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CHAPITRE IV

LA BÈTE-D1EU DANS i/cEUVRE DE TOLSTOÏ

« Je la connais bien, la bête, dit l'oncle Yerochka. L'animal n'est pas stupide, il est même plus intelligent que 1' homme. L'animal sait tout, et il a de l'esprit. L'animal est aussi bien une créature de Dieu que l'homme. »

L. Tolstoï aurait pu dire cela en son propre nom et prendre comme épigraphe de toutes ses œuvres ces paroles du vieux païen :

« Je la connais bien, la bête! »

Oui, Tanimal est une créature du bon Dieu, pour employer l'expression populaire, créature dans laquelle on sent un mystère qui n'a pas encore été dévoilé, une énigme étrange qui n'a pas encore été devinée.

L'hommeaussi est une « créature de Dieu », « une bête du bon Dieu ». Le monde entier est un tout vivant, animal (Çwcv^ divinement vivant et peut-être divinement animal, un Dieu-Bête.

« Aime toute la création de Dieu, aime-la tout entière, jusqu'au plus infime grain de sable — dit le saint vieillard Zossime de Dostoïewsky. — Aime chaque feuille, chaque rayon de Dieu. Aime les plantes, aime les animaux, aime chaque chose et lu pénétreras le secret de Dieu dans les choses. Enfin; lu aimeras le monde dans chacune de ses parcelles d'un amour entier, universel. —

Homme, ne f élève pas au-dessus des animaux. » Le mot de « créature de Dieu » est une expression chrétienne, pieuse, presque ecclésiastique ; mais n'y a-t-il pas également en elle quelque chose d'antérieur au christianisme et même à l'histoire, quelque chose d'indoeuropéen, de généralement aryen?

Avec quelle insouciante facilité les anciens Grecs, les plus purs des Aryens, transformaient le dieu-homme en dieu-bête ! Les parties du corps humain, divinement beau, divinement pur, s'enchevêtraient chez eux avec celles des animaux, des plantes même, le Grand Pan avec le Bouc, Pasiphaë avec le Taureau, Léda avec le Cygne, Daphné avec le Laurier, si bien qu'il est souvent difficile de dire avec certitude où prend fin pour eux ce qui est humain, ce qui est divin et où commence ce qui est animal ou végétal, l'un se déversant dans l'autre comme les diverses couleurs d'un arc-en-ciel. Pour les Grecs, d'ailleurs, ces métamorphoses étaient moins des sujets à réflexions que d'amusantes et voluptueuses légendes. Avec une pétulance d'enfants, ils se faisaient des jouets de ces vases sacrés, de ces unions, de ces symboles qui leur sont venus de l'antique et lointain Orient et dont le sens mystérieux leur est presque incompréhensible.

Mais voici que les Egyptiens, peuple aussi lucide, aussi droit d'esprit que les Grecs, mais plus profond et plus calme, s'étant mis à méditer sur l'union dans l'homme du divin et de l'animal, sur le mystère de la « créature de Dieu », ne sortirent jamais de cette méditation et y épuisèrent leur culture millénaire. Jusqu'à présent leurs étranges dieux, demi-hommes, demianimaux, corps humains aux têtes de chats, de chiens, de crocodiles, d'ibis, têtes humaines de Sphinx aux corps

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de bêtes, têtes dont le sourire est le plus fin et le plus vivant qui ait jamais animé un visage humain, idoles dont le sombre granit brille, indestructible, à travers les âges, et que notre myopie prend pour de monstrueux débris d'une superstition morte, attestent l'immobilité de cette pensée séculaire et pourtant inachevée, terriblement mystérieuse et pourtant transparente.

Un autre peuple, minuscule, celui-là, peuple de Sémites nomades, de bergers, de vagabonds étrangers à tous, persécutés, méprisés et haïs partout, qui pendant des milliers d'années n'avaient vu au-dessus de leur tête que le ciel, autour d'eux que le sol aride du désert, et devant eux que la grande ligne de l'horizon unissant le ciel à la terre, se mit, lui, à réfléchir sur l'unité du monde extérieur, et élémentaire et du monde intérieur, et spirituel, de ce qui est en deçà et de ce qui est au delà de l'animalité. Avec une incroyable fierté et une horreur profonde de tout ce qui l'entourait, cette infime peuplade se proclama : « le seul peuple païen d'élection divine » et proclama son Dieu, « le Dieu unique et vrai ». « Je suis ton Dieu et tu n'auras pas d'autre Dieu que moi ! » Chez les autres peuples païens, elle ne voulut voir qu'un corpssans âme, la « chair », bonne pour les sacrifices sanglants et pour les holocaustes qu'elle devait offrir à l'unique Dieu d'Israël. Elle isola l'image humaine, qui était la sienne et celle de son Dieu, et la sépara par un abîme infranchissable de toute la création animale avec laquelle les autres païens aimaient à la confondre. Cette conception d'un Dieu jaloux, pareil à un feu dévorant, semble inspirée par l'esprit, par le souffle de feu du désert natal, souffle qui embrase en un instant, souffle parfois créateur, mais, en somme, desséchant et mortel. Bien que l'espritsémitique, en se heurta nt à l'hellénisme de

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la décadence, n'ait empoisonné qu'une partie insignifiante du monde indo-européen, il a suffi de cette seule goutte de poison pour infecter toutes les branches aryennes nouvelles que séduisirent et attirèrent, comme l'horreur et l'abîme séduisent et attirent les natures d'enfant, ceux des principes sémitiques qui étaient les plus opposés à leur propre nature : la mortification de la chair, l'isolement de l'esprit.

