‹ Tolstoï et DostoïewskyChapitre 24 sur 43 · DOSTOÏEWSKY I LHOMME DE LETTRES I I · texte numérisé non relu

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absence complète tfaristocratisme littéraire est un des irails élevés et touchants de son caractère. La littérature russe était le terrain sur lequel avait poussé Fédor Mikhaïlowitch, duquel il ne se détacha jamais, pour lequel il avait un amour dévoué et sincère. En abordant le public et la carrière littéraire, il savait qu'il allait au marché, et ne pensait même pas à avoir honte de son métier ou de ses camarades de métier. Au contraire, il était fier de son activité et la considérait comme grande et sacrée .

De même que les classes aristocratiques d'an tan trouvaient humiliant de gagner leur pain quotidien par un travail manuel, L. Tolstoï, partant d'une conception nouvelle, mais non moins hautaine et dédaigneuse, considère comme honteux de se faire payer pour un travail mental. Avec une igmorance puérile des nécessités économiques, il se contente de hausser dédaigneusement les épaules lorsqu'il entend dire qu'un véritable artiste peut créer par besoin d'argent.

ce Pendant toute ma vie, — dit Dostoïewsky — je n'ai produit aucune œuvre qui ne fût payée d'avance. Je suis un prolétaire de la littérature, et, si quelqu'un a besoin de mon travail, il doit me pourvoir d'avance. » Cet homme, qui a une telle présomption, une telle vanité— il le dit lui-même — «qu'il lui semble qu'on lui ait arraché la peau et que l'air lui-même le fasse souffrir » Dostoïewsky, non moins que L.Tolstoï peut-être, apprécie la liberté de l'artiste ; — il n'a cependant pas honte de créer pour de l'argent, de recevoir le prix de son labeur comme un simple journalier. Il s'appelle lui-même un e « haridelle de poste ». Pour arriver à temps, il écri trois feuilles et demie d'imprimerie en deux nuits et deux jours. Avec une sincérité qui doit sembler à Tolstoï le comble de l'insolence mercantile de ces « littérateurs » qu'il méprise tant, Dostoïewsky l'avoue sans ambages :

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Il m'est arrivé très souvent, dans ma vie littéraire, que le c o. 11 me o ce ment d'un chapitre de roman ou de nouvelle était déjà sous presse alors que la fin en était encore dans ma tête et devait absolument être écrite pour le lendemain. La besogne à laquelle m'obligeait le manque d'argent m'a étouffé et rongé. — Mes misères se termineront-elles un jour? Ah! si j'avais de l'argent, l'avenir assuré!

C'est la douleur incessante et la plainte de toute sa vie. Parfois, épuisé par cette lutte contre la misère, il la miudit, mais jamais il n'en a honte. Il a cet orgueil intîm3 au milieu de l'opprobre extérieur qui est le propre de l'ouvrier de la pansée au sein de la société bourgeoise. Une fois, dans un instant de fierté, il s'écrie : « Mon nom vaut un million. »

Presque aussitôt après sa libération du bagne et sa crise d'illumination chrétienne, il tombe dans le péché d'envie, de l'envie la plus grossière et la plus cynique en apparence : « Je sais très bien que j'écris plus mal que « Tourguéneff, mais pas beaucoup plus mal, et j'espère « ne pas écrire plus mal à l'avenir. Gomment donc se « fait-il qu'avec tous mes besoins je ne touche que cent « roubles par feuille imprimée, alors que Tourguéneff, « qui est riche, en reçoit quatre cents? A cause de ma « pauvreté, je suis obligé de me hâter, d'écrire pour de « l'argent, et par conséquent de gâter infailliblement « mon œuvre. » En post-scriptum, il ajoute qu'il envoie à Katkoff i5 feuilles à cent roubles, ce qui fait i5oo roubles. « J'ai reçu 5oo roubles de lui ; puis, après lui avoir envoyé les trois quarts du roman, je lui ai demandé deux cents roubles pour le voyage; j'ai donc encaissé en tout 700 roubles. Arrivé à Tver,je serai sans le sou; en revanche, je recevrai, dans un très court laps de temps, sept ou huit cents roubles de Katkoff. Gela va encore. Il y a moyen de se retourner. » Et ainsi de suite,

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il en est toujours de même. Toutes les lettres de Dostoïewsky sont remplies de séries interminables de chiffres et de comptes, interrompues par des prières de secours désespérées. « Au nom du Christ, sauve-moi ! » — écritil une fois à son frère. .

