CHAPITRE VIII
ET
Ceux qui ne reconnaissent que la sainteté chrétienne, et la prépondérance forcée et meurtrière de l'esprit sur la chair, trouveront juste le jugement que Léon Tolstoï porte sur sa propre vie : « J'ai dévoré le fruit du travail des paysans, j'ai puni mes moujiks, j'ai trompé, j'ai été débauché. Le mensonge, le vol, les adultères de toutes sortes, l'ivrognerie, le viol, le meurtre... — il n'y a pas de crime que je n'aie commis... »
Mais si nous estimons qu'il existe, outre la sainteté de l'esprit, une sainteté de ta chair, outre la sainteté chrétienne, une sainteté païenne, si, du moins, nous admettons celle de l'Ancien Testament, que le Christ vint compléter et non pas abroger, — la vie de Tolstoï, considérée à ce point de vue, nous apparaîtra, au contraire, très harmonieuse, intégrale, belle, somptueuse à voir,com.me dit le peuple; car il n'a pas été « voleur », mais économe et bon maître pour ses serviteurs, non point « assassin », mais guerrier courageux, non pas « ivrogne », mais sage et sobre épicurien, n'avant connu d'autre ivresse que celle de la plus innocente joie de vivre, non point adultère, mais époux fidèle, ayant gardé pure et immaculée la sainteté du toit conjugal,
tendre père de famille, pareil aux patriarches <de l'Ancien Testament, à Abraham, à Isaac et à Jacob'. De cette vie pleine de pureté, non point virginale, mais chaste dans la volupté même, il nous vient un vent de fraîcheur comme d'un vieil arbre encore vert, comme d'une source vive, froide et transparente. Il n'y a ni contradictions maladives ni mensonges dans la vie de Tolstoï, jDas plus que dans ses actes et dans ses sentiments mêmes. Les contradictions ne commencent que là où la plénitude de sa vie païenne apparaît en regard des défectuosités de son christianisme. Ce ne sont pas ses œuvres qui l'accusent, ce sont ses paroles et ses pensées. Pour que la vie de Tolstoï apparaisse impeccablement belle, il faut oublier non ce qu'il fait et ce qu'il sent, mais seulement ce qu'il dit et pense de ses actes et de ses sentiments. Il a accompli la loi ancienne, et tout le drame de sa vie consiste en ce que sa foi et sa conscience n'ont pas justifié ses actes. Et n'est-ce pas là le drame de tous les hommes de l'ancienne loi, de tout l'Israël spirituel? Tous, après avoir accompli la loi, ne se contentent pas de cette loi et attendent un Libérateur. Mais, quand vient le Messie, trop longtemps plies sous le joug, ils n'ont pas la force de le reconnaître dans sa terrible liberté. Ils le renient et se remettent à attendre éternellement. Et dans cette attente consiste leur sainteté. Pour nous, l'ancienne loi, qui sanctifie la chair, n'appartient pas au passé seulement. Elle est éternelle, et on la retrouve au sein du christianisme (le Fils ne fait-il pas un avec le Père?) mais elle y est, jusqu'à présent, incomprise et inconsciente. Il faut l'admettre cependant pour reconnaître à Tolstoï le droit de dire avec une si fière assurance : « Je n'ai rien à cacher aux hommes, tous peuvent savoir ce que je fais. » Sa vie a soutenu
cette épreuve : les derniers voiles en sont levés; elle apparaît nue aux yeux du monde entier. Il n'a pas de honte à ressentir : elle est toute pure, toute sainte, non pas cependant de la sainteté qu'il eût désirée, et qui semble chrétienne à Tolstoï aussi bien qu'à la majorité de ses contemporains. S'il devait avoir honte de quelque chose, ce ne serait ni de ses actions ni de ses sentiments, mais seulement de ses paroles et de ses pensées. Mais n'est-ce donc rien que de voir la nudité spirituelle de ce vieillard de soixante-dix ans aussi innocente que celle d'un enfant ? Quelle autre vie, dans la société actuelle, aurait pu sortir victorieuse d'une telle épreuve?
Il semble, en tout cas, que ce n'aurait pas été celle de Dostoïewsky.
