TOLSTOÏ, PEINTRE DE L'ÊTRE ANIMAL
et métallique — cet homme, c'est Verechaguine, l'infâme, grâce auquel Moscou a péri! » Verechaguine relève son visage et cherche à rencontrer le regard de Rostoptchine, qui l'évite avec soin. « Sur le cou long et mince du jeune homme une veine bleuit et se tendit comme une corde, sa figure s'empourpra. La foule silencieuse se serrait de plus en plus...
— « Frappez-le ! . . . Que le traître périsse et ne déshonore pas le nom russe! » s'écria Rostoptchine... — « Comte, » et la voix timide, et, en même temps, théâtrale, de Verechaguine s'éleva subitement dans le silence, « comte, le même Dieu nous juge »... Et de nouveau la veine bleue fit saillie sur son cou mince... Un des soldats lui asséna un coup de plat de sabre sur la tête . Verechaguine, se couvrant le visage de sa main et poussant un cri de douleur, se précipita vers la foule. Il se heurta à un grand gaillard qui enfonça ses doigts dans le cou mince de Verechaguine, et, avec un cri sauvage, ils roulèrent tous deux sous les pieds de la foule hurlante et houleuse. » Après cette vengeance, ceux-là mêmes qui avaient commis le crime « regardèrent avec une douloureuse compassion le cadavre au visage bleu couvert de sang et de poussière, et le cou long et mince, tout meurtri ».
Dans tout ce récit, pas un seul mot de l'état d'âme de la victime, mais, en cinq pages, le qualificatif mince répété huit fois et à des propos différents ; — un cou mince, des jambes minces, des bottes minces, des mains minces, — et cette particularité extérieure caractérise complètement l'être intime de Verechaguine et son attitude vis-à-vis de la foule. Telle est la manière habituelle, le procédé artistique de Tolstoï : il va du visible à
l'invisible, de l'extérieur à l'intérieur, de la matière à l'esprit.
Parfois, ces traits extérieurs de ses héros, auxquels iJ revient si souvent, sont reliés à la pierre angulaire de sa pensée, à l'axe fondamental de toute l'œuvre : ainsi la lourdeur du corps ratatiné de Koutouzoff, sa gaucherie et son obésité paresseuses et séniles expriment l'immobilité impassible et contemplative de son esprit, le renoncement chrétien, ou, pour mieux dire, la renonciation bouddhique à sa propre volonté, sa soumission aux décrets du sort ou de Dieu, caractères qui font de lui, d'après Tolstoï, un héros populaire russe par excellence — un héros d'inaction qu'il oppose à Napoléon, héros de la civilisation occidentale, infructueusement actif, impétueux, présompteux, et léger.
Le prince André observe le commandant en chef pendant la première revue de l'armée à Ssarevo-Zaïmitche : « Depuis la première fois que le prince André l'avait vu, Koutouzoff était devenu encore plus obèse, plus ridé, une expression de fatigue se lisait sur son visage, il était assis lourdement et se balançait sur son petit cheval bai. » « La revue finie, il retourna chez lui, ses traits avaient l'expression joyeuse et tranquille d'un homme qui va se reposer après une représentation. Il ôta le pied gauche de l'étrier en se renversant pesamment en arrière, et, fronçant les sourcils, le ramena avec peine sur la selle, et se laissa glisser en gémissant dans les bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. . . Il fit quelques pas, de sa démarche alourdie, et gravit péniblement les degrés du perron, qui craquaient sous son poids. » Avant appris du prince André la mort de son père, « il soupira lourdement de toute sa poitrine et se tut. » Puis « il embrassa le prince André