C'est un supplice continu, un des plus tragiques exemples d'un martyre du travail cérébral.

Les années qui s'écoulèrent entre i885 et 1889 furent particulièrement pénibles; elles sont peut-être équivalentes à quatre de ses années de travaux forcés. De même qu'avant son premier malheur, le sort le favorisa d'abord. Le journal Vremia, édité par lui, avait du succès et rapportait assez pour qu'il rêvât déjà de pouvoir se dédommager des privations que la misère lui avait imposées, lorsque la censure intervint d'une façon inattendue et imméritée. Le Vremia fut suspendu par le gouvernement pour un article mal interprété sur les affaires polonaises. Il se produisit là un malentendu pareil à celui qui avait eu lieu lors de l'instruction de l'affaire Pétrachewsky.

Dostoïewsky ne perdit pas courage, et, presque immédiatement après la catastrophe du Vremia, il se mit à éditer l'Epoque, qui n'obtint pas le succès du journal précédent. La minute de bonheur avait passé sans retour. L'Epoque fut victime d'une censure non moins cruelle que celle de l'état, la censure libérale russe. Dostoïewsky, toujours attiré vers les extrêmes, se trouva entre deux feux, situation qu'il devait garder jusqu'à la fin de ses jours, non seulement réputé ennemi du gouvernement, mais encore ennemi des ennemis du gouvernement, « qui l'accablaient, dit-il, d'injures et de gros mots, racaille, forçat, etc., et les accusaient, lui et son frère, de prévarications, cle fraude, d'être des agents

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gouvernementaux, des délateurs, des écrivains de police secrète ».

C'est à ce moment que moururent l'un après l'autre son frère Michel, le critique Apollon GrigorielF, son ami le plus intime, et sa première femme Marie Dmitriewna Dostoïewsky.

— Et tout à coup, je restai seul ! écrit Dostoïewsky à A. E. Wrangel. — J'en ressentis une impression de terreur. Toute ma vie se brisa en deux. Je puis dire, à la lettre, qu'il ne rne reste rien qui m'attache à l'existence. Renouer de nouveaux liens, me créer une nouvelle vie ? Cette pensée même me dégoûtait. La famille de mon frère est littéralement dépourvue de moyens de subsistance, elle est réduite à la mendicité. Je suis leur seul espoir, et tous, la veuve et les enfants, sont réunis autour de moi, attendant leur salut de moi seul. J'aimais infiniment mon frère, puis-je les abandonner? — En continuant à éditer V Epoque, évidemment j'aurais pu les nourrir ainsi que moi-même, si j'avais travaillé du malin au soir, sans interruption, ma vie durant. En outre, il fallait payer les dettes démon frère :je ne voulais pas qu'un mauvais souvenir s'attachât à son nom. — Je me mis à imprimer les derniers numéros de l'Epoque simultanément dans trois typographies différentes, je n'épargnai ni argent, ni santé, n forces. J'étais le seul rédacteur; je corrigeaisles épreuves; je m'arrangeais avec les auteurs, avec la censure ; je refaisais les articles, trouvais l'argent, restais assis au travail jusqu'à six heures du matin, dormais cinq heures par nuit. Je remis ainsi de l'ordre au journal, mais il était trop tard.

L'Epoque s'effondra définitivement. Dostoïewsky fut obligé de se déclarer à nouveau « en faillite provisoire », comme il le dit lui-même. Outre ce qu'il devait aux souscripteurs, il avait jusqu'à 10.000 roubles de dettes en lettres de change, et 5.oôo roubles empruntés sur sa parole d'honneur.