Les doctrines judaïques gagnèrent sans cesse du terrain pendant le moyen-âge, fanant les dernières fleurs de l'antiquité gréco-romaine. Elles s'affaiblirent à l'époque de la Renaissance, mais le culte de « l'esprit pur » ne s'est-il pas maintenu jusqu'ànosjours ? Heureux sommesnous encore que cet ouragan dévastateur du sémitisme n'ait atteint que les sommets des arbres de la forêt arvenne. Preuve en soientles légendes du Moyen-Age, où la « créature de Dieu » apparaît constamment.

— « Les animaux ont-ils donc un Christ, eux aussi? demande le jeune homme dans le récit duvieux Zossime, des Frères Kàramasojf.

^ — «"Gomment peut-il en être autrement? luirépondisje. Le Verbe appartient à tous, à toute la création, à toute créature. Chaque feuille tend vers le Verbe, chante la gloire de Dieu, pleure sur la passion du Christ, trouve ainsi, à son insu, le secret de l'existence sans péché. — Là-bas, dans la forêt, rôde l'ours terrible, menaçant et féroce; pourtant il n'est responsable en rien de ses instincts. Et je lui racontai comment un ours pénétra, une fois, dans l'étroite cellule d'un grand saint qui s'était réfugié au cœur de la forêt pour travailler à son salut. Celui-ci s'attendrit en voyant la bête, sortit au devant d'elle et lui donna un morceau de pain en lui disant : « Va, que Christ soit avec toi i » Et la bête

féroce s'en alla, obéissante et douce, sans faire aucun mal à Termite ». Le jeune homme fut étonné, ému, de ce que l'ours s'était tranquillement éloigné et de ce que le Christ était avec lui. « Ah ! dit-il, comme c'est beau, comme tout ce qui vient de Dieu est bon et merveilleux!» Il s'assit et se mit à méditer, avec calme et sérénité.

Oui, en dépit de cette terreur sémitique de la Bête qui atteint son point culminant dans l'Apocalypse, où l'on voit la puissance de la Bête s'élever contre celle du Christ, de Celui qui « vainquit le monde », où on la voit, comme Prométhée, frère des Titans aux corps de reptile, dérober le feu du ciel, en dépit, dis-je, de cette terreur, l'humanité, même chrétienne, semble avoir continué à nourrir en secret son idée séculaire, vieille comme les âges, d'une divinisation de l'homme non seulement par l'esprit, mais encore par la chair, par cet élément inachevé, évoluant, sujet aux métamorphoses, comme le démontre la science de nos jours, confirmant les intuitions des voyants et des poètes. En sorte que notre être charnel pourrait n'être pas le couronnement de la création, mais un simple chainon, un simple passage de l'état subhumain à l'état surhumain, de la Bête à Dieu.

« L'homme est stupide, la bête sait tout, » dit le sauvage Yérochka de Tolstoï, et, comme le pieux Zossime de Dostoïewsky, il baisse la tête et se plonge dans ses réflexions. Si la Bête ne sait pas tout, elle se souvient, du moins, de choses que l'homme a oubliées et qu'il s'cilorce en vain de retrouver. Elle possède cette connaissance immédiate que notre grossier langage appelle son «instinct». Peut-être assisterons-nous encore au véritable réveil de la Bête dans l'Homme? Peut-être aussi ces rêveries et ces pensées, qui ont bercé l'humanité dans

son berceau, seront-elles les dernières à bercer l'humanité expirante?

Quoi qu'il en soit, cette idée de «la créature de Dieu», de l'être animal dont l'image se retrouve dans celle de l'homme « fait à la ressemblance de Dieu », cette idée est bien l'idée profonde et secrète de Tolstoï. C'est vers elle, si terrible qu'elle soit malgré sa clarté apparente, que convergent, comme vers une source nourricière, les racines ténébreuses et titaniques de son art.

Un jour Yérochka, le chasseur et le bandit, en train de raconter ses exploits à Olénine, tourna subitement la tête et se mit à regarder attentivement les papillons de nuit qui tournoyaient autour de la flamme vacillante de la chandelle et s'y brûlaient.

— « Nigaud, nigaud! — murmura-t-il. Où vas-tu? Nigaud, nigaud ! Il se leva et, de ses gros doigts, chassa les papillons.

— « Tu brûleras, nigaud, va voler plus loin, ce n'est pas la place qui manque, disait-il d'une voix tendre, tout en s'efforçant de saisir les ailes d'un papillon pour le lâcher ailleurs. Tu te perds et tu me fais pitié.»

