LE MÉDECIN-MAJOR
Un matin que nous nous promenions avec Tolstoï dans le domaine de lasnaïa-Poliana, non loin de la forêt qu'il planta lui-même, à 45 ans, avec l'aide de sa femme, nous vîmes venir à nous un homme de 35 à 4o ans, vêtu d'un uniforme brillant, grand, brun, d'apparence timide, qui se présenta : Boris T... médecin-major. Par discrétion, nous voulûmes nous éloigner, mcds Tolstoï nous retint du geste.
En compagnie du nouveau venu, nous continuâmes notre promenade. L'officier, après quelques questions que lui posa Tolstoï, se mita parler avec abondance. On eût dit qu'il
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avait hâte de décharger son cœur du poids qui l'oppressait. Il dépeignit la vie militaire, avec une sorte de colère contenue. Scandales, arbitraire, vexations de toutes sortes, il ne nous fit grâce d'aucun détail. Tolstoï, que cette véhémence fatiguait visiblement, interrompit tout à coup l'étrange visiteur pour lui demander quel était le but de sa visite.
— Je suis venu, répondit le médecin, après avoir lu vos œuvres, dans l'intention de savoir de vous si je dois rester dans l'armée.
Tolstoï fixa un instant son interlocuteur et répondit d'une voix ferme :
— Oui.
L'instant d'après, il nous quittait, non sans avoir chaleureusement remercié l'écrivain.
Resté seul avec le comte, nous ne pûmes nous défendre de lui marquer noire surprise.
— Comment vous, Léon Nicolaïéwitch, avez-vous pu donner un pareil conseil? Voire réponse n'esl-elle pas en contradiction avec
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les idées que vous n'avez cessé de défendre? — Voyez-vous ce poirier, répondit le maître. Si ses fruits sont encore suspendus à la branche, c'est qu'ils ne sont pas mûrs. Le jour où ils le seront, ils tomberont d'euxmêmes sans qu'il soit besoin de les cueillir. Il en est de même pour cet homme. Son esprit n'a pas atteint sa complète maturité. Vienne le jour où il l'aura atteinte, il n'aura pas besoin d'être conseillé, car il quittera l'armée de son propre mouvement.