Il est très facile de tomber dans l'erreur et dans l'injustice en comparant la vie de L.Tolstoï etcelle de Dostoïewsky, car nous savons tout du premier, alors que nous ne connaissons pas complètement lesecond, que nous ignorons le trait principal peut-être de son génie ; nous sommes renseignés par des allusions contenues dans ses lettres, par des légendes et surtout par le reflet de son individualité dans son œuvre; mais nous devinons qu'un côté tout entier de sa vie nous est caché. Il faut rendre justice aux amis intimes de Dostoïewsky qui ont pris soin de nous laisser sa biographie : ce sont des gens excessivement attentifs, respectueux pour la mémoire du défunt; ils le sont même trop. Personne n'était moins fait pour comprendre ce que l'Apocalypse appelle « les profondeurs sataniques » et ce qui était si bien dans la nature de Dostoïewsky. Un esprit aussi délié, aussi pénétrant que Strakhoff, s'il ne l'ennoblit pas, simplifie d'une manière exagérée la personnalité de Dostoïewsky, l'adoucit, l'émousse, l'affine, l'amène au niveau commun et vulgaire.
En tout cas, en étudiant la personnalité de Dostoïewsky, nous devons prendre en considération le besoin invincible qu'il avait, comme artiste, d'étudiei les principes les plus dangereux et les plus criminels du cœur humain. Les gouffres de la volupté, dans toutes ses manifestations, l'attiraient surtout. En commençant par la volupté supérieure, inspirée, qui confine à l'enthousiasme religieux de « l'ange » Alecha Karamasoff, pour finir par la volupté d'un méchant insecte, « de l'araignée qui dévore son mâle, » — il y a là toute la gamme des chatoiements et des nuances de la plus mystérieuse des passions humaines, étudiée dans ses perversions les plus maladives et les plus aiguës.
Il existe en manuscrit un chapitre non publié des Possédés, la. confession de Stavroguine, où celui-ci raconte, entre autres choses, comment il déprava une fillette. C'est une des plus puissantes créations de Dostoïewsky et il y règne un ton de sincérité si effrayant que l'on comprend ceux qui ne se décidèrent pasàpublier ce chapitre, même après la mort de Dostoïewsky : il y a là quelque chose qui va « au delà » de l'art : c'est trop vivant.
Dans les méfaits de Stavroguine, dans les dernières bassesses même de sa chute, il y a, pour ainsi dire, un reflet indélébile et démoniaque de ce qui fut de la beauté ; il y a la grandeur du mal. Mais Dostoïewsky n'a pas reculé devant d'autres débauches infimes et vulgaires, sans grandeur aucune. Le héros ou « l'anti-héros » de ses Souvenirs de bas-fond atteint au niveau spirituel des plus grands héros de ses romans, de ceux qui étaient le plus près de son cœur. Il exprime l'essence même des doutes et des luttes religieuses de l'artiste. On sent parfois, dans cette confession, que Dostoïewsky s'accuse et se flagelle lui-même, non moins impitoyablement, mais
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d'une façon plus terrible que L. Tolstoï, dans sa Confession. Voici cependant ce que ce héros avoue :
Par moments. ..je me plongeais dans la débauche,mais dans une débauche viIe,souterraine,sombre, infâme. Mes misérables passions étaient aiguës, brûlantes, d'une irritabilité maladive, perpétuelle. Les accès avaient quelque chose d'hystérique ; ils étaient accompagnés de larmes et de convulsions. Toutes ces impressions étaient provoquées par une nostalgie intense, par une soif énervée de contradictions, de contrastes, et je me lançais dans la débauche. Je faisais cela, seul, dans la nuit, dans le mystère, dans la peur, dans la boue, plein d'une honte qui ne me quittait pas, même aux instants les plus abominables, et qui, dans ces moments-là, devenait une malédiction. A cette époque, déjà, je portais un bas-fond dans mon âme. J'avais horriblement peur d'être vu, rencontré, reconnu...
