‹ Tolstoï et DostoïewskyChapitre 38 sur 43 · L A3IE DANS L ŒUVRE DE D0SI01EWSKY · texte numérisé non relu

L A3IE DANS L ŒUVRE DE D0SI01EWSKY

légende monastique très douce et très sombre, pour constituer une musique essentiellement russe, qu'on n'avait encore jamais entendue.

On croit généralement que Dostoïewsky n'aimait pas la nature. Mais s'il est vrai qu'il décrit rarement des paysages, cela tient peut-être à ce que son amour de la nature était trop profond pour ne pas être pudique, caché, chastement réservé. Il ne le laissait pas voir au premier venu ; mais que de puissance dans les rares tableaux qu'il nous donne, puissance qui ne peut se comparer à rien, et qu'on ne rencontre nulle part, pas même chez Tolstoï !

Comme ce dernier, Dostoïewsky aime la terre, ce «corps» de la Russie. Mais il ne s'arrête pas à son corps « charnel », « sanguin », « terrestre », c« palpable ». Il va au corps spiritualisé, subtil, exhalant une odeur paisible de sainteté, il va au corps sacré de la Russie, du saint pays russe, que, « d'une extrémité à l'autre »,

Le Roi des Cieux, sous les traits d'un esclave, A parcouru en le bénissant. . .

Pour Dostoïewsky, la Sainte Russie, c'est l'avenir lointain, comme pour les panslavistes elle est le passé lointain. Mais ni pour l'avenir, ni pour le passé, il n'oublie l'actualité russe, proche, trop proche, l'actualité de Saint-Pétersbourg, et il sent non moins qu'Aksakoff ce qui épouvantait le naïf rêveur moscovite, ce à quoi ce dernier pensait échapper en « soufflant et crachant dessus comme sur Satan ».

Plus que d'autres, Dostoïewsky comprenait « quel malheur c'était que d'habiter Saint-Pétersbourg, la ville la plus abstraite et la plus artificielle du monde..., celle qui a l'histoire la plus fantastique, la plus étonnante »,

ce paradis tant prôné de Pierre le Grand, fondé « dans une intention diabolique » en dépit des hommes et de la nature, non pour la vie naturelle, mais plutôt pour la mort antinaturelle des hommes.

Unjour, Raskolnikoff, quiavait déjà commis son crime, passant sur le Pont Nicolas, s'arrêta et se tourna vers la Neva, en face du Palais. « Le ciel était sans nuage, l'eau à peu près bleue, ce qui arrive très rarement à ce fleuve. La coupole delà cathédrale, qu'on ne voit de nulle part aussi nettement que du pont, brillait, et, dans l'air pur, on pouvait distinguer les moindres détails de son ornementation. Un froid inexprimable soufflait sur ce magnifique panorama ; ce tableau somptueux exhalait pour lui un esprit sourd et muet. »

N'est-ce pas ce même froid, pareil au froid sépulcral que soufflent les spectres, n'est-ce pas ce même « esprit sourd et muet »,que fuit le « misérable fou » de Pouchkine, tandis que derrière lui retentit :

Semblable au tonnerre

Le galop lourd du cavalier d'airain

Sur le pavé qui s'ébranle.

De cet esprit terrible, qui n'avait d'étranger, d'occidental que l'apparence et qui, en réalité, était un esprit de race, l'ancien esprit russe, antérieur au christianisme, l'esprit des preux légendaires, — celui de Pierre et de Pouchkine — est issu Raskolnikoff et, en grande partie, Dostoïewsky lui-même.

La cité de Pierre est non seulement la plus prodigieuse, mais aussi la plus prosaïque de toutes les villes du monde. A côté de l'horreur du délire, vous y trouvez l'horreur non moindre de la réalité.

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(( Dans les rues régnait une chaleur étouffante. Partout on se bousculait, partout s'élevaient des échafaudages, des amas de chaux, de briques, partout planait la poussière et cette puanteur particulière à la saison d'été que connaissent si bien tout les Pétersbourgeois.Des cabarets sortait une odeur d'eau-de-vie, et on rencontrait des ivrognes à chaque pas. Un sentiment de dégoût profond parut un instant sur le visage, aux traits fins, du jeune homme. »

