LAME DANS L ŒUVRE DE D0STO1EWSXY 27O
lui l'Esprit des Ténèbres, « la Puissance des Ténèbres », les fruits de l'instruction ». L'action de la Guerre et la Paix, à' Anna Karénine, se passe en partie à Saint- Pétersbourg', mais il y. manque l'esprit de Pétersbourg, l'esprit de Pierre. L'esprit qui anime le « grand monde » de la capitale est également, pour Tolstoï, un esprit des ténèbres, « une puissance des ténèbres ». Dans toutes ses œuvres on ne sent vivre que la campagne, que la terre, que le corps, la Chair et l'Ame obscure, élémentaire de la Russie. Quant à l'Esprit, quant à cette <f Puissance de la Lumière »,d'où naît une conscience nouvelle, à la fois civilisée et nationale, quant à la recherche de cette cité russe future, qui se cache derrière Saint-Pétersbourg- — capitale et image de la Russie de l'avenir, dont les traits nous sont encore inconnus, — nous ne les rencontrons nulle part chez Tolstoï.
Grâce à une intuition différente, mais non moins grande que celle de Tolstoï, Dostoïewsky a compris la Russie d'avant Pétersbourg et même d'avant Moscou, la vieille terre russe « chrétienne et paysanne », « ses pauvres villages et sa nature indigente » .
Dans les Frères Karamazoff, Alécha, qu'un songe prophétique avait transporté à Gana de Galilée, se réveille, quitte la cellule où repose le Père Zossime, sort du couvent et se rend au jardin. « Au-dessus de lui, s'étendait le grand dôme céleste parsemé d'étoiles paisibles et scintillantes. Il était traversé, de l'horizon au zénith, par la double voie lactée, encore vague. La nuit fraîche et tranquille, presque immobile, couvrait la terre. Les tours blanches et les coupoles dorées se dessinaient, étincelantes, sur le ciel d'améthyste. Les splendides fleurs d'automne s'étaient endormies pour dormir jusqu'au matin. Le calme de la terre se confondait avec
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le calme des cieux, le mystère de la terre touchait au mystère des étoiles ».
Ces tours blanches et ces coupoles dorées de la cathédrale, qui scintillent sur le ciel d'améthyste, n'évoquentelles pas les montag-nes énigmatiques et les « cités » dont les silhouettes se dessinent en' ligmes fantastiques et, en même temps, si exactes et si nettes, sur le fond obscur des antiques icônes russes ?
Voici encore un paysage qui rappelle tout à fait ceux des icônes. Dans les Possédés, Elisabeth « la boiteuse », la folle, raconte sa vie de couvent à Chatoff, l'ex-nihiliste :
« Il arrivait souvent que j'allais vers le lac; d'un côté s'élevait notre couvent, de l'autre, une haute colline qu'on nomme encore aujourd'hui la montagne pointue. J'y montais, je me tournais vers l'orient, je me laissais tomber sur le sol et je pleurais je ne sais combien de temps; alors je ne me souvenais de rien. Puis je me retournais et je voyais le soleil sur le point de se coucher, le soleil si grand, si somptueux, si beau — aimes-tu à contempler le soleil, Ghatouchka? N'est-ce pas bon et triste en même temps? Puis je regardais de nouveau vers l'orient, et alors l'ombre, l'ombre de notre montagne s'élançait comme une flèche sur le lac, toute droite et très, très longue, elle s'étendait à une distance d'une verste d'ici, plus loin même, jusqu'à l'île qui se trouvait sur le lac; et quand elle arrivait juste au milieu de l'île, en la divisant en deux moitiés, le soleil se couchait tout à fait, et tout s'éteignait subitement. A ce moment une angoisse m'envahissait, je revenais à moi — j'avais peur de l'obscurité, Chatouchka! »
Ici, vous sentez passer le souffle libre des poèmes héroïques ; leur rythme semble se confondre avec une