A ce moment, sur le visage de l'oncle Yérochka, l'ancien bandit, le vieux Sylvain, dut apparaître un sourire tout pareil à celui du saint vieillard Zossime, le sourire d'une miséricorde inconsciente, inconnue et innommée. Ce n'est peut-être pas encore celle du Christ, mais elle en est assurément plus proche que cette vertu qui s'intitule aujourd'hui « miséricorde chrétienne ».

Oui, l'oncle Yérochka non seulement « connaît » la bête, mais l'aime et en a pitié. Et c'est parce qu'il l'aime qu'il la connaît. Il aime même le sanglier qu'il poursuit dans les roseaux et qu'il tue. Voilà une contradiction bien aryenne, voilà lé sens dans lequel se sont développa

pés les rameaux entrelacés de la végétation aryenne. Il est étranger, incompréhensible à l'esprit sémitique, à cet esprit simple, desséchant, d'une raideur impitoyable, droit comme la ligne de l'horizon.

Tolstoï aussi, comme l'oncle Yérochka, connaît la « Bête » parce qu'il l'aime.

Le premier, après des milliers d'années, pendant lesquelles le sémitisme n'a apporté que solitude et dévastation, ce grand Aryen a osé unir dans sa pensée, en un symbole audacieux, la tragédie de la Bête et celle de l'homme. Le « regard muet » des yeux morts d'Anna Karénine, et le « regard parlant » du cheval tué par Wronski en appellent à la même justice divine, au Visage divin obscurci par l'image humaine.

Dans là Guerre et la Paix, les chasseurs examinent l'énorme louve qui vient d'être prise et qui laisse pendre sa tête bombée : « L'animal, un bâton entre les dents, considérait, avec de grands yeux vitreux, le groupe d'hommes et de chiens qui l'entouraient. Lorsqu'on le touchait, ses pieds liés frémissaient et il regardait, d'un air à la fois sauvage et simple, tous ceux qui étaient là. »

La bête regarde « simplement », sans pensée, sans méchanceté , les hommes, ses meurtriers ; sa simplicité dans la mort est celle de Karataïeff, qui a se couche, se pelotonne, et meurt ». Le loup aussi « se couche, se pelotonne, et meurt ». Par quels tourments, par quelles horreurs ne doit- il pas passer, ce pauvre intellectuel, ce pauvre raisonneur, le prince André, pour arriver à cette « rondeur » simple et parfaite, à cette sagesse de serpent, « sagesse non point humaine mais animale et divine »?

Un article de Tolstoï — assez faible d'ailleurs et qui ne prouve rien, — le Premier degré, est consacré au

« végétarisme et à l'abstinence de toute viande de boucherie», qu'il préconise. Il y a là quelques pages, décrivant la mort des animaux, qu'on peut mettre au nombre des meilleures qu'il ait écrites.

Un jour, en passant avec un charretier devant une ferme, près de Moscou, Tolstoï vit comment on tuait un porc. « L'un des assistants, racontc-t-il, lui tranchait le cou par bandes, avec un couteau. Le porc se mit à pousser des grognements lamentables et perçants, s'échappa des mains de son bourreau et s'enfuit tout ensanglanté. Je suis myope et ne pus voir toute la scène en détail; j'apercevais seulement le corps du porc, rose comme un corps d'homme, et j'entendais son grognement désespéré, mais le charretier avec lequel j'étais voyait tout ce qui se passait et regardait obstinément. On rattrapa le porc, on l'abattit, et on acheva de le découper. Lorsque ces grognements eurent cessé, le charretier soupira profondément. »

— Est-il possible, dit-il enfin, qu'ils n'aient pas à répondre de tout cela?

Quelques jours plus tard, à Toula, je me rendis à l'abbattoir. C'était par une chaude journée de juillet. Les hommes avaient commencé leur besogne. La pièce était imprégnée d'une lourde odeur de sang tiède, le plancher était tout brun, poli, et, dans ses rainures, on voyait du sang noir coagulé * J'entrai dans la salle et m'arrêtai sur le seuil. Je n'avançai pas, parce que le local était plein de corps d'animaux quel'on transportait, et parce que le sang coulait en bas et dégouttait d'en haut. Tous les bouchers présents en étaient éclaboussés, et, si j'avais avancé de quelques pas, je me serais infailliblement taché de sang. On enlevait un corps suspendu; on en amenait un autre près de la porte, un bœuf tué gisait, les pieds blancs en l'air, et un boucher aux poings robustes assouplissait à la vapeur une peau déployée. — Par la porte opposée à celle où je me tenais, on amena un gros bœuf roux