Il y a dans toutes ces peintures de Dostoïewsky une telle force et une telle hardiesse, une telle nouveauté de découvertes et de révélations, qu'une question troublante se pose parfois : pouvait-il savoir tout cela rien que par une expérience extérieure, en observant simplement les autres hommes? Est-ce seulement une curiosité d'artiste? Évidemment, il n'a pas eu besoin de tuer une vieille femme pour ressentir les émotions deRaskolnikoff. Sans doute, il faut faire une grande part à la clairvoyance du génie: mais peut-on lui attribuer tout PD'ailleurs, en admettant même qu'il n'y eût rien dans les actes, dans la vie de Dostoïewsky, qui correspondît à cette curiosité criminelle ou, du moins, à ce paroxysme de recherche artistique, on est frappé des images qui hantaient sa fantaisie. Jamais celle de Tolstoï n'eût pu en évoquer de pareilles. C'est dans ce domaine que la fantaisie de L.Tolstoï n'a jamais réussi, bien qu'elle ait pénétré dans d'autres gouffres de volupté, non moins profonds, mais différents de ceuxlà. L. Tolstoï n'aurait jamais compris la curiosité artistique de Dostoïewsky devant les « morsures de la taren-
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tule», devant le détournement d'une fillette, devant l'aventure amoureuse de Fédor Karamazoff et d'Elisabeth Smerdiachtchaïa.Une telle curiosité lui aurait paru insensée ou répugnante. L'instinct sexuel apparaît parfois chez lui comme une force cruelle, grossière, bestiale même? mais jamais il n'est perverti, contre-nature. Pour le créateur à' Anna Karénine et de la Sonate à Kreutzer ,1e plus grand des crimes humains que puisse punir la justice divine telle que la comprend la loi de Moïse, c'est la violation de la fidélité conjugale. La norme d'après laquelle il mesure toutes les manifestations de la vie sexuelle est la pureté élémentairement simple, saine, patriarcale, familiale, qui inspire la loi de Jéhovah : « Croissez et multipliez ! » Lévine avoue un jour qu'il n'a jamais pu, de toute sa vie, se représenter le bonheur avec une femme autrement que dans le mariage, et que séduire la femme d'autrui lui semble, à lui, qui possède Kitty, aussi stupide que le serait le vol d'un petit pain à l'étalage d'une marchande par un homme qui sort d'un copieux repas. Quels que soient les remords causés à Tolstoï par les adultères qu'il a soi-disant commis, nous sentons que, comparé, à Dostoïewsky, il est, sur ce terrain, aussi naïf que Lévine ou que le petit Irténieff, amoureux à seize ans de la fille de chambre Sacha, qu'une timidité sauvage l'empêche d'embrasser.
Mais, je le répète, celui qui étudie la vie de Dostoïewsky marche à tâtons, dans l'obscurité. Il n'y a pas de témoignages exacts et clairs sur lesquels on puisse s'appuyer. Il n'existe que des allusions. A l'âge de vingtcinq ans, après avoir parlé dans une lettre à son frère de ses entraînements pour une Mina, une Claire, une Marianne et des remontrances que Biélinsky et Tourguénieff lui font au sujet de sa « vie désordonnée », il
déclare : « Je suis malade des nerfs, et je crains une fièvre cérébrale. Je suis si dévoyé qu'il m'est impossible de vivre une vie régulière. »
Voici encore un indice, pris dans un autre domaine, qui donne aussi la mesure des extrémités où Dostoïewsky était capable d'atteindre non seulement en imagination, mais en réalité :
Mon cher Apollon Nicolaiévitch — écrit-il en 1869, de l'étranger, à Maïkoff — je sais que je puis vous considérer comme mon juge. Vous êtes un homme de cœur... 11 ne m'est pas douloureux de me confessera vous. Mais je vous écris à vous seul. Ne m'abandonnez pas au jugement des hommes! Comme nous passions non loin de Bade, je résolus de m'y arrêter. Une pensée séduisante me tourmentait : c'était de sacrifier dix louis d'or pour gagner deux mille francs et peutêtre plus. Ce qu'il y a de plus infâme, c'est qu'il m'est arrivé autrefois de gagner; ce qui est pis encore, c'est que ma nature est mauvaise et trop passionnée. Le diable me joua médiatement un tour : en trois jours je gagnai quatre mille francs avec une facilité extraordinaire. L'essentiel, c'est le jeu lui-même. Si vous saviez comme il vous attire ! Non, je vous le jure,il n'y a pas que de la cupidité là-dedans ! Je continuai àjouer et je perdis. Je perdis mes dernières ressources; excité jusqu'à la fièvre, je perdis. Je me mis à engager mes effets. Anna Grigorievna a tout engagé, jusqu'à ses derniers bibelots. Ouel ansre ! comme elle m'a consolé !