C'est ainsi que commence Crime et Châtiment. L'air de Pétersbourg est répandu dans ce tableau. Après le crime, lorsque Raskolnikoff va cacher ses habits ensanglantés, on nous dit que : « dans les rues régnait la même chaleur insupportable ; pas une gouttelette de pluie depuis plusieurs jours! Toujours la même poussière, les briques et la chaux, toujours la même odeur écœurante s'exhalant des cabarets et des boutiques, à chaque pas des ivrognes, des colporteurs finnois et des charretiers à demi étendus sur le sol. Le soleil éblouit un moment le jeune homme ; il éprouva une douleur aux yeux et une sensation de vertige — tel un homme souffrant d'un accès de fièvre et qui sort tout à coup dans la rue par un beau jour de soleil. » Qui connaît Saint-Pétersbourg mieux que Dostoïewsky et qui, plus que lui, déteste cette ville et manifeste pour elle un dégoût plus profond? Ce n'est, certes, pas Aksakoff, qui lui « crache » et lui « souffle » son mépris, ni L. Tolstoï, qui l'a oubliée. Et pourtant il arrive des moments où Dostoïewsky pardonne à cette ville qu'il aime aussi, on ne sait pourquoi, comme Pierre aimait son paradis monstrueux, comme Pouchkine aimait « l'œuvre de Pierre ». Par la force de son amour, Dostoïewsky sait transformer cette cité « pour qui la nature se montre

marâtre », cette ville la plus maudite qui soit, et dont ses habitants mêmes ont secrètement honte, en une ville touchante, presque douce et familière, presque belle : il lui donne une beauté infiniment maladive, inaccessible au grand nombre, une beauté de « décadence », comme on dirait aujourd'hui.

Il y a à Pétersbourg — confesse Dolgorouki — plusieurs endroits heureux, c'est-à-dire des endroits où je suis venu quelquefois et où j'ai été heureux, et je ménage ces endroits; je les visite à dessein le plus rarement possible, afin d'y aller seulement quand je suis tout à fait seul et que je souffre, pour y évoquer des souvenirs et me plonger dans la tristesse.

J'aime — dit Raskolnikoff — à entendre quelque complainte avec accompagnement d'orgue de Barbarie, par les soirées d'automne froides, sombres et humides, surtout bumides, alors que tous les passants ont la figure d'un vert morbide et pâle; ou, mieux encore, quand la neige fondue tombe sans un souffle de vent et quand, au travers des flocons, luisent les becs de gaz.

Un autre héros s'exprime ainsi :

Il m'a conduit dans un petit cabaret près du Canal ; nous sommes descendus. Il y avait peu de monde. Les notes d'un accordéon faux et enroué se faisaient entendre ; cela sentait les serviettes sales. Nous nous sommes assis dans un coin. — Sais-tu, j'aime parfois quand l'ennui me prend, cet ennui terrible qui ronge l'âme... j'aime à fréquenter les bouges. Tout cet entourage, les accords saccadés de la Santa Lucia, les garçons dont le costume russe est simplifié jusqu'à l'iodé cence, les bouffées de tabac, les cris qui viennent de la salle de billard, tout cela est trivial et prosaïque à tel point que c'en est presque fantastique.

Dans tous les romans de Dostoïewsky on remarque des bouges de ce genre; il y en a jusque dans les provinces écartées de la Russie. C'est là que ses héros discutent

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sur un mode grave, mystique, abstrait et passionné les plus profonds problèmes de l'histoire russe et universelle. Et on a beau trouver cela étrange, on sent que c'est précisément la trivialité « européenne », d'un « européisme » de valet, que revêt cette mise en scène, c'est sa réalité vulgaire, d'une vulgarité « touchant presque au fantastique », qui donne à ces entretiens leur cachet spécial, un reflet d'actualité qu'on n'observe peut-être qu'en Russie, reflet menaçant, sinistre, apocalyptique, comme la pâleur livide, terreuse, cadavéreuse du ciel avant que la foudre éclate. On le sent : c'est là que la pensée russe fait son entrée sur la scène de la civilisation européenne authentique, universelle, et malgré « l'accordéon enroué » , malgré « les cris venant de la salle de billard et le rossignol sans voix », c'est là qu'elle attire l'attention des a forces, des dominations et des puissances », des « hommes et des anges ». Si de pareils entretiens se passaient dans un lieu moins vil, plus poétique extérieurement, avec une mise en scène plus grandiose, ils auraient perdu une bonne partie de leur valeur intrinsèque, de leur poésie spécialement russe, et, peut-être, par cela même universelle.

