‹ Tolstoï et DostoïewskyChapitre 31 sur 43 · TOLSTOÏ, PEINTRE DE L?ETRE ANIMAL 1G · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ, PEINTRE DE L?ETRE ANIMAL 1G

« Tout à coup Ivan Ilitch ressentit un mal connu, ancien, sourd, pénétrant, opiniâtre, discret, sérieux. » Sept adjectifs pour un substantif, sans qu'il y ait superfétation, tant le mal d'Ivan Ilitch nous intéresse jusque dans ses moindres détails.

Quand la sensation est à tel point neuve et subtile qu'on ne peut l'exprimer par des mots, il a recours à une combinaison de sons, à l'onomatopée, cette ressource des enfants et des peuples primitifs dont la langue est encore en voie de formation, a Dans son délire, le prince André entendit une voix faible et chuchotante qui lui disait, incessamment et en mesure, i-pîti-piti-piti, puis i-ti-ti, puis encore i-piti-piti-piti et de nouveau i ti-tî.»

Sur son lit de mort, Ivan Ilitch se souvient des pruneaux cuits « qu'on lui avait offerts le jour même », et pense aussi (( aux pruneaux français, frais et ridés, qu'il mangeait dans son enfance ». Il semble que ce détail n'ait pas autre chose à nous apprendre . Mais l'artiste l'approfondit et y découvre une nouvelle particularité: « Ivan Ilitch se souvint du goût spécial des pruneaux et de l'abondance de salive qui se produisait lorsqu'il arrivait au noyau. » Cette sensation de l'abondance de salive provoquée par les noyaux des pruneaux se relie pour Ivan Ilitch à toute une série de souvenirs : à celui de sa nourrice, de son frère, de ses jouets, — de toute son enfance. Ces souvenirs, à leur tour, font naître en lui une comparaison entre sa joie de vivre d'alors et le désespoir, la peur de la mort qui le torturent en ce moment.

«Une faut pas pensera cela... c'est trop douloureux..., » se dit Ivan Ilitch. Voilà à quelles généralisations nous amène un détail infime : l'abondance de salive que produisent les noyaux de pruneaux. S'il y a, dans les souvenirs d'enfance du lecteur, quelque chose d'analo-

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gue, avec quelle invincible force de suggestion ce fait ne lui dévoilera-t-il pas le drame moral qui se déroule chez le héros du récit !

Sonia, amoureuse de Nicolas Rostoff, l'embrasse. Un autre écrivain se serait contenté de mentionner ce baiser. Mais Tolstoï ne se borne pas aux traits généraux ordinaires ; il cherche les particularités précises, exactes et spécifiques. Le fait se produisit pendant les fêtes de Noël. Sonia était déguisée en hussard et s'était dessiné des moustaches avec un bouchon noirci. Il en résulte une sensation étrange, complexe, vraiment « tolstoïenne ». Nicolas se souvient de l'odeur du bouchon mêlée à la saveur du baiser.

Les particularités et les nuances les plus insaisissables des sensations diffèrent, chez Tolstoï, selon le caractère, le sexe, l'âge, l'éducation et la condition des personnages qui les éprouvent. Il semble que dans ce domaine il n'y ait rien d'inconnu pour lui. Son expérience sensitive est inépuisable : on pourrait croire qu'il a vécu des centaines de vies dans divers corps d'hommes et d'animaux.

Il connaît les sensations d'un corps nu de jeune fille, qui se prépare à aller au bal : « Kitty ressentait un froid de marbre sur ses bras nus et ses épaules découvertes; » il n'ignore pas ce que doit éprouver une femme sur le retour, fatiguée par les couches, qui « frissonne en se rappelant les douloureuses crevasses qui lui meurtrissaient les seins à la naissance de chacun de ses enfants »; il sait ce que ressent la mère qui allaite, chez laquelle les « liens mystérieux unissant son corps à celui de son enfant ne se sont pas encore rompus » ; non seulement elle devine, mais elle reconnaît exactement, d'après la quantité de lait qui lui vient, combien de nourriture l'enfant exige encore. Tolstoï a conscience

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aussi des sentiments et des pensées des animaux, du chien de chasse de Lévine, par exemple, auquel toutes les expressions du visage du maître sont familières et qui pense : « Je ne puis pas aller plus loin. Où clois-je aller ? Je les sens partout, les perdrix, mais, si je m'élance, je ne trouverai rien. »

Non seulement les Grecs et les Romains, mais les hommes du xvme siècle n'auraient probablement pas compris ce que signifie l'épithète de « transparent » appliquée au bruit des sabots de cheval, ni comment « une odeur de bouchon brûlé peut se mêler à la saveur d'un baiser », ni comment un mets peut « refléter l'expression d'un visage humain »et «un sourire agréable », ni enfin comment il peut y avoir « quelque chose de rond dans l'odeur d'un homme». Si nos critiques actuels, ceux qui jugent d'une manière inflexible l'art nouveau, « décadent », comme on l'appelle, étaient sincères et logiques jusqu'au bout, ne devraient-ils pas accuser Tolstoï de pencher vers la perversion maladive? Mais il est infiniment plus difficile qu'il ne le semble aux gardiens des traditions classiques de déterminer les limites infranchissables entre ce qui est sain, dans l'art, et ce qui ne l'est pas. Cette soi-disant perversion ne serait-elle pas Y aiguisement, le développement naturel^ l'affinement, l'approfondissement de la sensibilité saine ? Avec leur impressionnabilité fraîche et neuve, peut-être nos enfants comprendraient-ils ce qui est incompréhensible à nos critiques, et justifieraient-ils Tolstoï, car les enfants savent déjà ce que leurs pères n'avaient pas même rêvé. Ils savent, entre autres choses, que les différents domaines de ce que nous appelons les « cinq sens » ne sont pas assez distincts les uns des autres pour qu'ils ne puissent se confondre, s'entremêler, se recouvrir et empiéter les uns