Suivent des demandes d'argent qui semblent humiliantes, même si l'on fait la part de l'intime amitié qui liait Dostoïewsky à Maïkoff :
Je sais bien, Apollon Nicolaiévitch, que vous-même n'avez pas d'argent de trop. Jamais je ne me serais adressé à vous pour vous prier de m'aider. Mais je me noie, je suis complètement noyé. Dans deux ou trois semaines, je serai littéralement sans le sou; et celui qui se noie tend la main, sans interroger sa raison. Je n1 ai personne, sauf vous, et, si vous ne m'aidez pas, je suis perdu, absolument perdu ! Cher ami,
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sauvez-moi ! Je vous en récompenserai par un amour et un attachement éternels. Si vous n'avez pas d'argent, empruntez-en à n'importe qui pour moi! Pardonnez-moi de vous écrire ainsi ! Ne me laissez pas seul! Dieu vous en récompensera. Arrosez d'une goutte d'eau l'âme qui s'est desséchée au désert ! Au nom de Dieul
Ce qu'il y a de remarquable dans ces dernières expressions « la goutte d'eau », « l'âme desséchée au désert », c'est 1 humble éloquence du style. C'est celle des misérables fantoches des romans de Dostoïewsky, comme (d'ivrog*ne» Marmeladoff ou cet aigrefin, le capitaine Lébedkine, décrivant leur pauvreté. On retrouve dans cette lettre des tournures des romans. On voit que Dostoïewsky ne sait plus ce qu'il dit ; il n'est pas maître de lui ; l'opinion que Maïkoff aura de lui lui est indifférente ; il se laisse entraîner, il est en proie à la fièvre, presque à l'hystérie ; il est encore comme enivré de la volupté du jeu. On sent que, s'il avait reçu à Bade même l'argent qu'il demandait, il l'aurait immédiatement perdu comme le reste.
Un jour, dans sa jeunesse, Tolstoï, lui aussi, perdit beaucoup au jeu. Mais il ne se laissa pas entraîner plus loin, il sut s'arrêter à temps, grâce à l'empire sur soimême et à la sobriété qui ne l'abandonnent jamais, si ce n'est dans la pensée, du moins dans l'action. 11 cessa déjouer, partit pour le Caucase, s'installa dans un village cosaque, y vécut avec la plus stricte économie, ne dépensant que cinq roubles par mois, amassa de l'argent, et paya ses dettes de jeu. Bien que ce ne soit là qu'un petit détail de son existence, on y voit la vraie force de Tolstoï, le sentiment de la mesure, l'empire sur soimême, la retenue, et, par conséquent, sa supériorité morale sur Dostoïewsky, si on envisage les choses à un certain point de vue.
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Ce ne sont là que des détails. Mais nous savons que Dostoïewsky se laissa également entraîner dans des occasions plus graves. C'est ainsi que, avec un accès de vanité juvénile, il s'imagina avec son Sosie, avoir dépassé les Ames mortes de Gogol. Aveuglément indigné contre Biélinskv,il accusa de « méchanceté lâche » , « de stupidité infecte >£ cet homme peut-être insuffisamment sagace,mais en tout cas bienveillant au plus haut degré. Dans la lettre où il parle à Maïkoff de sa perte au jeu, il fait cette généralisation, significative de toute sa personnalité morale: « Partout et en tout je vais jusqu'à la dernière limite; pendant toute ma vie, j'ai été trop loin. » Il faut ajouter que, s'il lui arriva « d'aller trop loin », ce n'est pas par force, mais par faiblesse, par manque d'empire sur lui-même.
« Ne m'abandonnez pas au jugement des hommes ! » demande-t-il à Maïkoff. Gela rappelle le héros de Souvenirs de bas-fond : « J'avais horriblement peur d'être vu, rencontré, reconnu. » Peut-être n'éprouve-t-il pas de remords, n'a-t-il pas honte dans son for intérieur de sa « nature mauvaise et trop passionnée » , comme il le dit ; mais il n'a cependant pas la force de l'étaler au jour et de la justifier « devant le jugement des hommes ». C'est là sa faiblesse : c'est avoir honte du mal, de ce mal qui ne consiste pas dans des actes, mais précisément dans la honte qu'on en a. N'est-il pas indifférent, après tout, qu'il y ait eu peut-être, dans la vie de Dostoïewsky, quelque chose qui correspondit à la curiosité criminelle de son imagination? L'essentiel est qu'il pensât et sentît comme s'il eût pu avoir l'audace d'accomplir ce quelque chose, mais non celle de dire, comme L. Tolstoï : « Je n'ai rien à cacher aux hommes, que tous voient ce que je fais ! » Non, Dostoïewsky n'aurait pas osé
enlever les derniers voiles qui recouvraient sa vie, la déshabiller aux jeux du monde entier. Sa vie n'aurait pu supporter cette nudité. Il nous a caché ou, du moins, ilaurait voulu nous cacher quelque chose; et nous sentons que ce côté obscur de sa vie n'a rien de saint ni de superbe, ou, tout au moins, qu'il ne lui a paru, à luimême, ni saint, ni superbe.
