‹ Tolstoï intimeChapitre 3 sur 44 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Mais ces attaques ne devaient pas cire oubliées. Déjà, à deux reprises différentes, la sécurité du grand écrivain avait été troublée.

La première fois , ce fut en 1862. En l'absence de Tolstoï, une nuit, les gendarmes cernèrent la maison de lasnaïa-Poliana. Des perquisitions eurent lieu : on parla d'arrêter toute la famille. Fort heureusement, il n'en fut rien; mais on détruisit tous les papiers sur lesquels on mit la main.

Sept ans plus tard, survint un nouvel incident du à l'intervention des nobles de la localité qui ne pouvaient pardonner à Tolstoï d'avoir pris la défense des intérêts des paysans au temps où il était juge de paix. Un des taureaux lui appartenant ayant blessé un homme à mort, l'écrivain fut accusé d'homicide involontaire. Bien que Tolstoï fût absent, cette fois encore on l'avait rendu responsable de cet accident. Après mille vexations qui faillirent le décider à s'exiler, l'erreur commise par le juge d'instruction fut reconnue et les poursuites abandonnées.

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Pourtant les autorités n'avaient pas désarmé. Elles interdirent la plupart des œuvres philosophiques et religieuses de l'écrivain et poursuivirent avec acharnement ses adeptes et ses amis. Tolstoï, lui-même, fut de nouveau sérieusement menacé en 1893, comme le lecteur l'apprendra dans un des récits de ce livre. Il n'échappa à l'exil que grâce à V intervention du tzar Alexandre III qui défendit qu'on touchât à Tolstoï.

Le grand penseur russe vécut des lors dans une paix relative. L'inviolabilité de sa personne s'imposa. Quel gouvernement désormais, sans risquer d'encourir la réprobation universelle, oserait troubler l'illustre vieillard dont la paisible gloire monte, comme un soleil bienfaisant, derrière les arbres séculaires du parc de Jasnaïa- Poliana ?

Paris, août 1900.

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Par son aspect extérieur lasnaïa-Poliana, rancien domaine patrimonial des princes Volkonsky, propriété de la famille Tolstoï, ne se distingue en rien des autres domaines seigneuriaux de la Russie centrale ; et si ce nom jouit d'une renommée universelle, c'est uniquement parce que le comte Tolstoï y est né et qu'il y a passé son enfance et la seconde moitié de sa vie.

Les visiteurs russes et étrangers ont décrit maintes fois lasnaïa-Poliana, sa situation pittoresque, l'immense forêt «Zasiéka» qui l'entoure, la maison elle-même avec ses allées de tilleuls centenaires plantés par un prince

\olkonsky, aïeul de l'écrivain, les quatre étangs et le parc seigneurial, inculte et broussailleux, entouré d'un rempart. Les deux tours rondes en briques, bâties sur le castel du rempart, devant lesquelles une sentinelle montait constamment la garde au début du siècle passé, témoignant ainsi du haut rang du propriétaire, général de corps d'armée sous Paul I", sont connues aussi bien en Amérique qu'en Europe. Actuellement ces deux tourelles sont à demi détruites et recouvertes de mousse et le pctit-fils du général prince Volkonsky, vctu d'un simple sarrau de toile bleue, chaussé de grandes bottes, parle à ses visiteurs d'une existence conforme à la doctrine du Christ et du mystère de la mort « dont nulle sentinelle, dont nulle tour de pierre ne peut préserver l'homme » .

Autrefois, lasnaïa-Poliana possédait une belle maison seigneuriale aux innombrables salons et chambres, où la noblesse de jadis, servie par une nuée de valets dociles, régnait sans conteste sur les serfs et s'enorgueillisait

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de ses revenus énormes. Cet édifice a été consumé depuis longtemps ; il n'en reste plus que deux ailes : l'une est habitée par le comte Tolstoï et sa nombreuse famille, la seconde est réservée aux hôtes et admirateurs venus en pèlerinage à lasnaïa-Poliana,

Le bâtiment occupé par l'écrivain, haut de deux étages, est d'une architecture très simple et dépourvue de toute ornementation. Rien n'indique que les propriétaires du lieu sont très riches. Au contraire, la simplicité de cette demeure est frappante; seuls, les portraits d'ancêtres suspendus dans le salon du premier étage, rappellent au visiteur qu'il est chez un descendant d'une famille de haute noblesse.

