui, le Faust est une pièce fausse, parce que c'est une œuvre trop cultivée et trop factice. A un autre point de vue, à celui de l'ascétisme chrétien, les contes dcBoccace lui paraissent « une peinture délayée des horreurs sexuelles ». Il commence par qualifier les œuvres d'Eschyle, de
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Sophocle, d'Euripide, de Dante, de Shakespeare, ia musique de Wagner et celle de Beethoven dans sa dernière période, de « raisonnées, inventées », et finit par les déclarer « grossières, sauvages et souvent insensées ». Une représentation (MHamlet lui fait éprouver « la souffrance particulière que produisent les œuvres fausses ; en même temps, le simple compte-rendu d'un drame cynégétique du théâtre vogoul (i) le convainc que c'est là de l'art vrai.
Devant de tels sacrilèges, qui peuvent sembler un trait de barbarie russe, et qui, en réalité, émanent d'une barbarie généralement européenne, engendrée par l'esprit démocratique et pseudo-chrétien dont souffre le goût contemporain, devant de tels sacrilèges, dis-je, un occidental vraiment cultivé peut croire à quelque Caliban détruisant les marbres d'Egine et lacérant le portrait de Monna Lisa.
Mais le diable n'est pas aussi terrible qu'on le représente. Cet Erostrate qui lève la main sur Eschyle et sur Dante, pour lequel Pouchkine est maintenant sinon un manuel d'études à couverture jaune, « du moins un homme débauché, qui écrivait des vers d'amour indécents », s'incline naïvement devant Berthold Auerbach, George Eliot, et la Case de V oncle Tom.
Finalement, à ses sympathies plus encore qu'à ses censures, on constate que Tolstoï, dans ses jugements conscients sur l'art, n'a pas beaucoup varié depuis l'époque où, enfant, il se plongeait dans la lecture de Dumas, de FévaletdePauldeKock.Et cequ'ily a même de plus triste, c'est qu'en y regardant de près on aperçoit, sous le masque effrayant de ce Caliban, la figure, bien connue et
(i) Les Vogouls, peuple de race ouralo-altaïque, nomade dans la Sibérie.
peu faite pour inspirer la terreur, d'un gentilhomme démocrate, d'un grand seigneur positiviste comme on en voyait beaucoup en Russie vers 1860.
Cette absence du sentiment de culture se manifeste encore plus vivement, chez Tolstoï, quand il s'agit de ses propres créations.
— Je me suis mis à écrire par vanité, par fierté et par cupidité, assure-t-il dans sa Confession. Moi, poète, artiste, j'écrivais, j'étudiais je ne sais quoi. En revanche, on me donnait de l'argent, je mangeais très bien, j'étais confortablement logé, reçu par la meilleure société, la gloire me venait. Par conséquent, ce que j'avais appris devait suffire. La vraie manière de raisonner est celle-ci : il s'agit de gagner le plus possible d'argent et de louanges. Or, pour atteindre ce but, nous ne savons qu'écrire des livres et des journaux. C'est donc ce que nous faisons. Cette activité, — rappelle-t-il après son évolution morale de 1880, — que Ton appelle artistique et à laquelle je sacrifiais autrefois toutes mes forces, a non seulement perdu pour moi toute l'importance que je lui attribuais jadis, mais elle m'est devenue désagréable à cause de la place ridicule qu'elle a occupée dans ma vie et qu'elle occupe, en général, dans l'opinion de la classe riche.
Le témoignage deBehrs, — affirmant que Tolstoï, à son point de vue « chrétien » actuel, trouve nuisible toute son œuvre antérieure parce que l'amour s'y trouve décrit dans le sens du sentiment et de l'instinct sexuels, — mérite d'autant plus de créance que ce jugement coïncide d'une manière parfaitement correcte et logique avec les autres jugements de L. Tolstoï sur l'art. N'estce pas lui qui, vers la fin de sa vie, et passant en revue toutes les manifestations de son activité artistique, décide, avec le mélange de sincérité consciente et d'hypocrisie inconsciente qui lui est propre : « Je dois encore remarquer que je compte toutes mes œuvres artistiques au nombre de celles du mauvais art, excepté Dieu voit