Parlant d'une de ces froides matinées de Saint-Pétersbourg, où l'air est chargé d'un brouillard humide, terne, laiteux, qui prolonge dans l'esprit les cauchemars de la nuit, Dostoïewsky ajoute : « Que de fois, par ce brouillard, n'ai-je pas eu une pensée étrange et obsédante : et si ce brouillard, en se dissipant, enlevait toute trace de cette ville pourrie et gluante, qui s'évaporerait comme une buée, si bien qu'il ne resterait là que l'ancien marais finnois, au milieu duquel s'élèverait peut-être bien, pour l'embellir, le Cavalier de Bronze, sur son cheval essoufflé et fumant? — Les voici tous

affairés et pressés, et, qui sait pourtant? peut-être tout cela n est-il que le rêve de quelqu'un, peut-être n'y a-t-il là rien ni personne, pas~un homme vrai, pas une action réelle? Quelqu'un se réveillera, que hante ce cauchemar, — et, en un instant, tout aura disparu? »

N'est-il pas étonnant que Léon Tolstoï, « le réaliste, » se soit développé, jusqu'à atteindre sa taille colossale sans que toute « la période pétersbourg-eoise de l'histoire russe », Pierre le Grand et Pouchkine, semblent avoir jamais existé pour lui? Il ne les nie même pas, il les passe sous silence. Et l'on s'aperçoit que Dostoïewsky, « le conteur fantastique, » est en rapport plus étroit, plus vivant, plus conscient avec tout le courant historique de la culture russe, avec Pierre et avec Pouchkine, cet enfant de Saint-Pétersbourg-, dont le colossal Hermann laisse prévoir le Raskolnikoff 'non moins colossal. Estce que Dostoïewsky ne commence pas là où s'arrête le chantre de la « Cité de Pierre »? N'est-il pas issu des profondes idées de ce dernier sur « le Constructeur merveilleux», de ces idées qui hantaient Pouchkine à la veille de sa mort? Oui, Dostoïewsky est un produit de Saint- Pétersbourg1, et il n'y a rien là de honteux, parce que cette ville est, après tout, l'œuvre du héros qui, jusqu'à présent, est le plus universel parmi les héros russes. Saint- Pétersbourg', cette ville « inventée», cette cité d'hommes qui n'ont ni chair ni sang-, ou de spectres en chair et en os, — est par-dessus tout la ville de Dostoïewsky, et Dostoïewsky est par dessus tout le peintre de Pétersbourir.

Et, néanmoins, il n'aurait pas dit avec Pouchkine : « Piesplendis, cité de Pierre, et dresse-toi, inébranlable comme la Russie! » Le premier parmi les Russes, Dostoïewskv a senti et compris que c'est ici, à Pétersbourg-, que la Russie de Pierre a atteint « son point extrême et

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vacille au-dessus de l'abîme ». « Peut-être quelqu'un se réveillera-t-il, et, en un instant, tout aura disparu ».Ceci, il lésait et il sait aussi que la Russie ne retournera pas à Moscou, jusqu'où les Slavophiles voudraient la faire rétrograder, et qu'elle n'ira pas plus loin encore, à Yasnaïa Poliana, à ce « Royaume de Dieu », soi-disant paysan et qui, en réalité, sent son gentilhomme campagnard, à cette capitale nouvelle où l'appellent les Tolsloïens. Mais il sait aussi que la Russie ne s'arrêtera pas à Pétersbourg. Dans les derniers temps de sa vie, lors de la guerre turco-russe, il rêvait de Ryzance, de notre ancienne « Ville des Villes», comme de la nouvelle et suprême capitale russe. De la Constantinople réelle et historique il n'avait que des notions vagues et de pure fantaisie ; il concevait déjà très nettement et très clairement que Saint- Pétersbourg, la deuxième ville de Russie, — n'en était ni la dernière limite, ni l'aboutissant, mais seulement une transition, un pont jeté, pour ainsi dire, en dépit de la nature, par-dessus quelque précipice historique, un viaduc menant de la première à la troisième et dernière ville russe, à celle qui sera en même temps russe et universelle, et deviendra la « troisième Rome russe ». Cette troisième Rome russe était l'idéal suprême de l'ancienne Russie, de la « sainte » Russie moscovite, et elle sera la première pensée, à peine éclose, de la nouvelle Russie, non pas de la Russie contemporaine, mais de la Russie future, vraiment nouvelle, qui suivra l'époque de la Russie de Pierre. Dostoïewsky seul, dans notre société civilisée, a été l'homme universel dont parle l'apôtre saint Paul et que le peuple russe espérait depuis longtemps — l'homme qui « n'avait pas de cité présente et qui cherchait la cité future ». Par delà les brouillards de Saint-Pétersbourg, il prévoyait déjà, se dessinant sur le « ciel d'améthyste »,

le ciel serein et dur des saintes icônes, « les tours blanches et les coupoles dorées » de la cathédrale russe et œcuménique, de la Sainte-Sophie, symbole de la Sagesse divine, qui sera l'ornement de la troisième et dernière Rome, c< capitale future » plus réelle et plus inébranlable que la capitale actuelle, que la réalité fantasmagorique qui « peut-être disparaîtra en un instant' quand se réveillera celui que hante ce cauchemar ».