Le cabinet de travail de Tolstoï ressemble à la chambre d'un étudiant laborieux et peu à son aise. Une table, quelques chaises, un canapé, une étagère en composent tout l'ameublement. A l'un des angles se trouve le buste de Nicolas Tolstoï, frère aîné de l'auteur, décédé depuis longtemps. Quelques ta-

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bleaux et gravures garnissent les murs, entre autres un grand portrait de Schopenhauer et une photographie prise en i856, représentant un groupe de httérateurs russes populaires : Tolstoï, Grigorovitch , Gontcharof, Tourguénief, Droujinine et Ostrovsky. Tolstoï y est vêtu d'un uniforme et croise les bras sur sa poitrine. Toute sa personne superbement campée, et surtout le regard dédaigneux de ses yeux pensifs, respirent la fougue et la mâle fierté du bel officier qu'il fut dans sa jeunesse.

La bibliothèque du comte, très importante, contient des milliers d ouvrages écrits dans les cinq ou six langues que Tolstoï parle couramment. On y trouve tous les classiques de la littérature russe et étrangère et quantité d'ouvrages théologiques.

C'est dans cette paisible retraite que furent conçus et écrits la Guerre et la Paix, Anna Karénine, ainsi que presque toutes les œuvres marquantes du grand écrivain : Confession, Ce qu'est ma Croyance, La mort ci Ivan Ilitch,

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La Sonate à Kreutzer, Résurrection. C'est pourquoi nous avons tenu à décrire succinctement lasnaïa-Poliana, célèbre dans le monde entier, à l'égal du Ferney de Voltaire, du Coppet de M™^ de Staël, des Charmettes de Jean- Jacques Rousseau.

NICOLAS PALKINE

En 1886, au commencement du printemps, deux pèlerins chaussés de tille et porteurs de besaces pénétraient dans le parc de lasnaïa- Poliana par la grille monumentale.

Joyeux et alertes, le teint bronzé par le soleil et le vent, ils avaient l'air franc et heureux que donne le sentiment d'un travail bien accompli.

L'un de ces pèlerins était Léon Tolstoï et l'autre le jeune Gaye, fils du célèbre peintre.

Six jours auparavant, ils avaient quitté Moscou et depuis ils avaient parcouru deux cents kilomètres à pied sur la grand'route qui mène à Kief. Ce voyage avait enthousiasmé

Tolstoï ; à peine arrivé chez lui, il fit part de ses impressions à son entourage.

— Jamais encore, je n'ai eu tant de plaisir, dit-il. A dépenser ainsi des forces, à lutter contre les obstacles du chemin, on se rapproche de la Divinité, qui se manifeste tout particulièrement chez les hommes du peuple. C'est pourquoi communier avec leur pensée est chose instructive et bienfaisante. Ah! la belle histoire que j'ai entendue sur Nicolas Palkine *.

Un aimable centenaire, à côté duquel j'ai couché sur un pocle dans un village voisin de Serpouckof, m'a raconté avec un réalisme saisissant les horreurs de cette époque terrible, dont j'ai pu voir la fin. « Alors, me disait le vieillard, on n'enlevait même pas son pantalon quand on était condamné à cinquante coups de bâton. Il ne se passait pas de semaine sans qu'un homme ou

I. Palkine, (Palka, bâlon), surnom de Nicolas h'. î^'icolas Palkine, c'est-à-dire Nicolas qui distribua des coups de bâtons.

NICOLAS PALKINE.

deux du régiment ne fussent frappés à en mourir. On n'entendait parler que de châtiments ! Et les coups pleuvaient par centaines». Si Dieu le veut, j'exposerai tout cela dans la forme voulue, quoique je craigne de retomber dans le style vieilli ou d'être entraîné à n'écrire que pour le public lettré ! Que de fois me suis-je dit : « Ceci sera le dernier livre que je compose pour cette société artificielle, il est temps que nous autres, écrivains, nous écrivions nos œuvres pour ceux qui ont vraiment besoin d'elles » . Mais je ne tenais pas parole. C'est ainsi que je pensais après La mort d'Ivan Ilitch, après Que faut-il faire? Qi toujours j'en revenais à mon sillon coutumier et je ne parlais pas comme j'aurais dû le faire, je négligeais les lecteurs auxquels j'aurais dû m'adresser. Nous venons de fournir une longue étape ; nous avons vu des milliers de gens, nous nous sommes entretenus avec des centaines d'entre eux, intimement, ou sur des sujets d'un intérêt général et — Gaye en est témoin