Si l'existence de Tolstoï sort des profondeurs de la vie inconsciente comme l'eau d'une source virginale et pure, celle de Dostoïewsky en jaillit comme le feu d'un volcan, mêlé de lave, de vapeur, de fumée et de miasmes.
Il est impossible de ne pas croire aux efforts sincères que fait Tolstoï pour aimer son prochain. On peut se demander, en revanche, s'il l'aime d'un amour vraiment chrétien. Quant à Dostoïewsky, la flamme de cet amour brille jusque dans les détails les plus intimes de sa vie, qu'elle pénètre et purifie. Dans une de ses lettres, il confie à Maïkoff son beau-fils orphelin : « Pacha est un • bon garçon, un aimable garçon, qui n'a personne à aimer. Je partage et je partagerai, pendant toute ma vie, ma dernière chemise avec lui . » Celui qui a aimé lui-même sentira que ce n'est pas là une vaine parole, mais que Dostoïewsky est vraiment prêt à partager « sa dernière chemise » avec l'enfant, sans considérations abstraites, sans se demander s'il a le droit de secourir les pauvres.
A la mort de sa fille Sonia, il écrit :
Pour me consoler, on me dilqie j'aurai encore des enfants. Mais où est Sonia? Où est celte petite personne pour laquelle, je le dis hardiment, je me serais laissé crucifier pourvu qu'elle vécut? Plus le temps passe, plus le souvenir devient amer, et plus je vois clairement le visage de ma défunte Sonia. Il y a des minutes qui sont intolérables. Elle méconnaissait déjà, le
jour de sa mort, lorsque je quittai la maison pour aller lire les journaux-, n'ayant pas l'idée qu'elle mourrait deux heures après; elle m'avait suivi et accompagné des yeux, elle m'avait tant regardé que ce souvenir me revient de plus en plus distinctement. Jamais je ne l'oublierai, jamais je ne cesserai de me tourmentera son souvenir. A supposer même que j'aie un autre enfant,jene comprends pas comment je pourrai l'aimer, où je trouverai de l'amour... il me faut Sonia.
Il l'aimait, l'enfant de sa chair, non seulement par la chair, mais aussi par l'esprit, c'est-à-dire chrétiennement, non pour lui, mais pour elle, comme une individualité séparée, éternelle, irremplaçable. Jamais il ne se serait consolé de la perte d'un enfant avec d'autres enfants nouveau-nés, comme le patriarche Job de l'Ancien Testament. « Et où est Sonia? Il me faut Sonia. » Dans tout ce que L. Tolstoï a fait, dit, pensé et senti, il n'y a rien de pareil à ces simples paroles, pleines d'un amour ingénu.
On se souvient involontairement de ce que Tolstoï disait un jour à un étranger, en parlant de son amie la plus fidèle, de celle qui lui a donné toute sa vie, qui non seulement l'a aimé, mais « a eu pitié » de lui, qui, pendant trente ans, a pris soin de lui comme d'un enfant, avec une tendresse maternelle, de sa femme Sophie Andréiewna : « C'est parmi les hommes que je me chercherai un ami; nulle femme ne peut remplacer un ami. Pourquoi mentons-nous à nos femmes en leur affirmant que nous les considérons comme nos amis? Ce n'est pas vrai ! » Ce sont là des paroles froides et dures, peutêtre. Oui dures, mais dépourvues de malice, innocentes, belles même, d'une beauté, il est vrai, qui n'a rien de chrétien. On sent là le froid de toute une vie, le froid d'une source souterraine. Si seulement Tolstoï n'en avait ni
peur, ni honte lui-même, s'il restait tel que Dieu l'a créé! Ce que je crains chez lui, ce n'est pas le grandiose amour de soi, le froid païen des arcanes virginalement pures de son être, c'est plutôt la chaleur superficielle et mesurée de son christianisme voulu.
C'est ainsi qu'au fond L Tolstoï et Dostoïewsky sont tous deux, dans leur vie, sincères et loyaux ; mais cette sincérité n'est pas complète : ils ne sont pas parfaits . Car, outre le froid de l'abîme, il y a celui de l'éther céleste, outre le feu souterrain i] y a celui du soleil. Ni l'un ni l'autre n'atteignent ce domaine supérieur, unificateur, où l'azur éternel est éclairé par l'éternel soleil, où les Deux Natures n'en font qu'Une.