et bien en chair. Deux hommes le traînaient. A peine eurentils le temps de le faire entrer, que je vis un boucher approcher un poignard de son cou et l'en frapper. Comme si on lui eût tranché en même temps les quatre jambes, le bœuf s'affaissa sur le ventre, puis tomba sur le côté, en agitant ses pieds et toute la partie postérieure de son corps. Immédiatement, le boucher se jeta sur la partie du bœuf opposée à ses pieds frissonnants, le saisit par les cornes, l'obligea abaisser la tête jusqu'à terre tandis qu'un second boucher lui sciait le cou avec un autre couteau. Un flot de sang rouge-noir jaillit,sous lequel un gamin ensanglanté plaça un bassin d'étain. Pendant toute cette scène,le bœuf agitait constamment la tête, comme s'il eût fait des efforts pour se soulever et remuait en l'air ses quatre pieds. Le bassin se remplissait, rapidement, le bœuf vivait toujours et, lourdement appuyé sur le ventre, remuait si violemment ses pieds de devant et ceux de derrière que les bouchers s'éloignèrent de lui. Lorsqu'un bassin fut plein, le gamin le posa sur sa tête et l'emporta à la fabrique d'albumine; un autre enfant apporta un second bassin qui commença à se remplir. Le bœuf était toujours appuyé sur le ventre et agitait ses pieds. Lorsque le sang eut cessé de couler, le boucher releva la tête du bœuf et se mit en devoir d'enlever la peau. L'animal continuait à se débattre. La tête se dépouillait et devenait rouge avec des veines blanches,elle prenait la position que lui donnaient les bouchers ; la peau pendait des deux côtés. Le bœuf n'avait pas cessé un instant de s'agiter. Puis un autre boucher saisit un des pieds, le cassa, le coupa. Des convulsions contractèrent le ventre et les pieds qui restaient. On coupa aussi ces derniers et on les jeta à l'endroit où on rassemblait les pieds des bœufs qui appartenaient au même propriétaire. Puis on traîna le corps au cabestan, où il fut crucifié. Là, enfin, Jes tressaillements cessèrent. J'allai eusuite vers la porte par laquelle on amenait les animaux. Ici, j'assistai au même spectacle, mais de plus près, et pus me rendre compte de tout d'une façon plus distincte. Je vis là le principal, ce que je n'avais pu distinguer de la première porte : comment on obligeait les pauvies bêtes à franchir celte porte. Chaque fois qu'on amenait un bœuf de l'enclos et qu'on le tirait en avant par une corde attachée aux cornes, l'animal, flairant l'odeur du sang, s'arrêtait, mugissait, reculait parfois.

Il était impossible à deux hommes de le faire marcher; c'est pourquoi un boucher, passait chaque fois derrière l'animal, le saisissait parla queue, qu'il tordait, pour en briser le tronçon ; les cartilages craquaient et le bœuf avançait.

On amena un taureau. C'était un animal de race, beau, jeune, musclé, énergique ; les pieds blancs, la peau mouchetée détaches blanchesegalement.il lutta longtemps, s'échappant des mains des bouchers. Enfin, on réussit à maintenir sa tête sous la solive. L'abatteur se mit en position, frappa et la magnifique bête, pleine de vie, s'effondra, battit de la tête et des pieds pendant qu'on la saignait et qu'on lui enlevait la peau du crâne. Cinq minutes plus tard, la tête noire dépouillée de sa peau était devenue rouge, les yeux, qui brillaient d'une lueur si belle peu d'instants auparavant, étaient vitreux et fixes.

Anna Karénine, morte, gisant sur une table de caserne, avait aussi un corps sanglant, beau, comme animé encore de la vie qui venait de le quitter, et ces yeux ouverts et fixes qui brillaient autrefois d'une lueur si belle.

— ■ (( Et ces poules, ces poulets qui, chaque jour, dans des milliers de cuisines, courent, la tête coupée, en agitant des ailes, le corps couvert de sang, n'est-ce pas comique et terrible ? (De nouveau le comique et le terrible réapparaissent ensemble, le comique dans le terrible.)

— Est-il possible qu'on ne réponde pas un jour de tout cela? se dit, dans son âme, le lecteur, répétant involontairement les paroles du charretier.

« Homme, tu es le roi des bêtes — re délie bestie — ■ car vraiment ta bestialité n'a pas de nom,» écrit dans son journal Léonard de Vinci, qui était un grand aryen, lui aussi, qui ne mangeait pas de viande de boucherie, et qui avait pitié de toute créature vivante. Un Florentin du xvie siècle, qui voyageait au fond del'Inde, parle, dans ses

notes, à propos des ermites bouddhistes, de son compatriote Léonard qui, comme ceux-ci, « ne permettait pas qu'on fît du mal en sa présence à quelque animal que ce fût, ni même à une plante » .