Ce que Dostoïewsky dit de l'œuvre de Pierre, de ce Pétersbourg, qu'il appelle « la plus fantastique des cités », il le dit aussi de ses propres œuvres, de son art tout entier. « J'aime avec passion le réalisme dans l'art, le réalisme qui touche, pour ainsi dire, au chimérique. . . Que peut-il y avoir pour moi de plus fantastique et de plus imprévu que la réalité? Ya-t-il rien de plus incroyable que ce qu'elle nous offre parfois ? « Ce qu'on prend en général pour exceptionnel et presque fantastique, n'est pour moi que l'essence même de la réalité. »

Les héros de Dostoïewsky forment, pour ainsi dire, deux familles opposées, mais qui ont beaucoup de points de contact; ou bien ce sont, comme Alécha, l'Idiot, Zossime, des hommes appartenant à une Russie très antique et en même temps très jeune, à une Russie qui est mais n'existe pas, ou bien ce sont, comme Ivan Karamazoff, Rogojine, RaskolnikofT, Yersiloff, Stravroguine, Svidrigaïloff, des gens de « la cité présente », de la Russie de Pierre, contemporaine, réelle, pétersbourgeoise. Les premiers semblent fantomatiques, mais ils sont vrais ; les seconds paraissent réels, mais ils sont fantomatiques, ce sont seulement des « rêves de rêves », des visions mystérieuses cruellement précises.

RaskolnikofT voit en rêve la chambre dans laquelle il a tué une vieille femme : « la lune énorme, ronde, d'un

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rouge de cuivre, apparaissait dans le cadre de la fenêtre ». « C'est la lune qui produit une telle impression de silence, » pensa-t-il. Il resta debout, attendit longtemps et plus la lune lui apparaissait calme, plus son cœur battait fort; il en éprouvait même une souffrance. Et le silence régnait toujours. Tout à coup, un craquement sec et rapide retentit, comme si on eût rompu une mince planchette ; puis tout se tut de nouveau. Une mouche qui s'était réveillée heurta la vitre dans son vol et se mit à bourdonner plaintivement. » Raskolnikoff vit la vieille usurière ; il la frappa une fois deux fois sur le sommet de la tête avec sa hache, mais elle se mit à rire d'un rire silencieux et étouffé, et plus il la frappait, plus elle riait fort. « Il voulut crier et s'éveilla. Il reprit haleine avec difficulté, mais, chose étrange, le rêve semblait continuer; sa porte était grande ouverte, et, sur le seuil, se tenait un homme inconnu qui le regardait attentivement. Estce mon rêve qui se prolonge? pensa-t-il. Environ dix minutes se passèrent. Il faisait encore clair, mais le soir tombait déjà. Un silence sépulcral régnait dans la chambre. Pas un son n'arrivait de l'escalier. Seule, une grosse mouche bourdonnait et s'agitait, heurtant la vitre dans son vol. »

Ce petit détail symbolique, cette mouche qui bourdonne dans les deux chambres (« tout ce qui se trouve chez vous se trouve aussi chez nous», dit le Diable à Ivan Karamazoff — c'est-à-dire que tout ce qui existe dans le monde des apparitions existe aussi dans le monde des réalités, dans les « deux chambres ») unit si bien le songe à la veille que le lecteur peut à peine distinguer où finit la fantaisie et où commence la réalité.

Cela devenait insupportable; Raskolnikoff se leva tout à coup et s'assit sur le divan.

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— Eh bien, parlez, que voulez-vous?

— Ah! je savais bien que vous ne dormiez pas, que vous faisiez seulement semblant de dormir ! — répondit l'inconnu d'une voix bizarre, en riant sans bruit. Permettez-moi de me présenter : je me nomme Arcade Ivanovitch Svidrigaïloff.

C'est ainsi que se termine la troisième partie de Crime et Châtiment.

