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CHAPITRE PREMIER

TOLSTOÏ, PEINTRE DE l'ÊTRE ANIMAL

La princesse Bolkonskv, femme du prince André, «était — nous le voyons dès les premières pages de la Guerre et la Paix, — fort mignonne ; sa lèvre supérieure, une ravissante petite lèvre, ombragée d'un fin duvet, ne parvenait jamais à rejoindre sa voisine ; mais, qu'elle se relevât ou s'abaissât, elle n'en était que plus gracieuse... ».

Vingt chapitres plus loin, l'auteur nous parle de nouveau de cette lèvre. Quelques mois se sont écoulés. La petite princesse, alors enceinte, avait pris de l'embonpoint, « mais ses yeux et sa petite lèvre retroussée au fin duvet avaient toujours le même sourire gai et gracieux ». A quelques pages de là : « La princesse parlait sans cesse ; la mignonne lèvre supérieure ombragée d'un duvet s'abaissait pour un instant sur la lèvre rose inférieure, et, de nouveau, apparaissait le sourire des dents et des yeux."» La jeune femme informe sa belle-sœur Marie, sœur^du

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prince André, que son mari est parti pour la guerre. La princesse Marie se tourne vers elle. « Est-ce bien vrai? » Le visage de la jeune femme changea. Elle soupira. « Oui, c'est vrai, » répondit-elle. — « Oh! cela me fait peur... » Et « la lèvre retombe ». Quatre fois déjà nous avons vu cette lèvre prendre différentes expressions. Deux cents pages plus loin, nous lisons encore : « Tout le monde parlait, la conversation devenait vive et animée, grâce surtout au babillage de la petite princesse, qui entr'ouvrait à plaisir ses lèvres pour montrer ses dents blanches. »

Dans la seconde partie du roman, elle meurt en couches. Le prince André entre dans la chambre de sa femme. « Elle était morte et couchée dans la même position où il l'avait vue quelques instants auparavant : son jeune et ravissant visage, à la lèvre soyeuse, avait conservé la même expression, malgré la fixité des yeux et la pâleur des joues, (c Je vous aime tous, je n'ai fait de « mal à personne et qu'avez-vous fait de moi ? . . . »

Nous voici en i8o5. La guerre se poursuivait avec ardeur et l'ennemi se rapprochait des frontières russes. Même au milieu du récit des troubles de l'Europe, l'auteur n'oublie pas de nous informer qu'un monument de marbre a été érigé sur la tombe de la petite princesse, et qu'il représentait un ange dont «la lèvre supérieure était légèrement relevée, et lui donnait la même expression que le prince André avait distinguée sur le visage de sa femme morte ».

Des années passent, Napoléon est vainqueur de presque toute l'Europe ; il s'approche de la Russie. Dans le silence de Lissia Gori, domaine du prince Bolkonsky, le fils de la défunte princesse grandissait, se transformait, son teint devenait rose, ses cheveux noirs et bouclés, et

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lorsqu'il riait ou jouait, « la lèvre supérieure de sa jolie petite bouche se relevait exactement comme celle de sa mère ».

Grâce à ces répétitions, à ces insistances sur un même détail, Tolstoï en fixe si fortement l'impression dans notre esprit, que cette lèvre relevée, qu'il nous montre chez la petite princesse vivante ou morte, sur son monu, ment funéraire, et enfin chez son fils, devient inséparable du souvenir même de la jeune femme.

La princesse Marie Bolkonsky, sœur du prince André, est caractérisée par « sa lourde démarche », qu'on entend de loin. « C'étaient les pas lourds de la princesse Marie. » Elle entra dans la chambre, de « sa démarche lourde, et en pesant sur les talons ». Son visage, lorsqu'elle rougissait, « se couperosait ». Pendant l'entretien de nature très délicate qu'elle a avec son frère, le prince André, au sujet de sa femme, elle rougit, son visage « se couperose ». Quand on se met à la parer pour l'arrivée de son fiancé, elle se sent blessée, se révolte ; elle rougit et son visage « se couperose ». Dans le volume suivant, quand elle parle avec Pierre de ses vieillards, de ses pèlerins, de ses « gens de Dieu », elle devient confuse et son visage « se couperose ». Entre ces deux dernières mentions des marques apparentes de son embarras, se place le récit de la bataille d'Austerlitz, du triomphe de Napoléon,des combats de titans que se livrent les peuples, des événements qui déterminèrent le sort des nations européennes;— mais le peintre n'oublie pas et n'oubliera pas, jusqu'à la fin, de mentionner les traits qui l'intéressent. Bon gré, mal gré, il nous forcera, nous aussi, à nous souvenir des yeux rayonnants, de la démarche lourde, et du visage couperosé de la princesse Marie. Il est vrai que ces traits, qui ne paraissent être que des détails exté-

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rieurs et insignifiants, révèlent en réalité les particularités les plus profondes et les plus essentielles de la nature des personnes : la lèvre supérieure, tantôt gaiement relevée, tantôt tristement tombante, de la petite princesse exprime son insouciance enfantine ou son délaissement; la démarche gauche de sa belle-sœur annonce une absence complète de grâce dans toute sa personne, tandis que ses yeux rayonnants et ses fréquentes rougeurs nous font comprendre son charme intérieur, et la pureté virginale de son âme.

Parfois ces détails éclairent et précisent subitement tout un tableau grandiose et compliqué, et lui donnent une lumière et un relief saisissants.

Ainsi, pendant l'émeute qui suivit l'abandon de Moscou, avant l'entrée de Napoléon dans la ville, le comte Rostopchine, voulant apaiser la fureur sauvage de la foule, lui désigne comme un traître et un misérable l'innocent Verechaguine qui lui tombe par hasard sous la main. L'effet de la scène naît du contraste entre le cou long et mince, l'apparence fluette, fragile, de tout le corps de l'impuissante victime et la force grossière et brutale de la foule.

— « Où est-il » demanda le comte; et àl'instantmême où il prononçait ces mots, un jeune homme au « cou long et mince» débouchait du coin de la rue escorté par deux dragons. Il portait de vieilles bottes sales. Les fers retombaient lourdement sur ses jambes grêles et faibles »... — « Qu'on le place ici! » ordonna Rostoptchine en indiquant la dernière marche du perron. Le jeune homme se mit à l'endroit désigné, soupira, et, laissant retomber ses mains, qui n'avaient rien de celles d'un ouvrier, les croisa dans une attitude pleine de soumission.— «Enfants, » ditRostoptchine d'une voix aiguë

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