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sur les autres de telle façon que les sons puissent paraître lumineux ou colorés (« la voix éblouissante du rossignol », chez Pouchkine), que les combinaisons de mouvements, de couleurs ou même de parfums puissent produire une impression musicale (l'eurythmie, Y harmonie des mouvements, Vharmonie des couleurs en peinture). On croit généralement que la sensibilité physique des hommes, contrairement à leur sensibilité morale, est la même dans tous les temps et à tous les stages de leur développement historique. En réalité, la première se transforme aussi bien que la seconde. Nous voyons et entendons ce que nos ancêtres ne voyaient ni n'entendaient. Quelles que soient les plaintes que les défenseurs de l'antiquité classique font entendre au sujet de la décadence physique de l'humanité actuelle, il est difficile de nier que nous sommes devenus plus clairvoyants, plus subtils, plus pénétrables corporellement que les héros de Y Iliade et de Y Odyssée.

La science elle-même n'avance-t-elle pas, à titre d'hypothèse, que certaines sensations, comme celle des ultimes rayons du spectre, ne sont devenues générales qu'à une époque relativement récente, à une époque historique, de la vie de l'humanité? Homère encore semble confondre le bleu et le vert dans une seule couleur, celle de la mer, — Y^auxoç. Un accroissement et un affinement naturel dumême genre ne se sont-ils pas produits dans d'autres branches de la sensibilité humaine? Les enfants de nos enfants ne verront-ils pas s'ouvrir devant eux tout un inconnu auquel n'ont jamais rêvé non seulement nos pères, nos critiques, les gens d'impressionnulalité surannée, mais encore les plus hardis parmi nous? El alors ce « décadentisme » dont s'effarouchent tan! nos vieux croyants de l'arl Qeparaîtra-t-il pas,àsontour,(le

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la santé et même delà grossièreté primitive, homérique? Dans ce mouvement, dans ce flux continu de l'évolution, où est la limite de ce qui est légitime ou illégitime, sain ou maladif, naturel ou déformé? Ce qui, aujourd'hui, est exception, ne peut-il pas devenir règle demain ? Et qui donc oserait dire à l'esprit vivant et à la chair vivante : « Arrêtez-vous ici ! N'allez pas plus loin ! » Pourquoi ici? Pourquoi pas plus loin?

Quoi qu'il en soit, la gloire de Tolstoï consiste justement, en ce qu'il a le premier pénétré — et avec quelle intrépide sincérité! — dans ce domaine nouveau, inépuisable et encore inexploré de notre sensibilité corporelle et spirituelle qui s'affine sans cesse. On peut dire qu'il nous a donné un nouveau corps, un vase neuf pour un vin nouveau.

Saint Paul, empruntant cette distinction aux philosophes de l'école d'Alexandrie, distingue dans l'être humain trois éléments : l'être corporel, l'être spirituel et l'être animal. Ce dernier est le chaînon qui unit les deux premiers, c'est quelque chose de moyen, d'intermédiaire, d'ambigu, de crépusculaire, qui n'est plus de la chair, mais n'est pas encore de l'esprit, où la chair se termine et où l'esprit commence, c'est un principe demianimal, demi-divin, et qui se rattache, pour employer la langue scientifique actuelle, au domaine de la psychophysiologie, des phénomènes à la fois corporels et psychiques.

L. Tolstoï est le plus grand parmi les peintres de cet homme animal qui n'est ni corporel ni spirituel, mais tous deux à la fois, de ce côté de la chair qui est convergé vers l'esprit, et de ce côté de l'esprit qui est convergé vers la chair, de cette région mystérieuse où s'enta are la lutte entre la Bête et le Dieu : cette lutte

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forme le drame de toute sa vie intime. Il est lui-même, par excellence, un homme animal ; il n'est ni païen, ni chrétien jusqu'au bout; c'est un être à demi chrétien, à demi païen, qui ressuscite et se convertit sans cesse, sans parvenir à se transformer, ni à se convertir au christianisme.

A mesure qu'il s'éloigne de cette région moyenne pour se diriger d'un côté ou de l'autre, que ce soit vers la nature indépendante de la vie humaine et animale, vers la nature inanimée ou paraissant telle, sans passions, sans souffrances, matérielle (celle dont Tourguénieff et Pouchkine savent si bien dépeindre la terrible et bienfaisante impassibilité), ou, au contraire, vers le domaine de la spiritualité humaine, dégagée de la chair, vers celui de l'âme pure (dont les troubles passionnés sont si puissamment représentés par Dostoïewsky), la force artistique de Tolstoï diminue et finit même par l'abandonner. Si bien qu'il y a, pour lui, deux zones à jamais inaccessibles. En revanche, dans celle de Y homme animal, il règne en maître absolu.

Il y a des artistes qui ont réussi mieux que Tolstoï à représenter le corps humain, témoins, dans un autre domaine de l'art, les peintres de la Renaissance italienne, et les anciens statuaires grecs. La musique contemporaine et une certaine partie de la littérature de nos jours pénètrent plus profondément que lui dans les arcanes de l'homme spirituel, de l'être qui s'émeut et <\\\\ pense ; mais jamais, nulle part, Y homme animal n'est apparu avec une vérité et une nudité plus saisissantes que dans les œuvres de Tolstoï. Considéré à ce point de vue, Tolstoï n'a de rival ni dans la poésie universelle, ni même dans l'art universel.

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