En tous cas, le feu de Dostoïewsky est aussi saint que le froid de L. Tolstoï. Pour moi, quels que soient les traits vilains, honteux, criminels même — s'il y en a eu vraiment — que présentent la vie ou les actes de Dostoïewsky son ima^e n'en saurait être assombrie en moi. Rien n'éteindra, l'auréole de sainteté qui l'entoure à mes yeux, car je sens que la flamme qui brûlait en lui a tout purifié, tout vaincu. Il ressentait luimême la force de ce feu purificateur. C'est par lui qu'il vécut et qu'il mourut. « Je suis brûlé par une fièvre intérieure, j'ai des frissons de fièvre chaque nuit et je maigris affreusement, » écrivait-il bien des années avant sa mort. Dans la seconde moitié de l'an 1880, alors qu'il écrivait les Frères Karamasof, StrakhofF se rappelle qu'il était extraordinairement maigre et épuisé. Evidemment, il ne vivait que par les nerfs; tout le reste de son corps était parvenu à un tel degré de fragilité que le premier petit choc pouvait le briser. Une chose encore plus étonnante, c'était son endurance en face du labeur intellectuel. Il écrivait 20 ou 3o feuilles,
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format d'imprimerie, par an; et cependant le travail lui devenait plus difficile, comme il me le disait luimême. » Au commencement de l'année 1881, il fut atteint d'une violente crise d'emphysème, conséquence du catarrhe des voies pulmonaires dont il souffrit pendant les neuf dernières années de sa vie. Le 26 janvier, une hémorragie se produisit dans la gorge ; il cracha du sang. Sentant l'approche de la mort, il voulut se confesser et recevoir les derniers sacrements. «Pendant toute sa vie, aux minutes décisives, dit Strakhoff, il avait, d'après ce que m'a conté sa femme Anna Grigorievna, l'habitude d'ouvrir au hasard l'Evangile qui l'avait accompagné aux travaux forcés, et de lire les premières lignes de la page ouverte. C'est ce qu'il fît à ce moment là : il pria sa femme de lui lire le passage. C'était le verset II du chap.IIIde l'Evangile selon saint Matthieu : «Mais Jean «l'en empêchait fort en lui disant: J'ai besoin d'être bap- « tisé par toi, et tu viens vers moi ! » Mais Jésus, répon- « dant,lui dit : « Ne m'empêche pas^car il nous convient, « à nous, d'accomplir la grande justice ! » Lorsque sa femme eut lu ce passage, Dostoïewsky lui dit : « Tu enten ds, ne m'empêche pas, cela signifie que je vais mourir ! » Il ferma le livre et mourut, en effet, subitement quelques heures plus tard, par suite de la rupture d'une artère pulmonaire.
« La grande justice, » à laquelle il pensait à ses derniers moments, avait été l'idéal de toute sa vie. Il faut espérer qu'il l'a accomplie dans la mort, et qu'elle l'a complètement disculpé devant le Juge éternel.
Dans les soirées littéraires, Dostoïewsky aimait à lire le Prophète de Pouchkine. Au dernier vers : « Que ton verbe consume les cœurs des hommes ! » sa voix qui, d'abord faible, s'était élevée peu à peu, devenait un cri
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puissant et faisait trembler le public libéral conservateur, froid et terne, de Pétersbourg-. C'est que ce public sentait, malgré sa platitude, comme les Florentins aux sermons de Savonarole, que, dans l'homme qui était devant lui, brûlait en effet ce feu sacré auquel s'allument les grands incendies religieux.
« Tout cela est très bien, » disait-il après les acclamations qu'excitaient ses conférences, « et pourtant ils ne comprennent pas l'essentiel». « Dans tout cerveau,» écrit-il, « il reste quelque chose qu'on ne saurait transmettre aux autres hommes..., quelque chose qui ne sortira jamais de sous votre crâne.. .Et ainsi vous mourrez sans avoir transmis à qui que ce soit ce qui était peutêtre l'essence de votre idée !»
N'aurait-il pas le droit d'en dire autant aujourd'hui que sa gloire est éclipsée par celle de son grand rival, maître du présent, quoique aussi incompris, en ce qu'il a d'essentiel, que Dostoïewskv lui-même, à qui peut-être appartient l'avenir ? Je ne dis pas cela pour diminuer Tolstoï. Le présent n'est pas moindre que l'avenir? Aujourd'hui c'est déjà demain, dont le voile n'est pas encore levé. Derrière Dostoïewskv, d'ailleurs, et derrière Tolstoï, nous pressentons un maître qui sera plus grand «qu'eux deux, qui unira le présent à l'avenir, qui, du présent fera l'avenir, qui, consciemment, dévoilera à tous cette chose essentielle, inexprimée chez Tolstoï comme chez Dostoïewskv.
