UNE PENSÉE DE MARC-AURÈLE
— J'ai trouvé aujourd'hui danslesPe;?5eesde Marc-Aurèle un passage étonnant. ^ oulez-vous que je vous le lise ? nous dit un jour Tolstoï.
Il alla vivement chercher un petit volume dans son cabinet de travail et nous lut les pages où Marc-Aurèle parle de l'admirable don que possède l'homme daimer même ses ennemis.
— Pensez donc! C'est un empereur romain, un païen qui écrit cela, s'écria Tolstoï enthousiasmé. Est-ce assez étonnant.'^ Songez qu'à son époque des milliers de chrétiens confessaient la fraternité universelle et le pardon des injures. Mais Marc- Aurèle l'ignorait. Au contraire, il voyait en eux des ennemis dangereux, et il per-
TOLSTOl INTIME.
meltalt quon les persécutât sans merci ! D'ailleurs. Marc-Aurèle m'intéresse beaucoup depuis quelque temps. J'ai lu sa l)iographie dans un dictionnaire encyclopédique, mais je n'ai pas trouvé ce que j'y cherchais. J'aurais voulu connaître sa vie intérieure et on ne relate que ses actions.
Apres un instant de silence, Tolstoï ajouta : — Je vois en Marc-Aurèle l'image de moimême, de nous tous, si vous voulez. iNous connaissons sa vie, nous lisons ses pensées cl nous ne pouvons nous empêcher d rlro surpris, en voyant le goulTre qui sépare sa vie de sa conscience. Beaucoup le considèrent comme un hypocrite, mais je ne suis pas de cet avis... Nous non plus, nous ne remarquons pas le précipice creusé entre notre vie et notre conscience. Des centaines, des milliers d'années passeront. Et les gens d'alors s'étonneront à leur tour... Ils ne comprendront pas pourquoi nos actes contredisent nos pensées cl pourquoi nos pensées ne correspondent pas à nos actes.