Et voici comment débute la quatrième :

« Est-ce vraiment la continuation de mon rêve? pensait Raskolnikoff. »

Il examina l'hôte inattendu, avec circonspection et méfiance.

— Vous êtes SviJrigaïloff? Quelle sottise ! C'est impossible! dit-il enfin à haute voix, en proie à une grande perplexité.

Quand le visiteur s'en fut allé, après une longue conversation, après avoir même parlé affaires, Raskolnikoff demanda à son camarade,, l'étudiant Razoumikhine :

— Tu i'as vu?

— Mais oui, je l'ai remarqué, et bien remarqué.

— Tu l'as vu distinctement? Tu l'as vu clairement? insista Raskolnikoff.

— Mais oui, très distinctement, je le reconnaîtrais entre mille, j'ai la mémoire des visages.

Ils se turent de nouveau...

— Hm... voilà — murmura Raskolnikoft — car tu sais... j'ai pensé.. . il me semble encore... que cela pourrait-être un simple effet de ma fantaisie... Peut-être suis-je vraiment fou et n'était-ce qu'une vision?

Svidrig-aïloff sort d'un rêve; et lui-même est tout pareil à un rêve, il semble qu'il personnifie le brouillard épais, jaune sale, de Pétersbourg-. Mais si c'est

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une « vision », c'est une vision de chair et de sang. C'est en cela que consiste surtout l'horreur qu'il fait naître. Il n'y a en lui rien de romantique, rien de vague, d'indéfini ou d'abstrait. Au cours de l'action, Svidrigaïloff s'incarne de plus en plus, si bien qu'à la fin il paraît plus réel que les héros de Tolstoï, « sanguins », ce charnus », accablés sous le poids de la chair et du sang, plus réel que Lévine ou que Pierre Bésoukhoff, par exemple. Ceux-ci sont tout en lignes géométriques, régulières, simples et parallèles ; celui-là est dessiné en traits vivants, infiniment complexes et sinueux, qui semblent contradictoires, mais qui cependant ne sont qu'opposés et entremêlés, comme tout ce qui est vivant. C'est ainsi que noussavons que ce « mauvais sujet », le « plus débauché des hommes », est capable d'une magnanimité chevaleresque, d'un sentiment raffiné et désintéressé : Svidrigaïloff a complètement en son pouvoir la sœur de Raskolnikoff, Donia, une jeune fille innocente, à qui il a tendu un piège pour la violer, et, tout à coup, il la laisse partir, sans la toucher, tout en sachant que cet effort sur lui-même lui coûtera la vie, — qu'il se tuera. Sur son lit de mort, il s'occupe sans emphase et en toute abnégation, commeil s'occuperait de sapropre fille, d'une petite orpheline qu'il connaît à peine, qu'il avait d'abord voulu corrompre, et dont il assure l'avenir. En même temps, la conscience de Svidrigaïloff est chargée d'une affaire qui relève du Code pénal, « d'une sorte d'assassinat bestial et étrange qui aurait pu très facilement le faire envoyer en Sibérie ». Comment pouvons-nous ne pas croire que cet homme existe ? Nous entendons le son de sa voix, nous voyons son visage, de manière à pouvoir le « reconnaître immédiatement entre mille ». Il est plus vivant, plus authentique pour nous qu'une foule de

srens que nous rencontrons chaque jour dans ce qu'on appelle la « vie » et « la réalité ». Et au fait, n'avonsnous pas rencontré S vidrigaïlofï dans les rues de Pétersbourg? Quand pèsent sur nous les écœurantes journées où « la neige est humide et semble presque chaude », où nous étouffons dans la buée du dégel, n'est-ce pas lui qui remplit notre « fantastique » cité? N'est-ce pas son odeur que nous sentons dans le brouillard jaune sale ? Si extraordinaire et si terrible que soit cette constatation, la chair et le sang- de cette «vision» sont, en une certaine mesure, notre propre chair, notre propre sang-.

