‹ Tolstoï et DostoïewskyChapitre 25 sur 43 · D0ST01EWSKY I L HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

D0ST01EWSKY I L HOMME DE LETTRES

ky une question de vie ou de mort, « Ne pensez pas — écrit-il à Maïkoff dans cette terrible année 1869 — que e me contente de faire des gros sous. Quelque mauvais et abominable que soit ce que j'écris, l'idée du roman et son élaboration me sont, à moi, pauvre homme, k moi auteur, plus précieuses que tout au monde! Il ne s'agit pas de gros sous, mais de mon idée la plus chère et la plus ancienne. Naturellement, je la maltraite, mais que faire? Le croiriez-vous ? Bien que je les aie préparés depuis trois ans, il y a des chapitres que j'écris, puis que je mets au rebut, pour les écrire et les récrire de nouveau. » En terminant l'une des plus belles et des plus profondes de ses œuvres, V Idiot , il se plaint : « Je suis mécontent jusqu'au dégoût de ce roman. Maintenant je fais un dernier effort pour la troisième partie. Si je corrige le roman, je me corrigerai moi même, sinon, je suis perdu. » Avant de partir pour l'étranger, alors qu'il travaille à Crime et Châtiment, il dit : « J'avais beaucoup d'écrit et de prêt à la fin de novembre, j'ai tout brûlé, je puis l'avouer maintenante Cela ne me plaisait plus à moi-même. Je fus séduit par un nouveau plan, une nouvelle forme, et je recommençai. »

« Je travaille, en général, nerveusement, avec peine et l'esprit soucieux — dit Dostoïewsky — lorsque je m'acharne avec trop d'assiduité à ma besogne, je suis même malade physiquement. » Dans une autre lettre datée de Genève : « Je travaille beaucoup, beaucoup. Cependant, }es attaques prennent définitivement le dessus, et, après chacune d'elles, je ne puis rassembler mes idées pendant quatre jours. » «Les attaques se répètent chaque semaine maintenant, » — écrit-il de Pétersbourg lors de son dernier séjour dans cette ville; «ressentir et s'avouer clairement cet ébranlement des nerfs et du cerveau est une insup-

portable torture... Ma raison se troublait en vérité. Je le sentais ; et cet énervement me menait parfois à des instants de furie. » — « Je suis consumé par une fièvre intérieure, j'ai des frissons, une forte fièvre chaque nuit, et je maigris affreusement. » — « J'ai une attaque tous les dix jours, puis j'en mets cinq à revenir à moi. Je suis un homme perdu ! »

« Pourtant, il me semble toujours que je vais seulement commencer à vivre, » — confesse-t-il dans une de ses lettres les plus désespérées. « C'est risible, n'est-ce pas? Quelle vitalité de chat ! » — « Il m'est arrivé de le voir après les moments les plus douloureux, après la suspension du journal, la mort de son frère, dans des difficultés atroces à cause de ses dettes,» — raconte Strakhoff ; — « il ne perdait jamais complètement courage, et je crois qu'il est impossible de se représenter des circonstances qui auraient pu l'écraser. » Dostoïewsky aurait pu dire de lui-même les paroles de Dimitri Karamasoff : « Je vaincrai toutes les souffrances, si je puis dire seulement et me redire à chaque instant : je suis! Dans mille douleurs — je suis; crispé par la torture — je suis! Je suis lié au poteau, mais j'existe, je vois le soleil, et, si je ne le vois pas, je sais qu'il existe. Et savoir que le soleil existe, c'est toute la vie. »

C'est précisément pendant ces quatre années, frappé par la mort de son ami, de son frère, de sa femme, relancé par ses créanciers, poursuivi par le pouvoir et les ennemis du pouvoir, incompris des lecteurs, dans la solitude, la pauvreté, la maladie, qu'il créa l'une après l'autre, ses plus grandes œuvres : en 186G, Crime et Châtiment; en 1868, l'Idiot ; en 1870, les Possédés, et c'est aussi à cette époque qu'il pensait aux Frères KaramazoJ} . En outre, il est difficile de se représenter par son oeuvré, quel-

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