D0ST01EWSKY I L HOMME DE LETTRES I I I
la vérité et le Prisonnier du Caucase, » c'est-à-dire excepté deux des contes les plus faibles qu'il ait jamais écrits.
Ce n'est pas seulement dans ses dernières années, au déclin relatif de sa puissance créatrice, mais aussi plus tôt, à l'époque de son apogée, qu'il pensait déjà de cette façon, ou à peu près.
En 1875, il écrivait à Feth : « Je me remets à l'ennuyeuse et banale Anna Karénine, avec un seul désir : c'est de m'en débarrasser au plus vite, afin d'avoir du loisir pour d'autres œuvres. »
Est-ce sincèrement qu'il considérait Anna Karénine comme banale et ennuyeuse ? Est-il possible qu'il ne l'aimât vraiment pas, au moment même où il l'écrivait? S'il l'aimait, c'était, du moins, d'un amour inconscient ou, en tout cas, moins conscient que celui de Gœthe pour son Faust, de Pouchkine pour Eugène Onéguine.
C'est dans ces diverses nuances du développement intellectuel que réside une des différences fondamentales qui séparent L. Tolstoï de Dostoïewsky. Grand écrivain, L. Tolstoï n'a jamais été un grand littérateur, dans le sens où l'ont été Pouchkine, Gœthe, Dostoïewsky, qui eux-mêmes se considéraient non seulement comme les maîtres, mais aussi comme les manœuvres du Verbe. La littérature, au sens où je viens d'employer ce mot, n'est pas plus artificielle, mais simplement plus consciente que la poésie, cette force élémentaire et créatrice. Au même titre que la civilisation, elle a ses racines dans la nature. Loin de contrecarrer l'œuvre de cette dernière, elle n'en est que le prolongement conscient au sein de l'intelligence humaine. Considérées à ce point de vue intégral, la civilisation et la littérature, qui en fait partie, ne font qu'un avec la nature. Combattre ces soi-disant conven-
tions, c'est s'attaquer à l'essence même de l'homme, à une des forces éternelles et divines de la nature .
Dans ce mépris de L. Tolstoï pour ses propres créations artistiques, il y a quelque chose d'obscur et de complexe qu'il ne s'est jamais complètement expliqué à luimême, à ce qu'il semble. Tout au moins, dans son amourpropre littéraire remarque-t-on des inconséquences et des fluctuations très étranges : « Il n'y a jamais eu de littérateur plus indifférent au succès que moi,» assuraitil un jour à Feth. Cependant, lorsque parut la Guerre et la Paix, il fit à ce même Feth la prière suivante, d'une touchante sincérité : « Ecrivez-moi ce que l'on dira de mon livre dans les différents cercles qui vous sont familiers, et surtout l'impression produite sur la masse. Il est probable qu'il passera inaperçu. » — Selon sa propre expression, il avait toujours « la conscience agréable d'être écrivain et aristocrate » , écrivain, ou artiste indépendant comme on disait jadis, et non pas littérateur, comme Pouchkine et Gœthe. Pendant toute sa vie, Tolstoï a tenu la littérature pour une quantité négligeable, et, soit consciemment, lorsqu'il prenait ses airs peuple, soit inconsciemment, par instinct aristocratique, il l'a méprisée comme quelque chose de bourgeois, de mesquin, qui n'est ni saint ni noble. Mais ce qu'on distingue au fond de cette honte et de ce mépris, ce n'est guère l'aristocratisme du génie, mais plutôt un aristocratisme de caste assez habilement déguisé, quoique bien reconnaissable, un instinct seigneurial plus enraciné en lui qu'il n'y paraît au premier abord, et transparaissant à l'occasion, bien qu'il le renie et le cache honteusement.
Dostoïewsky, dit Strakhoff, aimait la littérature. Il l'avait prise comme elle est, avec toutes ses exigences ; il ne s'éloigna jamais d'elle et ne la regarda jamais de haut. Celte