0 mon ami! écrit-il à Wrangel, je retournerais volontiers aux travaux forcés pour y passer autant d'années que lapre-

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mîère fois, si je pouvais seulement payer mes dettes. Je vais devoir recommencer à écrire des romans sous la menace du bâton, c'est-à-dire du besoin; et à la hâte ! De toute ma réserve de forces et d'énergie, il ne m'est resté dans l'âme que quelque chose de trouble et d'inquiétant, voisin du désespoir. L'angoisse, l'amertume, les soucis les plus âpres, l'état le plus anormal pour moi: voilà quelle est ma destinée! En outre, je suis seul, il me manque ma vigueur d'autrefois.

Son créancier le plus implacable, le libraire-éditeur Stellovsky, un franc scélérat, parlait de le faire mettre en prison : « L'aide de l'agent de police du quartier vint chez moi pour exécuter cet ordre, » dit Dostoïewsky. Les autres créanciers firent la même menace et entamèrent des poursuites. Il ne lui restait que deux alternatives : ou la prison pour dettes, ou la fuite. Il préféra cette dernière et se réfugia à l'étranger, où il resta quatre ans dans une noire misère.

Ses lettres, adressées en 1869 de Dresde à A. N. Maïkoff, donnent une idée de l'excès presque incroyable de sa détresse. Cependant, il était déjà l'auteur de Crime et Châtiment, un grand écrivain russe. On ne trouve dans ces lettres que les détails de sa vie quotidienne, mais je ne puis les passer sous silence. Il est impossible de sentir vraiment la souffrance d'un malade dont on ne voit pas le visage et dont on n'entend pas les gémissements. Aucune dissertation abstraite sur le travail et la pauvreté des classes ouvrières, sur l'oisiveté et le luxe des artisans de l'esprit, ne nous apprendra rien de plus instructif.

« Ces derniers six mois, — écrit Dostoïewsky à Maïkoff, — j'ai été dans une telle misère, ainsi que ma femme, que notre dernière pièce de linge est maintenant engagée (ne le dites à personne ! ajoute-t-i) dans une parenthèse pitoyable et honteuse ). Je vais être obligé de ven-

dre ce qui nous reste en fait d'objets indispensables, et de céder pour vingt thalers ce qui en vaut cent. C'est ce que je serai forcé de faire pour sauver la vie de trois créatures, s'il tarde à répondre affirmativement. » Ce « il », cet espoir suprême, ce brin de paille auquel se raccroche le noyé, — c'est un M. Kachpireff, éditeur du journal Zaria, qui lui est complètement inconnu, mais qu'il supplie néanmoins « chrétiennement », c'est-àdire au nom du Christ, de le tirer d'embarras et de lui envoyer deux cents roubles. « Comme cet envoi est peut-être difficile à faire d'un bloc, je le prie dem'envoyer immédiatement 75 roubles seulement. Ne connaissant pas la personne de Kachpireff, je lui écris d'un ton excessivement respectueux, bien qu'avec un peu d'insistance. »

Un mois plus tard environ, il écrit de nouveau à Maïkoff : « Jusqu'à présent je n'ai pas reçu un seul copeck de lui; — il ne fait que des promesses! Si vous saviez seulement dans quelle position nous nous trouvons ! Nous sommes trois : moi, ma femme (la seconde femme de Dostoïewsky, Anna Grigorievna) qui nourrit et qui a besoin de manger, et le bébé (une fille nouveau-née, Lioubaqui peut tomber malade à force de privations, et mou) rir! » — « Il faut baptiser Liouba,et ce n'est pas fait, faute d'argent ! »

Plus loin on trouve les détails suivants, dont l'âpre té tragique ne peut être comprise que par un homme ayant lui-même éprouvé les horreurs de la misère. Il dit, par exemple, dans une lettre à son frère datée d'avril 1864 ; « Je ne puis acheter de souliers d'été, j'emploie mes chaussures d'hiver. »

Est-ce possible qu'il (Kachpireff) pense, continue Dostoïewsky, que je ne lui aie parlé de mon dénuement que pour faire