— tandis qu'ils exprimaient librement, clairement, aisément leurs pensées sur les thèmes les plus divers, nous étions gênés, nous cherchions nos mots, nous nous sentions pareils à des enfants, que nous sommes en réalité. Les gens du peuple sont nos aînés, nous sommes leurs frères cadets, ne l'oublions pas. Et tant que notre opinion sur ce point ne sera pas changée, tant que nous les considérerons comme des serviteurs, alors qu'ils sont nos maîtres, notre vie ne pourra s'acheminer vers la voie de l'union et du travail pour le peuple. Dans notre présomption, nous continuerons à les attirer à nous, comme le malin de la fable tirait sa vache par les cornes pour qu'elle broutât la mousse sur le toit ; en trompant et dépouillant le peuple, nous continuerons aussi à dégénérer et nous périrons dans notre propre mensonge et notre infamie...

En trois jours, une œuvre forte et pittoresque sur Nicolas Palkine était prête. A peine parue, la brochure fut confisquée et

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l'éditeur mis en prison. Alors, tourmenté par sa conscience, Tolstoï se rendit à Moscou, chez le général, commandant la police, et le supplia de libérer l'éditeur et de l'emprisonner lui, Tolstoï, à la place de l'innocent, « car, dit- il, c'est moi qui suis responsable ».

Le général sourit et répondit :

— Comte, votre gloire littéraire est si grande qu'elle serait trop à l'étroit dans une cellule de prison.

L'éditeur fut bientôt relaxé.

Pendant l'hiver de 1896, Tolstoï et un ami restèrent seuls, à lasnaïa-Poliana.

— Vous n'avez pas peur des rats ? demanda le grand écrivain après avoir éteint la bougie posée sur la table, et s'être roulé dans sa couverture. Quel homme heureux vous êtes! Moi, j'en ai une frayeur mortelle... On les entend toujours grignoter quelque part. Il y en a beaucoup ici. On mettait autrefois les provisions dans cette chambre, on y suspendait des jambons fumés. Vous avez peutêtre remarqué les crochets qui sont encore au plafond .** Et le plafond lui-même est voûté et les fenêtres sont plus hautes qu'on ne les

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fait d habitude. Je me suis installé dans cette pièce, parce qu il y lait chaud, mais les rats me dérangent. Il y a en eux quelque chose de terrible et de symbolique. A les voir, on les prendrait pour de gentils et proprets animaux, mais leurs mouvements précipités, leur agilité, leur inquiétude, leur cruauté apparente, tout cela symbolise étonnamment le péché? et produit une impression d'effroi... d'effroi mesquin et rongeur, mais malgré tout d'un effroi dont on voudrait ardemment être délivré.

Une nuit surtout m'est restée dans la mémoire. Il y a bien longtemps de cela. C'était pendant le siège de Sébastopol, alors que j'étais officier ; vers le soir, l'artillerie redoubla d'efforts et notre batterie déploya ses attaques sur une grande largeur. Les salves suivaient les salves, remplissant l'air de leurs gémissements et envoyant au loin les rubans flamboyants de leurs projectiles enflammés. L'ennemi répondait avec zèle. La mitraille pleuvait autour de nous, grondant au-dessus

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de nos têtes avec un fracas assourdissant.

Entre officiers, nous avions établi un roulement et, quand un camarade vint me relever, je descendis dans notre logis pour m'y reposer. C'était une excavation creusée dans le rempart et blindée, c'est-à-dire recouverte d'épaisses poutres disparaissant ellesmêmes sous d'énormes amas de terre. Je m'étais étendu et lisais à la lumière d'un bout de chandelle. Le sommeil ne venait pas ; d'ailleurs il était impossible de dormir, car on entendait la rumeur de la bataille et, à chaque décharge, il semblait que notre retraite allait s'écrouler. En réalité, c'était simplement l'ébranlement de l'air qui secouait la porte. Cette constatation m'intéressa et peu à peu je me calmai; puis, comme je m'étais réchauffé et me sentais hors de danger, je me plongeai dans la lecture. Le croirezvous, le livre produisit l'effet voulu. Sans m'en apercevoir, je tombai dans une sorte d'engourdissement et me mis à sommeiller.

