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cet animal avec non moins de précision que celui de Frou-frou ou d'Anna Karénine.
« Je sentais, » remarque Hippolyte, « qu'il y avait quelque chose de fatal, de mystérieux dans cet animal ». Et pour l'oncle Yerochka aussi, il y a un mystère dans la « créature de Dieu, dans la Bête, une sagesse Divine inaccessible à l'homme ». «La Bête sait tout, » dit l'oncle Yerochka, mais peut-être la Bête de Dostoïewsky — « la nouvelle créature », sait-elle tout également? En effet, il y a un lien extrêmement profond entre la créature de Dieu, la Bête-Dieu de Tolstoï et cette Bête- Diable de Dostoïewsky. Ses héros préférés, Versiloff, Stavroguine, Svidrigaïloff, Bogojine, Dimitri et Fédor Karamazoff, semblent parfois — comme il le dit luimême — des (( insectes »,« des araignées voluptueuses et méchantes », « des tarentules » ayant une apparence humaine.
Lorsque, dans le cauchemar d' Hippolyte, son énorme chien noir, Norma, s'élance dans la chambre et happe le reptile pour le couper en deux, Familial lui pique la langue. Norma gémit et hurle, et pendant un instant nous sentons qu'il n'y a pas seulement du délire dans ce délire, qu'il y va de notre sort personnel, bien que supraterrestre, que tout cela peut éclaircir un mystère auquel nous sommes liés non seulement au delà mais aussi en décades apparitions : ce tout ce qui se trouve chez nous tout se trouve aussi chez vous. »
Nous ne savons pas et nous ne pouvons encore savoir comment se terminera le duel entre la bonne et la mauvaiseBête. — « Alors, je m'éveillai et le prince entra — » termine Hippolyte. Mais ce qui a commencé en rêve continuera dans la réalité — dans le duel entre le « saint prince Michkine » et « l'insecte cruel et volup-
tueux » — ... fils du marchand Rogojine, le plus positif d'entre les positifs : le songe se précise, se complète par 1 état de veille, comme un miroir réfléchit un autre miroir.
Chez Dostoïewsky, ce ne sont pas seulement les visions qui poursuivent les vivants : les vivants eux-mêmes se poursuivent et s'effraient mutuellement, comme des spectres, comme des ombres les uns des autres, comme des sosies.
— «Nous sommes gens de même farine, » dit Svidrigaïloff à Raskolnikoff ; et malgré tout son dégoût et sa répulsion, celui-ci sent que c'est vrai, qu'ils ont « certains points communs », que peut-être même le point le plus important et le plus profond, l'essence même de leurs personnalités, est commune entre eux. Seulement Svidrigaïloff est déjà infiniment plus avancé que Raskolnikoff dans la voie où celui-ci vient à peine de s'engager. Svidrigaïloff lui montre \ les conclusions infaillibles et suprascientifîques de sa dialectique sur le bien et le mal; il lui sert de miroir perpétuel. Et, après s'être bien convaincu que Svidrigaïloff n'est pas un rêve, une vision, mais un homme vivant, Raskolnikoff en a peur malgré tout, il en a même beaucoup plus peur qu'auparavant, car Svidrigaïloff est son ombre, son Sosie. « J'ai peur de cet homme, » dit Raskolnikoff.
— Sais-tu quoi? dit Ivan Karamazoff à son laquais Smerdiakoff — j'ai peur que tu ne sois un rêve, une vision assise devant moi.
— Il n'y a aucune vision ici, lui répond Smerdiakoff, sauf nous deux et un certain tiers. Il est sans doute ici maintenant, ce tiers, il se trouve enlre nous deux.
— Oui est-ce ? Où est-il ? Oui est ce tiers ? demanda Ivan Fédorovitch épouvanté, en regardant autour de lui ; et,
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des yeux, il chercha vivement s'il y avait quelqu'un de caché dans quelque recoin.
Ce a tiers », cet unificateur qui, dans l'opinion de Smerdiakoff, est la Providence, Dieu, se trouva être plus tard, pour Ivan Fédorovitch, l'incarnation terrestre, tangible, de l'esprit de Smerdiakoff, le Diable, — « Vous avez tué — dit Smerdiakoff à Ivan — vous êtes le meurtrier principal ; moi je n'ai été que votre aide, votre serviteur fidèle, et c'est sur votre ordre que j'ai fait cela. »
Ainsi, chez Dostoïewsky, tous ces couples tragiques, composés chacun de deux êtres bien vivants et bien réels en lutte l'un contre l'autre, se croyant complets et en ayantl'apparence aux yeux des autres, ne sont, en somme, que des paires de fragments complémentaires d'un troisième être, d'un être scindé dont les moitiés se cherchent mutuellement. Ces doubles se persécutent l'un l'autre. Raskolnikoff, Stavrog"uine, Ivan Karamozoff auraient pu, ou tout au moins auraient voulu dire à leurs odieux sosies — Sviclrigaïloff, Pierre Verkhovensky, Smerdiakoff — ce qu'Ivan crie avec une fureur si impuissante et si injuste au Diable :
— « Pas un seul instant je ne t'ai pris pour la vérité ! Tu es un mensonge, tu es ma maladie, tu es une vision ! Si seulement je savais comment te détruire ! Tu es mon hallucination, tues l'incarnation de moi-même, ou plutôt d'une seule partie de moi, tu représentes mes pensées les plus stupides et les plus mauvaises. » — « Tout ce qu'il y a eu d'absurde dans ma nature, gémit douloureusement Ivan, — tout ce qui, en elle, a été vécu depuis longtemps, moulu et remoulu, rejeté comme une charogne — tu me le montres comme une nouveauté. Tu ne dis
que ce que je pense déjà, et tu es incapable de me dire quelque chose de nouveau! »
C'est en cela précisément que réside toute la question : le Diable ne peut-il vraiment rien lui dire de neuf ? Ivan voudrait bien se persuader que non. Toute l'horreur de ces apparitions consiste pour lui, et peut-être aussi pour Dostoïewsky, lui-même, en ce qu'ils voudraient être convaincus de leur inanité, et qu'ils ne le peuvent pas.
Quoi qu'il en soit, il est bien certain que le Diable divan Karamazoff est, parmi les créations de Dostoïewsky, l'une des plus grandioses, des plus étranges et, en même temps, des plus personnelles, des plus particulières, des plus russes, des moins ressemblantes à quoi que ce soit dans la littérature universelle. C'est une création qui a ses racines dans les ultimes profondeurs de la conscience de l'auteur, et même de son être inconscient. Ce n'est pas en vain qu'il exprime par la bouche du Diable ses pensées les plus intimes, les plus sacrées. Ainsi ce « réalisme touchant au fantastique » qui constitue, selon Dostoïewsky, l'essence même de son génie créateur, est également l'erreur du Diable. « Moi aussi, » dit ce dernier, « je souffre du fantastique, et cette souffrance me fait aimer votre réalisme terrestre.» Cette souffrance, Dostoïewsky la connaissait bien : elle lui détruisait la santé, elle ébranlait l'équilibre de son être fait de chair et d'esprit, elle lui inspirait la nostalgie du réalisme terrestre, elle la poussait jusqu'aux vulgarités de la politique rétrograde des Aksakoff et des Katkoff. Cela lui permettait de se dérober pour un instant à soi- même, aux affres surhumaines de sa vraie substance. « Les hommes, malgré toute leur intelligence, prennent cette comédie au sérieux, » dit le Diable à Ivan. « Cela les