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TOLSTOÏ ET L'ART POPULAIRE

Ce fut vers 1890, que Sarah Bernhardt, accompagnée de toute sa troupe, vint donner, à Moscou, des représentations au Grand Théâtre. Elle avait été précédée d'une réclame monstre, telle que Moscou n'en avait jamais vue. Ce fut un coup de folie : la liste d'abonnement fut couverte en deux jours; la veille de l'arrivée de la tragédienne, on rachetait au triple de leur valeur les billets que quelques privilégiés étaient parvenus à acquérir.

Au moment où la chasse aux billets battait son plein, nous allâmes chez les Tolstoï qui habitaient alors Moscou. Le comte, indigné,

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racontait à ses visiteurs assis autour de la table à thé, qu'une famille noble de la ville, liée avec le gouverneur général, prince Dolgorouky, avait usé de son crédit pour se faire délivrer une loge-baignoire qu'elle avait vendue ensuite à un prix fort élevé. Et Tolstoï, surexcité, se mita parler de l'art dramatique.

Ce n'était plus la conversation familière de chaque jour, ce fut une véritable conférence sur un sujet visiblement étudié, une allocution faite avec beaucoup d'art et prononcée d'une voix vibrante. Le comte s'éleva véhémentement contre le théâtre contemporain.

Il nous montra, en étayant sa thèse de preuves solides, combien l'art dramatique en général était factice et distant de la réalité. Quand il se tut, un silence plana quelques instants. Tolstoï le rompit en s'adressant à l'un de nous :

— Et vous, irez-vous voir Sarah Bernhardt ?

— Certainement, répondit l'interpellé.

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