TOLSTOÏ ET L ART POPULAIRE. II
renier ses idées? Le problème fut résolu par une violente attaque de nerfs ; il fallut faire chercher le médecin.
Mais Rubinstein s'invita lui-même chez Tolstoï et joua toute une soirée devant lui, pour la plus grande joie du maître et de ses invités.
« En 1890, raconte le célèbre tragédien russe Davidof, les étudiants de Moscou me demandèrent de leur prêter mon concours pour un concert de bienfaisance qu'ils organisaient. J'acquiesçai à leur proposition. Comme je ne voulais pas interpréter d'oeuvres médiocres ou trop connues, mon choix se porta instantanément sur la Puissance des Ténèbres de Tolstoï. A cette époque, la pièce excitait au plus haut point l'intérêt général. Elle était dans toutes les mains, mais il était interdit par la censure de la faire représenter.
Et cette idée m'obséda : ne serait-il pas possible de lire à une soirée d'étudiants quel-
ques passages de la Puissance des Ténèbres.
Pour la faire aboutir, je résolus d'aller trouver Tolstoï qui habitait alors Moscou. Mon intention était de lui demander l'autorisation de jouer en public quelques scènes de son œuvre et au besoin de lesjouer devant lui, préalablement, afin qu'il lui fût possible de se rendre compte si j'étais entré « dans la peau des j)ersonnages ».
Je me rendis donc chez le maître que j'adorais depuis mon enfance, étreint par une invincible émotion.
Un valet de chambre m'accueillit dans le vestibule et me demanda mon nom et l'objet de ma visite. Je l'en informai.
Le laquais disparut. L'instant d'après, un des fils de Tolstoï, en uniforme de sousofficier, vint me demander qui j'étais et ce que je désirais. A peine eut-il tourné les talons que la comtesse entra à son tour ot s'enquit longuement du but de ma démarche. Je lui confiai mon projet qu'elle approuva;
enfin, elle m'introduisit elle-même dans les appartements de Léon Nicolaiéwitch .
Autant que je puis me souvenir, je traversai un salon désert, puis un étroit corridor; je descendis les quelques marches d'un escalier et me trouvai dans une chambre assez exiguë qui servait de cabinet de travail à Tolstoï. La pièce, meublée très simplement, donnait sur un jardin ; sous les fenêtres, la neige étincelait au soleil d'hiver. Vêtu d'un sarrau foncé, Tolstoï écrivait, le dos tourné à la porte. Au bruit de mes pas, il se leva à demi et me salua avec cordialité.
Je fus frappé par l'expression de sa physionomie. Il me sembla que ses yeux brillants, au regard aigu, pénétraient mes plus secrètes pensées, me voyaient tel que j'étais, intus et in cute.
Plein d'un trouble immense, je balbutiai mon nom. Le maître sourit et son visage s'éclaira tout à coup d'une clarté intérieure. Les enfants ont parfois cette figure lumineuse lorsqu'ils sourient après avoir pleuré.
— Je suis heureux de vous voir, dit Tolstoï, en me serrant la main. En quoi puis-je vous être utile ?
Je fis un effort surhumain pour surmonter l'émotion qui me rendait bègue et lui expUquai de mon mieux que j'étais venu solliciter l'autorisation de lire à un concert de bienfaisance la Puissance des Ténèbres et d'en interpréter quelques scènes en sa présence. Je me proposais de commencer par le dialogue entre la petite Anioutka et Mitritch et je priai Tolstoï de me reprendre quand il le jugerait nécessaire.
Il acquiesça aimablement ù mon désir et prit place sur le divan, après avoir placé une petite table devant moi.
Je me mis à lire ou plutôt à bredouiller des paroles confuses, mais, peu à peu, je recouvrai mon sang-froid et ma voix retentit nette et claire.
Tolstoï me regardait, les yeux mi-clos; parfois il approuvait d'un « hem ! » qui traduisait sa satisfaction.
Quand j'arrivai à la scène où Nikita apparaît terrifié par ce qu'il vient d'accomplir, des larmes inondèrent le visage de Tolstoï. Il sanglota doucement et son expression sévère me parut plus humaine et plus tendre.
J'en fus remué jusqu'aux entrailles, mais, en même temps, je me sentais indiciblement heureux. J'avais donc trouvé le ton qui convenait, puisque j'avais réussi à émouvoir un tel homme !
Lorsque j'eus achevé ma lecture, le comte s'écria :
— Bien ! . . . très bien ! Comment se fait-il que vous interprétiez si parfaitement un rôle de paysan?
Je répondis que j'aimais beaucoup le peuple et ses chansons que j'avais apprises, à la campagne, des moujiks eux-mêmes.
— J'ai bu avec eux, maître; j'ai entendu leurs chansons à la veillée, autour du poêle. C'est pourquoije connais leur langue, comme je connais leurs cœurs, leurs souffrances et leurs aspirations.
ia4 TOLSTOÏ INTIME.
— Très bien ! très bien ! répéta Tolstoï. Vous jouez fort bien Akime; Matrena aussi; mais c'est le personnage d'Anioutka surtout que vous composez dans la perfection; si l'actrice joue ce rôle la moitié aussi bien que vous le lisez, je serai satisfait.
Ces paroles m'enivrèrent.
— Mais, continua Tolstoï, vous rendez avec moins de justesse le personnage de Mitritch. Il ne faut pas oublier que Mitrltch a été soldat; il a vécu dans les villes, aussi voit-il la vie autrement que les campagnards.
— Voudriez-vous avoir la bonté, maître, de me montrer vous-même comment je dois comprendre ce rôle.»^
Léon Nicolaïewitcli saisit la brochure que j'avais apportée et se mit à lire, avec une telle simplicité, que je crus que Mitritch parlait en personne.
Je pris des notes que je conserve encore, tant est profonde ma reconnaissance envers Tolstoï.
UNE LECTURE CHEZ TOLSTOÏ. laS
Je le quittai, si pleinement heureux, que je croyais avoir des ailes. Je courus chez le gouverneur général de Moscou, le prince Dolgorouky, pour obtenir l'autorisation de lire deux scènes de la Puissance des Ténèbres. On me l'accorda le lendemain.
Pour la première fois l'œuvre de Tolstoï fut lue publiquement. Le succès passa mon attente ».