Soudain j'eus le pressentiment, non seu-

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lement parce que mes oreilles m'avertissaient, mais par le frisson de mon dos, de mon épiderme, que des rats étaient là. Je n'écarquillai pas les yeux, non, j'entr'ouvris à peine les paupières : la salle était éclairée par le même bout de chandelle et sur le sol, à côté du sac à provisions, j'aperçus deux gros rats. Ils me semblèrent immobiles ; mon coup d'œil ayant été rapide, mon cerveau avait pris un instantané, ce qui expliquait cette impression d'immobilité.

Je fermai aussitôt les yeux et jetai mon livre dans leur direction pour les chasser, mais je sentis qu'ils n'étaient pas partis. Je me retournai : toujours présents, ils grignotaient furieusement et je percevais distinctement le bruit de leurs mâchoires.

Je ne sais pas si j'ai pensé, alors, qu'ils allaient grimper sur moi, me ronger les pieds, le dos, la tète... Cette idée n'aurait pas été bien effrayante, car j'aurais au moins prévu leurs intentions. Une foule d'hypothèses plus terribles les unes que les autres

accroissaient mon elTroi. Non seulement je devinais qu'ils me menaçaient, et voyais leur insolence manifeste, mais j'éprouvais encore le sentiment de leur supériorité sur moi ; ils me coupaient bras et jambes, ils m'immobilisaient. Je sentais mes cheveux se dresser sur ma tête, et ma peau se hérisser de milliers de petites papilles comme il arrive quand on est subitement saisi de frissons. Ma pensée travaillait, revenant sans cesse au même point. J'étais profondément occupé par mes sensations et la peur insupportable qui me pénétrait était si grande, que je n'entendais même plus le fracas des détonations. Je me souviens de ma joie quand retentit un violent craquement — sans doute un obus éclatant dans le voisinage. Ce vacarme me fit sortir de ma torpeur. J'évoquai la batterie, la fusillade, mon tour de garde ; j'étais ennuyé et vexé d'avoir à attendre l'heure de rejoindre mon poste. Je me serais élancé avec joie pour relever n'importe qui, mais que penseraient les autres officiers, que fau-

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drait-il leur dire ? Je serais mort de honte s'il m'avait fallu avouer que je m'étais enfui parce que des rats m'effrayaient.

Et dans mon âme, je sentais aussi deux rats qui remuaient, sous la forme de la honte et de la peur. Ils luttaient entre eux et l'un d'eux voulait vaincre l'autre. La peur me chassait du logis, m'obligeait à me lever, la honte me retenait et me clouait à ma couchette. « Reste là, disait-elle, et dors! »

Mais comment dormir? Un feu intérieur me dévorait.

Et les rats, non pas ceux que j'avais dans mon âme, mais les vrais, les vivants, ceux que j'avais vus sur le sol, continuaient à ronger et à remuer d'une façon infernale. Je rejetai ma couverture, sautai hors de ma couche et m'élançai vers la porte par bonds, retombant sur la pointe des pieds, comme si j'étais monté sur de hautes échasses en caoutchouc. « Advienne que pourra, pensais-je, mais je ne puis rester ici. »

Le ciel était éclairé par la lueur des projec-

tiles ; la poudre, la fumée, la terre humide percée par les balles rendaient l'atmosphère irrespirable. Les mugissements, les coups de sifflets faisaient un fracas épouvantable ; la mort menaçait à chaque pas.

Mais j'étais soulagé, comme si le danger le plus effroyable m'avait été épargné et s'était éloigné.

— Oui, conclut pensivement Tolstoï... Je sais, je sais que là, comme dans les rapports avec les hommes, la cause principale est le manque d'amour : c'est de là que vient la peur: car dans l'amour, il ne peut y avoir de crainte : je le sais, je sens mon imperfection, et je fais tout mon possible pour me

corriger...

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