« Les œuvres de Pouchkine, de Gog-ol,de Tourgnénieff, de Derjavine, » dit L. Tolstoï, « sont inutiles au peuple et lui sont inconnues. Notre littérature n'est pas et ne sera jamais greffée sur le peuple. Ces œuvres, que nous prisons tant, resteront de l'ivraie pour le peuple. » Un jour qu'il conversait avec un cocher qui lui demandait
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son livre Enfance et Adolescence, Tolstoï répondit : « Non, c'est un livre futile. J'ai écrit beaucoup de bêtises dans ma jeunesse. Je te donnerai A liez à la lumière pendant qu il fait clair! C'est beaucoup mieux que V Enfance et l Adolescence ! »
«Je fais comme saint Paul,» dit Dostoïewsky, « on ne me loue pas, je me louerai donc moi-même ! » Peu de temps avant sa mort il écrivit, dans son carnet de notes, sous la rubrique : Moi : « Je suis évidemment d'essence populaire, car mes tendances découlent des profondeurs de l'âme chrétienne du peuple ; inconnu du peuple russe actuel, je serai connu de celui de l'avenir. »
Cependant, malgré le contraste que présentent ces opinions, chacun des deux écrivains a raison.
Evidemment, l'un et l'autre — Tolstoï et Dostoïewsky — sont populaires en ce sens qu'ils introduisent l'esprit du peuple russe dans l'œuvre de la civilisation russe, qu'ils tendent à ce qui doit un jour devenir populaire, et en même temps universel. Mais atteignent-ils vraiment ce but ?
Il me semble qu'ils n'ont fait, l'un et l'autre, qu'apercevoir l'abîme qui sépare le peuple de la civilisation, après quoi ils ont voulu être peuple. Mais vouloir être peuple, vouloir être simple, c'est ne pas l'être. Ni l'un ni l'autre ne possèdent cette simplicité qui fait de Y Iliade, du Prométhée, de la Divine Comédie l'expression suprême de l'esprit populaire et l'unit à l'esprit universel. Tolstoï et Dostoïewsky sont trop complexes; et, si les choses demeurent au point où elles en sont, leurs œuvres resteront encore longtemps « de l'ivraie » pour le peuple.
Le fondateur d'une nouvelle « secte » qui s'intitule elle-même « l'église des chrétiens orthodoxes », le paysan
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Tikon Biélonojkine, ancien forçat de l'île Sakhaline, qui se considère et qui est considéré par ses adeptes comme « un Christ » — disait il y a quelque temps à un Russe « cultivé », étudiant les mœurs et coutumes du peuple:
— Vous recueillez de l'huile ? Je comprends. Vous avez versé beaucoup d'huile dans la lampe. Allumez-la afin que les hommes aient la lumière ! Sinon, à quoi bon l'huile ? »
Ne sommes-nous pas tous de l'huile sans lumière, nous, gens de culture et d'idées conscientes ? Les hommes de force et de foi élémentaires, — le peuple, ne sont-ils pas de la lumière sans huile? Si l'huile ne s'unit pas à la flamme, elle sera perdue et le feu s'éteindra. Il me semble que Tolstoï et Dostoïewskv sont les grands précurseurs de celui qui approchera le flambeau de l'huile et fera de la lumière.
Telles sont ces deux vies, ces deux p3rsonnalités russes.
Lorsque j'examine chacune d'elles isolément, je puis les juger etles comparer; je puis attribuer à l'une la prédominance sur l'autre : mais, quand je les vois ensemble, je ne sais laquelle me tient le plus à cœur ; j'ignore laquelle des deux m'inspire le plus d'amour.
Quelqu'un qui a eu l'occasion de voir L. Tolstoï le décrit ainsi : « Il avait un visage de paysan, simple, rustique, au nez large, à la peau hàlée, aux sourcils épais et retombants, sous lesquels apparaissaient de petits yeux gris et vifs. Parfois, il s'échauffait, il éclatait tout à coup, et ses yeux lançaient à l'interlocuteur un regard perçant et pénétrant. Malgré toute la vulgarité de ce visage — ajoute le môme témoin oculaire — on sen-
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tait immédiatement en Tolstoï l'homme d'une classe supérieure, « l'homme du monde, le grand seigneur russe ».