Mais juste au moment où nous croyons définitivement en Sviclrigaïloff, il se noie dans la brume d'où il était sorti, il rentre dans le rêve. Dans sa mort, cependant, il y a tout aussi peu de romantisme et de convention que dans sa vie, c'est la mort pétersbourgeoise la plus banale, mais aussi la plus terrifiante. Cela tient dans un procèsverbal de police, dans le court fait-divers d'un journal de Pétersbourg :

« C'était de grand matin. Un brouillard épais, laiteux, pesait sur la ville. Svidrigaïlofï s'en alla le long de la chaussée de bois, sale et glissante, dans la direction de la Petite Neva. Il ne rencontra ni passant, ni voiture, dans l'avenue. Les maisons de bois, d'un jaune vif, aux volets clos, avaient un air malpropre et triste. Le froid et l'humidité le transperçaient. Il arriva à une grande maison de pierre. Près du haut portail fermé, un homme de petite taille s'appuyait de l'épaule contre le mur ; il était enveloppé d'un manteau de soldat et portait un casque de cuivre. Il jeta froidement un regard ensommeillé sur Svidrigaïlofï" qui s'approchait. Pendant quelques minutes, tous deux s'examinèrent en silence. A la fin, il parut étrange au factionnaire qu'un individu qui n'était

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pas ivre s'arrêtât ainsi à trois pas de lui, pour le considérer obstinément sans mot dire.

— Eh bien, qu'avez-vous donc à faire ici ? demanda-t-il, toujours adossé contre la porte.

— Mais rien du tout, frère, bonjour ! répondit Svidrigaïloff

— Allez-vous-en !

— Je m'en vais dans un autre pays, frère !

— Dans un autre pays ?

— En Amérique!

— En Amérique?

Svidrigaïloff tira son revolver et leva le cbien. Le soldat haussa les sourcils.

— Eh ! dites-donc ! L'endroit est mal choisi pour des plaisanteries de ce genre!

— Et pourquoi ?

— Parce que ce n'est pas l'endroit qu'il faut !

— Eh bien, frère, cela m'est égal. La place est bonne; si l'on t'interroge tu répondras que je suis parti pour l'Amérique.

Il appuya le canon du revolver contre sa tempe droite.

— Mais il ne faut pas faire cela ici, allez ailleurs! reprit le soldat en se secouant, et en ouvrant les yeux de plus en plus grands.

Svidrigaïloff pressa la détente.

Et, comme Raskolnikoff, le lecteur perplexe se demande : (.( Ai-je bien vu Svidrigaïloff? l'ai-je vu clairement? Peut-être est-ce une création de ma fantaisie? Peut-être suis-je fou et n'était-ce qu'un songe? » Mais, si la chair et le sang de Svidrigaïloff sont vraiment imaginaires, comment pouvons-nous être parfaitement certains que notre propre chair et notre propre sang ne le soient pas ?

— A propos, croyez-vous aux apparitions? demande Svidrigaïloff à Raskolnikoff.

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— A quelles apparitions?

— Aux apparitions, dans le sens ordinaire du mot.

— El vous, y croyez-vous ?

— Peut-être que non, pour vous faire plaisir. . . Ce qui ne veut pas dire que je n'y croie pas absolument.

— Vous en avez vu, n'est-ce pas?

Et, avec une grande simplicité, sur un ton même plaisant, Svidrigaïloff raconte comment Marthe Pétrovna, sa défunte femme, lui est apparue trois fois.

— Ce ne sont que sottises! s'écrie Raskolnikoff irrité; puis immédiatement après il se demande avec curiosité: « Que vous dit-elle, lorsqu'elle vous apparaît? »

— Elle? Figurez-vous qu'elle ne me parle que des choses les plus insignifiantes. C'est justement ce qui me fâche. Lorsqu'elle est venue par la première fois, j'étais fatigué; je revenais du service funèbre, il y avait eu le requiem, le repas des funérailles : enfin j'étais demeuré seul dans mon cabinet de travail, je m'étais mis à fumer un cig-are et à rêver ; elle entra par la porte et me dit : « Arcade Ivanovitch, vos soucis d'aujourd'hui vous ont fait oublier de remonter la pendule de la salle à mander. » Et, en effet, depuis sept ans je remontais moimême cette pendule toutes les semaines; lorsque j'oubliais, elle me le rappelait toujours. Aujourd'hui, après un mauvais dînerque l'on m'avait apporté du restaurant, j'étais assis, l'estomac charg-é, et je fumais, quand, tout à coup, Marfa Pétrovna est entrée, élégamment vêtue d'une robe neuve, en soie verte, avec une traîne très longue.

« Boujour, Arcade Ivanovitch ! Comment trouvez-vous ma robe? Votre couturière Anisska n'en fait pas de pareilles?... » Quelle sottise, n'est-ce pas ?

— Oui, mais peut-être mentez-vous? observa Raskolnikoff.

— Je mens rarement, répondit Svidrigaïloff, pensif, et sans paraître remarquer la grossièreté de la question.

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