LAME DANS L ŒUVRE DE D0ST01EWSKY 2QI
— Et auparavant, jusqu'à ce moment là, vous n'aviez jamais vu d'apparition ?
— Oui, j'en avais vu une seule fois dans ma vie, il y a six ans. J'avais un domestique nommé Filka. A peine l'eùt-on enterré que je criai sans nie souvenir qu'il était mort : « Filka, ma pipe ! »
Il entra et alla droit à l'armoire où se trouvent mes pipes. J'étais assis et je pensais : « Il se venge de moi, » car nous nous étions violemment disputés peu de temps avant sa mort. Je lui dis : « Comment oses-tu te présenter devant moi avec un habittroué aux coudes? Va-t'en, vaurien ! » Il se détourna, sortit, et ne revint plus jamais. Je ne racontai rien de tout cela à Marthe Pétrovna. Je voulus commander une messe pour le repos de son àme, et puis j'eus honte de cette idée.
Hamlet voit apparaître l'ombre de son père dans un cadre romantique, majestueux, avec accompagnement de coups de tonnerre et de tremblement de terre. Méphistophélès se montre à Faust dans la clarté surnaturelle des flammes de l'enfer ou d'un feu de Bengale rouge. Mais voici Filka, avec son habit troué au coude : il n'y a en lui absolument rien de romantique ni de grandiose, et pourtant nous sentons qu'il donne une impression d'horreur plus profonde que les apparitions de Shakespeareet deGœthe. Le spectre fait une tirade à Hamlet sur les mystères d'outre-tombe, Dieu, la vengeance et le sang. Marthe Pétrovna n'exprime rien d'énigmatique, elle parle simplement de la pendule delà salle à manger. Et pourtant, là aussi, nous sentons que ces paroles recèlent un mystère profond et menaçant. Oui, les apparitions de Dostoïewsky, ces apparitions triviales, vivantes, qui ont quelque chose de russe, de pétersbourgeois même, ces apparitions « ordinaires », comme le dit Svidrigaïloff — qui se produisent à la lueur d'un jour terne, dans une chambre meublée, après un mauvais dîner de restaurant ou « à
la station deMalaia Wischera» sont plus formidables, plus mystérieuses, plus métaphysiques, que les visions sanglantes du château d'Elseneur, plus sinistres peutêtre que n'importe quelles apparitions ayant jamais effrayé les hommes.
L'horreur des apparitions que Svidrigaïloff appelle « ordinaires » consiste surtout en ce qu'elles semblent reconnaître elles-mêmes leur mesquinerie et leur absurdité ; mais on dirait que cette absurdité même leur sert à narguer les vivants. Les spectres semblent se gausser de nous et prendre un méchant plaisir à dérouter notre bon sens. On dirait aussi qu'ils se rendent compte de ce quepeuvent leur objecter les hommes de l'âge des locomotives, des télégraphes, des téléphones et des cliniques psychiatriques : il n'y a pas, ou du moins il n'y a plus de fantômes, tout cela n'est que maladie, délire, hallucination, phénomènes subjectifs dépourvus de réalité. Ne pourrait-on cependant, en se plaçant à un certain point de vue, considérer la maladie elle-même comme un état dans lequel notre chair peut s'affiner parfois et acquérir une transparence qui nous met « en contact avec d'autres mondes ">), un état où nous sommes plus près de notre origine et de notre fin, où le surnaturel peut devenir réel »? « Tout cela, dit la science, est en dehors de mes recherches et de ma compétence. Je l'ignore. » Ce « je l'ignore » marque-t-il la limite des réalités possibles? Nullement. Mais, au delà, les phénomènes acquièrent un caractère effrayant, et cet effroi religieux grandit à mesure que l'ignorance scientifique atteint des couches plus profondes.
La lumière de la science ne dissipe pas les ombres;
•Au contraire, elle les rend plus noires, plus nettes, plus
définies et plus mystérieuses. Les ombres imitent leurs
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corps, — les hommes. Les hommes deviennent scientifiques et leurs ombres, les fantômes, le deviennent aussi. Les apparitions se mettent à nier leur propre réalité ou, du moins, font semblant d'en douter. Elles s'intitulent délire, hallucination, se moquent d'elles-mêmes, et n'en sont pas moins terrifiantes, certes, que les spectres naïfs du bon vieux temps.
Les revenants de Dostoïewsky ne contredisent absolument pas notre dialectique « effilée comme un rasoir », notre sens critique et scientifique, « la critique de la raison pure />,tout ce qu'il y a de ferme et d'exact, de sobre et d'expérimenté, de mathématique et d' « euclidien » dans notre intelligence ; au contraire, c'est là qu'elles puisent leur force principale, la possibilité de leur réalité : si elles n'étaient que réelles, elles seraient plus accessibles, plus humaines, plus faibles et plus compréhensibles ; mais c'est justement de cette possibilité équivoque, de cette question irrésolue et insoluble qu'elles nous posent que naît la terreur nouvelle qu'elles répandent, terreur inconnue jusqu'à ce jour.
Dans V Idiot, le jeune Hippolyte, atteint de phtisie, voit dans un songe, peu de temps avant sa mort, un insecte monstrueux qui s'était glissé dans sa chambre. « Il ressemblait à un scorpion, mais c'était une bête beaucoup plus laide et plus effrayante, qui me faisait l'effet d'être la seule de son espèce; je me figurais que cet animal avait surgi exprès pour moi. J'eus tout le loisir de l'examiner: c'était un reptile long de quatre verschoks, qui avait le corps squammeux et couleur de cannelle. Sa tête était grosse comme deux doigts, mais il allait en s'amineissant de plus en plus jusqu'à la queue, si bien que le bout de cette queue ne dépassait guère en épaisseur le dixième d'un verschok. Deux pattes, l'une à droite,
l'autre à gauche, sortaient du tronc, à un verschok de la tête, et formaient aveclecorps un angle de quarante-cinq degrés; elles étaient longues de deux verschoks; cette conformation donnait à l'animal, vu d'en haut, l'aspect d'un trident. Je ne remarquai pas bien la tête, mais je distinguai deux petites moustaches qui ressemblaient à deux fortes aiguilles, et qui étaient aussi couleur de cannelle. Au bout de la queue et à l'extrémité de chaque patte, se dressaient deux autres moustaches du même genre ; il y en avait donc huit en tout. L'animal courait extrêmement vite dans la chambre, en s' appuyant sur ses pattes et sur sa queue; le tronc et les pattes se tortillaient comme de petits serpents, avec une rapidité extraordinaire, et c'était quelque chose de hideux à voir. L'animal se cachait sous la commode, sous l'armoire, se glissait dans les coins. Je m'assis sur une chaise et repliai les jambes sous moi. J'espérai qu'il ne grimperait pas sur la chaise. Tout à coup, j'entendis un bruit sec qui se produisait derrière moi, tout près de ma nuque; je me retournai, et je vis le reptile qui rampait le long du mur; il était déjà arrivé à la hauteur de ma tête, et sa queue, agitée par un mouvement très rapide, me touchait même les cheveux, 3
« Une longueur de quatre verschoks», «une épaisseur de deux doigts » « huit petites moustaches », « un angle de quarante-cinq degrés » : quelle exactitude géométrique,quelle construction c< euclidienne » dans cette vision. C'est l'horreur du délire exprimée en chiffres. Cette bête rappelle les monstres si fantastiques et en même temps, si naturels, qu'on trouve clans le journal de Léonard de Vinci et que l'artiste appelle « caricatures d'animaux ». Jamais Dostoïewsky ne dépeint ses héros réels avec autant de détails physiques. Nous distinguons le corps de