‹ Tolstoï intimeChapitre 2 sur 44 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

pour le bien commun, il s'occupa d'y fonder une école érigée sur des bases nouvelles, étrangères à toute routine et à tout expédient pédagogique. Il serait trop long de rappeler les patients efforts de Tolstoï devenu professeur et d'exposer en détail la méthode éducatrice dont il tenta l'application sur ses jeunes élèves. L'école était libre. Les enfants y apprenaient ce qu'ils désiraient savoir et de la manière qu'il leur plaisait d'apprendre, sans autres devoirs, sans autres principes de discipline que ceux qu'ils s'étaient donnés eux-mêmes. Nulle contrainte, nulle autorité. La seule tâche de l'instituteur était d'éveiller l'attention des élèves par sa façon d'enseigner et de les amener à maintenir l'ordre par leur propre volonté. Les élèves progressèrent rapidement.

L'école de lasnaïa- Poliana exista plusieurs années. Elle fut fermée parce que les enfants du village avaient appris tout ce qu'ils considéraient comme utile pour eux et que le chiffre des nouveaux élèves était devenu trop faible pour justifier l'en-

vm AVANT-PROPOS.

treticn de rctablissemcnt. Le journal lasnaïa- Polanla dans lequel Tolstoïavait publié de nombreux articles pédagogiques qui altiri-rcnt rattention des autorités, cessa également de paraître. Mais grâce à l'exemple donné, une vingtaine d'autres écoles similaires furent créées dans le pays.

En s'occupant ainsi d'enseignement, Tolstoï s'était rapproché étroitement du monde des paysans. Leurs besoins, qu'il connaissait, l'incitèrent de plus en plus à vérifier ses opinions d'homme cultivé. C'est ainsi qu'il fut amené, il y a quarante ans, à conclure que ses écrits n'étaient pas absolument indispensables à lu foule.

A partir de ce moment, commença pour Tolstoï une lutte angoissante, accompagnée d'efforts persévérants pour trouver une solution aux doutes qui le déchiraient : « Je voudrais bien cire fermement convaincu, écrit-il en 187U à un ami, que je donne aux hommes /)/iw que je ne rerois d'eux. Je désirerais prendre aussi peu que possible à autrui et travailler pour la satisfaction de mes

AVANT -PROPOS. ix

besoins ». Un /rouble immense avait envahi cette âme généreuse. Arrivé au sommet de la gloire littéraire, Tolstoï, en proie à une angoisse mystérieuse, commença à avoir peur de la vie et désira s'en affranchir. C'est à grand' peine qu'il échappa à la hantise du suicide.

Bientôt, Use rapprocha des croyants de la classe pauvre, des pèlerins, des moines, des moujiks , afin de découvrir ce qu'il appelle « le sens de la vie ». // en arriva bientôt à préconiser l'oubli de soimême et l'amour du prochain. Cette doctrine, sœur de celle du Christ, l'amena à restaurer la religion dans sa pureté primitive. On sait quels furent à ce sujet ses travaux d'exégete et à quelles conclusions il devait aboutir'. En dépouillant Jésus de sa divinité et en interprétant rationnellement son évangile, le grand penseur portait un coup terrible à l'orthodoxie. Celle-ci s'insurgea. Tolstoï dut répondre au Saint-Synode et cette réponse célèbre peut être regardée comme le manifeste le plus précis du u tolstoïsme » .

Page 1