On remarque généralement sur les traits des grands hommes qui représentent la culture russe, sur le visage du vieux Tourguénieff, par exemple, cette vulgarité de « campagnard », de « paysan », unie à la distinction la plus élevée, à la « noblesse » russe la plus authentique, marquée d'un sceau de distinction européenne. Et cette union paraît naturelle, comme si ces deux éléments, au lieu de se gêner, se complétaient mutuellement l'un l'autre.
Il manque un trait à cette description de l'extérieur de Tolstoï: son visage est celui d'un homme qui a vécu une vie longue et magnifique, orageuse peut-être, mais exemplairement heureuse, une vie selonla nature : c'est le visage d'un patriarche ou d'un vieux « païen, » du géant Nemrod, de l'oncle Yérochka. Malgré ses rides de septuagénaire, il respire une fraîcheur et une jeunesse inaltérables, ainsi qu'une froideur quelque peu impassible et hautaine, propre en général aux grands représentants du paganisme.
A côté de lui, voyons le visage de Dostoïewsky qui, même dans sa jeunesse, « ne semblait pas jeune », avec lesombres et les plis de souffrance marqués sur ses joues creuses, avec son énorme front dénudé où se lisent toute la clarté et la majesté de l'esprit, ses lèvres minces, qui semblent contractées par une convulsion du « mal sacré», son regard indiciblement grave, comme tourné en dedans, ses yeux légèrement louches, yeux de prophète ou de démoniaque. Ce qu'il y a de plus torturant dans cette figure, c'est, pour ainsi dire, l'immobilité dans le mouvement, 1 impulsion qui s'arrête tout à coup et se fige pendant l'effort le plus intense.
Et malgré tout le contraste qu'offrent ces deux visages,
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ils semblent parfois se ressembler étrangement . Levisage de Dostoïewsky n'a-t-il pas, tout comme celui de Tolstoï, quelque chose de paysan, de peuple ? « Dostoïewsky, dit Strakhoff, avait tout à fait l'air d'un soldat., c'est-à-dire que ses traits étaient ceux du peuple. » Mais une question se pose : Si, pour nous autres, intellectuels, ces visages semblent populaires au plus haut degré, le peuple lui-même les reconnaîtra-il comme tels? Ne trouvera-t-il pas qu'ils présentent ce que le paysan russe aime le mieux dans le « seigneur » russe, mais qu'ils sont néanmoins étrangers, éloignés, qu'ils appartiennent à un monde supérieur, peut-être, mais en tout cas différent"? Si le masque du génie complet est tout particulièrement le visage du peuple, nous ne rencontrons ce visage spécifiquement russe ni chez L. Tolstoï ni chez Dostoïewsky. Ils sont encore trop complexes, trop passionnés, trop révoltés. Il n'y a pas en eux cette dernière sérénité et cette clarté suprême, cette « beauté » que le peuple russe cherche inconsciemment depuis tant de siècles, dans l'art byzantin et dans le sien propre, dans les antiques images de ses saints et de ses ascètes. Ces deux visages ne sont pas beaux. Il semble, du reste, qu'il n'hait pas encore eu chez nous de tête aux traits populaires, universels et beaux, comme celle d'Homère, du jeune Raphaël ou du vieux Léonard. L'image extérieure qui nous est restée de Pouchkine est celle d'un dandy pétersbourgeoisde i83o,vêtu d'un manteau à laChildeHarold, les mains croisées sur la poitrine, comme celles de Napoléon, avec une mélancolie conventionnelle etbyronienne dans les yeux, des cheveux bouclés, et de grosses lèvres sensuelles de nègre, ou de satyre; ce portrait ne correspond guère à l'image intime du plus russe des hommes russes.
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Mais peut-être notre plus grand espoir vient-il précisément de ce que le peuple russe n'a pas encore trouvé son visage; cela ne signifie-t-il pas que ce n'est point dans le passé, ni en Pouchkine, ni en Pierre le Grand, qu'il faut le chercher, mais dans l'avenir, dans l'inconnu, dans une grandeur encore non atteinte? N'est-ce pas justement entre ces deux rayonnantes figures russes contemporaines, entre L.Tolstoï et Dostoïewsky, qu'il faut chercher le mirage précurseur de ce troisième et dernier visage, définitivement beau, définitivement russe et universel ?