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de la rhétorique '? Comment puis-je écrire, lorsque j'ai faim, lorsque j'ai engagé mon panlalon afin d'avoir deux thalers pour un télégramme ? Que le diable m'emporte avec ma faim ! Mais elle (Anna Grigorievna) nourrit l'enfant ; qu'arrivera-t-il si elle m^t en g"ag-e sa dernière jupe de laine chaude. ? La neiçre tombe ici depuis hier ! Anna peut prendre froid ! Est-il possible qu'il ne comprenne pas que je suis houleux de lui expliquer tout cela ? Mais ce n'est pas tout encore : il v a quelque chose de plus humiliant : nous n'avons pas encore pu payer ni lasag-e-femme ni nos logeurs, et ma pauvre Anna doit supporter cela pendant le premier mois de ses couches ! Mais ne comprend-il donc pas que ce n'est pas moi seulement, mais ma femme, qu'il offense en me traitant avec un dédain pareil, après, que je lui ai parlé de la détresse de ma femme'? Il nous a offensés, offensés !.... Il m'a donné sa parole ! Par conséquent il n'a pas le droit de dire qu'il n'a cure de ma faim, et que je ne dois pas le presser. Evidemment, il dira qu'il s'en moque !

Et ainsi de suite : des redites inutiles, monotones comme les plaintes d'une souffrance stupide. Ce n'est déjà plus une lettre d'affaires, mais une sorte de délire, ce ne sont plus des lamentations, mais des cris de désespoir. Il n'est même pas juste envers Kaehpireff, qui était innocent, ainsi qu'on le vit par la suite ; le retard ne provenait pas de son insouciance, mais de la négligence d'un employé de la banque chargée du paiement. On entend dans cette lettre le son déchirant de la voix de Dostoïewsky, une agitation impétueuse, presque insensée, comme le prodrome d'une attaque d'épilepsie.

Et ils exigent que je fasse de la littérature maintenant ! conclut-il avec furie. Mais puis-je écrire en ce moment? Je m'arrache les cheveux et passe des nuits blanches ! Je pense continuellement, et j'enrage ! J'attends! 0 mon Dieu ! Ma parole, ma parole ! je ne puis décrire tous les détails de ma misère ; je rougirais de le faire. Après quoi, on exige de moi de l'art de la poésie pure, sans vertige, et on me cite Tourg-ué-

neff, Gontcharoff! Que l'on vienue voir dans quelle situation je travaille l

C'est ainsi que se passa toute sa vie, ou presque toute.

« Je suis un artiste, un poète, j'ai enseigné je ne sais quoi! — dit Tolstoï — En revanche, on me payait bien, je mangeais bien, j'étais bien logé, j'avais des femmes, j'étais reçu par la meilleure société, la gloire venait à moi. La littérature, comme la location des terres, est une exploitation habile, avantageuse seulement pour ceux qui y participent, mais non pour le peuple. Aucun travail ne rapporte aussi facilement que le travail littéraire. »

Mais qu'aurait-il dit, Tolstoï, s'il avait vu de ses propres yeux Dostoïewsky, — qu'il considérait cependant comme un vrai artiste et même comme un « proche, un homme qui lui était indispensable » — aller mettre en gage son pantalon pour avoir deux thalers, de quoi envoyer un télégramme? Aurait-il continué à hausser les épaules avec mépris en entendant dire qu'un vrai artiste peut parfois « créer pour avoir de l'argent » et que, dans sa distinction entre le travail mental et le travail manuel, il y a quelque chose d'étroit qui réduit la vie, qui est incompatible avec la vie, comme dans presque toutes les abstractions théoriques de ce genre?

Dans ces pensées et ces sentiments superficiels de Tolstoï sur l'art, le travail, et le besoin, je crois d'ailleurs qu'il ne faut pas voir la dureté ou l'insensibilité de cœur propres aux rassasiés ne comprenant pas les affamés, mais simplement une inexpérience, une ignorance complète de certains cotés de la vie réelle dont la connaissance est indispensable au jugement moral.

La tendance vers la perfection infinie, la satisfaction de sa propre conscience artistique, c'estlà pour Dostoïrw s-

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