Il existe à ce sujet une antique légende hindoue : le malin Esprit, voulant tenter Bouddha, le Sauveur du Monde, se mit, transformé en milan, à la poursuite d'une colombe. Celle-ci se réfugia dans le sein de Bouddha qui voulut la défendre, mais le milan lui dit : « De quel droit m'enlèves-tu ma proie ? L'un des deux [doit mourir : ou bien elle sous mes griffes, ou moi de faim! Pourquoi as-tu pitié d'elle et pas de moi ? Si tu es miséricordieux et que tu veuilles qu'aucun de nous deux ne périsse, coupe-moi un morceau de ta propre chair équivalant au poids de la colombe ! » Une balance à deux plateaux apparut. La colombe se posa sur l'un^d'eux, Bouddha coupa un morceau de sa chair et le mit sur l'autre. Mais le plateau resta immobile. Bouddha tailla dans sa chair un deuxième, un troisième, un quatrième morceau, toujours sans obtenir de résultat; il continua à s'entailler, à se dépecer le corps : le sang coulait à flots et les os se découvraient. Cependant le plateau ne bougeait pas. Alors Bouddha réunissant ses dernières forces se jeta lui-même sur le plateau qui s'abaissa enfin, tandis que l'autre, celui qui portait la colombe, se relevait.

Comparée à nos idées contemporaines, c ette légende paraît monstrueuse, excessive, presque insensée. Elle renferme pourtant un sens profond : on ne peut sauver un être qu'en se sacrifiant tout entier.

De cette pitié antique, aryenne, sans bornes pour tout ce qui vit, pour tout 1 élément animal, est sorti le bouddhisme. Comme une inondation, il a rompu toutes les digues, et anéanti la plus pétrifiée et la plus fermée des

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institutions qui aient jamais existé sur terre, les castes, avec leurs limites impitoyables qui mettaient, entre un brahmane et un paria, la même distance qu'entre Dieu et la Bête.

L'effusion du sang-, le massacre d'animaux innombrables, un carnage terrible où « le sang- coule en bas et dégoutte d'en haut », voilà le culte qui plaît au Dieu « jaloux » , « dévorant comme du feu » , au Dieu des Sémites; voilà « l'offrande qui est agréable au Seigneur. » Tous les peuples, toutes les races et toutes les nations de la terre ne sont que de « la chair à sacrifice » . ((J'entrerai dans mon pressoir et je foulerai les peuples comme des grappes de raisin, et mes vêtements deviendront rouges de sang. » Le dernier trait effrayant de cette religion, c'est l'attente du Messie qui viendra sur les nuées avec une grande gloire et une grande puissance pour juger les vivants et les morts. Il est le Roi d'Israël; il se vengera sur les nations de ce que le peuple de Dieu a été persécuté, méprisé ; il les asservira ou les anéantira complètement et régnera sur Sion jusqu'à la fin des siècles.

Et le Messie est venu. — Mais où est son royaume, sa force et sa gloire ? Le voici, fils d'un pauvre charpentier nazaréen, dans l'étable de Bethléem, dans une crèche, parmi les plus humbles des hommes et des animaux. L'Esprit de Dieu devant la face duquel « la terre tremble d'épouvante et les montagnes fondent comme de la cire », descend en lui sous la forme d'une colombe. Le Roi s'avance vers Sion au son des « Hosanna ! » non pas terrible, mais débonnaire, assis sur un ânon, sur une pauvre bête de somme, — afin que les prophéties se réalisent. Les bêtes sauvages ont leurs cavernes et les oiseaux leurs nids, mais le Roi d'Israël n'a pas un lieu pour y poser sa tête. Dans son enseignement, il parle

aux ho mmes de la simplicité et de la sagesse des animaux, des plantes : « Soyez prudents comme le serpent et simples comme la colombe ! Regardez les oiseaux des cieux, ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne récoltent, mais votre Père Céleste les nourrit. Regardez les lis des champs, voyez comme ils croissent : ils ne travaillent ni ne filent, mais je vous le dis en vérité : SaJomon dans toute sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. » Il ne veut pas de sacrifices, mais la charité. Et il meurt lui-même, comme une victime, comme un agneau qu'on mène à la boucherie, muet clans les mains de ses bourreaux.

Voilà comment, arrivé à son extrême développement, le Sémitisme subit une crise et, tout à coup, verse dans l'esprit aryen. Du désert brûlé d'Israël, où l'on ne voit plus que des restes fumants de victimes immolées, nous voici tout à coup transportés dans les enchantements fleuris d'un divin paradis, parmi les ceps de vigne et les oiseaux du ciel, les épis de blé, et les lis. des champs et les blanches colombes à côté des sages serpents, — parmi la diversité exubérante et païenne des « créatures de Dieu », de tout ce'qui vit, animaux et plantes. Quel incroyable passage de la mortification de la chair à la résurrection de la Chair!

On dirait quelle Sémitisme remonte invinciblement vers sa source première, que les deux génies opposés de la culture universelle, Tesprit sémitique et l'esprit aryen, l'esprit de mort^et l'esprit de vie, après avoir gravité l'un vers l'autre à travers les peuples et les siècles, se sont enfin rencontrés, et que ces deux sexes du monde fusionnent en quelque j union , en quelque symbole suprême, en quelque suprême embrasement.

La Bête apocalyptique, qu'est l'Antéchrist, « fait des-

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cendre le feu sur la terre » . Et le Christ dit : « Je suis venu pour apporter le feu sur la terre et combien je voudrais qu'il s'élevât en flamme! »

Mais au milieu même de cet embrasement qui doit consumer le monde, on sent encore le parfum mystérieux des lys de Galilée. Ils ne se fanent point et rien ne ternit l'éclat terrestre et supra-terrestre de leur blancheur rayonnante, blancheur de la chair ressuscitée.

Tolstoï est le seul Aryen qui se soit approché d'un peu près, — bien qu'inconsciemment et à tâtons, avec un regard qui cherche à percer les ténèbres, avec sa clairvoyance nocturne, — de ce mystère suprême : l'unification de la chair et de l'esprit, la chair spiritualisée.

Dans les Ti'ois Morts,de grand matin, un paysan abat un arbre. « Dans le silence, un son bizarre, étranger à la nature, retentit, puis s'éteignit à la lisière du bois. Une des branches du sommet de l'arbre s'agita d'une façon insolite. Il y eut un murmure dans ses feuilles pleines de sève. La hache retentissait de plus en plus sourdement, les blancs copeaux résineux volaient sur l'herbe couverte de rosée, et un léger craquement se faisait entendre à chaque coup. L'arbre tremblait du haut en bas et se redressait vivement sur ses racines, chancelant, effrayé. Pendant un instant, tout se tut, puis l'arbre se pencha de nouveau, on entendit le craquement du tronc, les branches desséchées se brisèrent, et, laissant tomber ses rameaux, il s'effondra de tout son long sur la terre humide. Le bruit de la hache et des pas mourut, une fauvette siffla et prit son vol. Le rameau qu'elle avait frôlé de l'aile se balança un instant, puis il mourut comme les autres avec toutes ses feuilles. Les arbres voisins étendaient encore plus joyeusement leurs branches immobiles dans le nouvel espace libre. »

Les pensées et les souffrances infinies du prince André pendant son agonie, l'odeur repoussante, la saleté, le cri affreux d'Ivan Ilitch : « ou — oou — ou ! » et ce balancement silencieux, cette immobilité des rameaux de l'arbre abattu, quel apaisement progressif sur l'échelle qui descend de l'homme à l'animal, de l'animal à la plante, de la plante au nuage qui s^ dissout dans le ciel, toujours plus doucement, plus doucement, jusqu'au dernier silence ! Mais là aussi, ce n'est pas le néant, c'est plutôt le commencement de l'existence, l'arrivée dans un autre monde; c'est «l'obscurité sans nom qui est plus belle que la lumière » « selon l'expression de Plotin ». « Dans ton néant je trouverai peut-être tout, » répond Faust à Méphistophélès, en s'enfonçant dans le passag-e souterrain, muni des clefs du royaume des Mères.

Les oiseaux des cieux, les lis des champs, « savent » quelque chose, se souviennent de quelque chose que l'homme a déjà oublié. Les lis ne filent ni ne travaillent, mais Salomon dans toute sa gloire ne fut pas habillé comme l'un d'eux. Les arbres ne pensent ni ne souffrent, mais Salomon, dans toute sa sagesse, ne mourut pas comme l'un d'eux.

— Notre jardin avait été abandonné pendant cinq ans — raconte Tolstoï, « je louai des ouvriers, les munis de haches et de pelles et me mis à travailler avec eux. Nous coupâmes et nous abattîmes tout ce qui était sec et superflu. Les peupliers et les merisiers à grappes étaient devenus si touffus qu'ils gênaient les autres arbres; il fallait en sacrifier quelques unes. Mais on ne peut arracher les peupliers, on est forcé de couper les racines sous terre. Au delà de l'étang, il y avait un énorme peuplier, large de deux brasses ; il avait fait naître autour de lui, dans la clairière, une quantité de rejetons. J'ordonnai de les abattre : je désirais que celte place devînt plus gaie, je voulais surtout soulager le vieux peuplier. Je croyais que tous ces petits arbres venaient de lui et lui soutiraient sa

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sève. Lorsque nous abattîmes ces jeunes pousses, je fus pris de pitié en voyant leurs racines pleines de sève coupées sous terre, puis nous nous mîmes à quatre pour arracher l'un de ces arbustes, mais nous n'y parvînmes pas, bien qu'il fût déjà renversé. 77 se retenait de toutes ses forces et ne voulait pas mourir. Je me disais tristement que j'aurais dû le laisser vivre puisqu'il se cramponnait si fortement à la vie. Mais il fallait abattre et j'abattis. Plus tard, lorqu'il fut trop tard, je compris qu'il n'aurait pas fallu enlever ces jeunes arbres. J'avais cru que les pousses prenaient la sève du vieil arbre et c'était le contraire qui avait lieu. Lorsque je les retranchai, le vieil arbre avait déjà commencé à dépérir. Quand les feuilles apparurent, je vis que l'une des deux branches de l'arbre était dépouillée, et elle sécha ce même été. Le peuplier mourait depuis longtemps, il le savait et il donnait sa vie aux pousses, c'est pourquoi elles avaient crû si vite; j'avais voulu le soulager et j'avais tué tous ses enfants.

« Oui, la plante est plus intelligente que l'homme. Oui, l'homme est bête, bête, il est bête ! » répète le vieux sylvain, l'oncle Yérochka, baissant la tête dans une méditation profonde. « Aime les animaux, aime les plantes, ).) dit le vieillard Zossime, ce chaque feuille tend au Verbe, chante la gloire de Dieu, pleure sur la passion du Christ, et accomplit ainsi, sans le savoir, le mystère de sa vie sans péché. »

Il nous faut avoir pitié de l'homme, pitié de l'animal, pitié de l'arbre, pitié de tout; car ce Tout ne forme qu'Un, un seul ensemble vivant et animal, une seule créature de Dieu. Mais comment faire ? C'est un péché que de manger de la viande de boucherie, « la vertu est incompatible avec le bifteck », dit Tolstoï, il n'est permis de se nourrir que de végétaux innocents. Cependant ne faut-il pas aussi avoir pitié de la plante? « II semble que quelque chose a crié, a pleuré, frémi dans le cœur de l'arbre. » « Il faut avoir pitié de ce qui vit ! » « Ne devra-t-on pas

répondre décela? » « Non, on n'en répondra pas! assure le végétarien. C'est là une pitié excessive, insensée, bouddhique. » Mais, dans les siècles passés, la compassion envers les animaux n'était-elle pas considérée, elle aussi, comme excessive, insensée?

Peut-être vienclra-t-il un temps où tout le monde renoncera à l'usage de la viande, au massacre sanglant des animaux. Eh bien ! même alors la pitié ne cessera de tourmenter les hommes ; elle s'enflammera au contraire, avec une force sans précédents. Et ni devoir extérieur, ni action morale, ni victime expiatoire ne parviendront à éteindre ce feu interne. « Je suis venu pour apporter le feu sur la terre, et combien je voudrais qu'il s'élevât en flammes ! » a dit le Christ. Rien n'étouffera ce dernier incendie qui brûlera le monde.

Vivre, c'est causer la mort d'autres êtres. Nous ne pouvons vivre que parce que d'autres meurent, « facciamo la nostra vita délie altrui morte, » disait Léonard de Vinci. L'amour sans limite serait la fin de la vie elle-même. C'est à cette fin que va le monde.

« La vertu est incompatible avec le bifteck, » voilà une loi tout aussi servile et tout aussi charnelle que celle qui ordonnait de fléchir le dieu jaloux par des sacrifices sanglants. « Je ne veux pas de sacrifices, mais de la charité, c'est-à-dire de la miséricorde, » dit le Seigneur par la bouche de celui qui fut en réalité le premier Précurseur du Christ, par celle du prophète Isaïe. Dieu n'exige pas de sacrifices, il ne veut que de la charité. C'est déjà plus que la loi, c'est la liberté.

Non, l'excès de cette pitié bouddhique de Tolstoï envers toute « créature de Dieu » ne conduit point à une activité morale quelconque, à un commandement qui paraîtrait nouveau et qui ne serait, en réalité, que l'ancienne

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loi, à quelque devoir extérieur précis, tel que celui de s'abstenir de viande ou de tabac. Ce qu'elle détermine, en revanche, c'est une conception religieuse vraiment nouvelle, d'une tragique profondeur.

— Quand ai-je commencé — se demande Tolstoï dans un fragment de ses Premiers Souvenirs — quand ai-je commencé à vivre? Est-ce que je ne vivais donc pas lorsque j'apprenais à regarder, à écouter, à comprendre, à parler, lorsque je dormais, que je prenais ou embrassais le sein qu'on me présentait, lorsque je riais et que je réjouissais ma mère? je vivais et vivais heureux. N'est-ce pas alors que j'acquis tout ce dont je vis maintenant et que j'ai appris tant et si vite que, pendant tout le reste de ma vie,je n'ai plus appris la centième partie de tout cela ? Il n'y a qu'un pas entre V enfant de cinq ans et moi. Entrele nouveau-né et V enfant de cinq ans, il y a une distance terrible. Du fœtus au nouveau-né il y a un gouffre. Et de la non-existence au fœtus, il y a non plus un gouffre, mais l'abîme, U incompréhensible.

C'est cet incompréhensible, cet abîme plein de ténèbres qu'il sent sous ses pieds, ce gouffre anté-humain d'où vient tout ce qui est animal ou végétal, tout ce qui est vivant, en un mot, qui a toujours attiré et entraîné Tolstoï. Personne n'a regardé aussi profondément, aussi audacieusement que lui dans cet abîme, dans ce mystère ultime de la chair et du sang.

Et c'est ce mystère de la chair et du sang dévoilé par le Seigneur à ses disciples, qui les séduisit et les effraya, qui en éloigna quelques-uns de lui : « Celui qui mange ma Chair et boit mon Sang aura la vie éternelle et je le reconnaîtrai au dernier jour. Car ma Chair est véritablement une nourriture et mon Sang est véritablement un breuvage Et, depuis ce jour, un grand

nombre de ses disciples le quittèrent. » Pourquoi celui que ces étranges paroles frappèrent le plus, celui dont le

Seigneur disait « l'un de vous est un démon », demeura-t-il avec lui ? Et Judas, qui commença par être un des élus, était-il dès alors un démon? Ou n'était-il que le défenseur de l'ancienne loi, pour qui le Fils de Dieu était le Roi d'Israël sacrifiant les autres tribus et les autres peuples à sa nation élue et non un agneau se sacrifiant lui-même à tous les hommes, à toutes les « créatures de Dieu », leur donnant sa chair à manger et son sang à boire. Quel sacrilège il dut voir dans ces paroles! Aussi ne prit-il pas part au mystère sacré, ne comprenant pas, en vrai sémite qu'il était, que l'Esprit et le Verbe puissent être de la Chair et du Sang. Et plus d'un, depuis, ne le comprit pas davantage : le mystère le plus profond le plus terrible et le plus séduisant de tous ceux qui ont tourmenté l'humanité, le mystère de l'Union de l'Esprit avec la Chair et le Sang, n'est-il pas resté inexplicable jusqu'à ce jour?

Si le Christ, après avoir changé l'eau en vin, changea le vin en sang, le christianisme ascétique des siècles suivants ne voulut^il pas opérer une transformation dans le sens contraire? Et ne fût-ce pas une trahison pire que celle de Judas? « Bienheureux qui ne se scandalisera pas à cause de Moi! » Que de prétendus disciples du Christ semblent se scandaliser, jusqu'à présent, de ses paroles! Là cependant est l'unique source de vie.

Si la soif religieuse des hommes retourne jamais à cette source, la seule qui désaltère, peut-être se souviendront-ils que Tolstoï, lui aussi, bien que sans en avoir conscience, souvent même contre sa volonté consciente, a marché vers le grand symbole dans la voie indiquée. Dans notre siècle, idolâtre soit de l'esprit immatériel ou de la chair sans âme , Tolstoï a perçu Vaguement sans doute, la profondeur d'une conception religieuse,

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qui fait sentir aux hommes — comme l'art la leur faisait sentir dans l'antiquité grecque — la sainteté de tout corps, la spiritualité de toute chair.

Voilà pourquoi, avec une cruauté qui semble cynique et qui n'est, en réalité, qu'une sorte de pitié embarrassée, il dépouille l'homme de tout ce qui est humain, il cherche ce qui est bestial afin de rendre ce bestial divin. Et dans cette dernière profondeur incommensurable, comme il le dit lui-même, dans cet « abîme », dans ce « fond incompréhensible » de tout ce qui est vivant, animal, végétal, susceptible de croissance, il entrevoyait déjà la lumière qui devait le conduire jusqu'à l'entrée de l'autre moitié du monde, jusque sous un autre ciel.

Encore un effort, un seul degré de plus, et l'issue souterraine s'ouvrait peut-être devant lui. Il aurait compris que « le ciel d'en bas et le ciel d'en haut » sont un seul et même ciel, que le mystère de la chair et celui de l'esprit sont un seul et même mystère.

Mais, ce dernier pas, il ne l'a pas fait; il s'épuisa, il eut peur, il sentit la nostalgie du ciel qui s'étend au-dessus de la terre, il revint en arrière. Il s'éloig'na de ce qu'il croyait le « pag'anisme » , pour se dirig-er vers ce qui lui paraissait être « le christianisme » ; il abandonna le ce corps spirituel » pour la spiritualité incorporelle, la chair sainte pour la sainteté immatérielle, la résurrection de la chair pour la mortification de la chair. Tout ce qui avait été conçu par sa clairvoyance créatrice, il voulut l'anéantir par sa réflexion.

Cependant, s'il ne le voit pas lui-même, nous voyons, et ceux qui viendront après nous verront encore plus clairement, que Tolstoï s'est vraiment approché du mystère du Christ non pas lorsqu'il se considérait comme chrétien, mais lorsqu'il pensait le moins au christianisme.

Ce qu'il y a de plus chrétien en lui n'est pas le bégaiement indistinct du vieil Akim, c'est la pensée silencieuse de l'oncle Yérochka, réfléchissant à la « créature de Dieu », à la « Bête » qui « sait tout », à la sagesse des oiseaux du ciel et des lis des champs. C'est seulement par ce qu'il y a de divin dans l'animal qu'il a touché à ce qu'il y a de divin dans l'homme ; par le Dieu-Bête, il a effleuré le Dieu-homme.

« Il arrive à chaque artiste véritable — dit Tolstoï, ce qui arriva à Balaam ; il voulait bénir, il se mit à maudire ce qui devait être maudit ; il voulait maudire, il bénit ce qui devait être béni ; il fit involontairement ce qu'il devait et non pas ce qu'il voulait faire. »

C'est ce qui est arrivé à Tolstoï lui-même, à Tolstoï artiste : pendant toute sa vie, il a maudit lorsqu'il désirait bénir, et il a béni lorsqu'il désirait maudire : il a fait non ce qu'il voulait, mais ce qu'il devait faire. Là où il voit son péché et sa honte, se trouvent sa gloire et sa justification.

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