L AMOUR DU PROCHAIN
Nous étions réunis, un soir de l'automne 1902, dans le grand salon de la maison de lasnaïa-Poliana. Dans la pièce voisine, la comtesse et une de ses amies jouaient au piano une symphonie de Beethoven. Tolstoï, d'une voix lente, parlait des problèmes de la vie, de l'amour du prochain.
— Il n'est pas difficile d'aimer ceux qui sont éloignés de nous : l'humanité, le peuple I L'important est de savoir aimer son prochain, c'est-à-dire les êtres qui nous entourent, que l'on rencontre chaque jour, qui nous irritent et nous font souffrir. C'est ceux-là qu'il faut chérir; c'est à ceux-là qu'il
l54 TOLSTOÏ INTIME.
faut tout pardonner. N'y arrive pas qui veut. Dès qu'on s'oublie un seul instant, on sort de la bonne voie.
Ces jours derniers, je traversais le parc, abîmé dans mes réflexions. Une femme qui m'avait suivi me demanda je ne sais quoi. Juste à ce moment, une idée précieuse que je craignais de laisser échapper emplissait mon esprit,
— Eh! bien, que veux-tu? Dis-le moi. Que veux-tu ? répélai-je dun ton bourru à la pauvresse interdite. Pourquoi me... harcolcs-tu.>*
Par bonheur, je me retins à temps et me servis d'un terme poli. Car il peut arriver quon ne se ressaisisse pas du tout ou trop tard. Ainsi, récemment, je suivais la chaussée à cheval, perdu, comme toujours dans mes rêveries. J'étais en proie à un vague malaise; je sentais confusément que quelque chose me troublait. Qu'était-ce? Je m'arrêtai et réfléchis. Et tout à coup je me souvins que, quelques minutes auparavant, j'avais passé devant un pauvre impotent, sans lui donner
L AMOUR DU PROCHAIN. i55
mon aumône habituelle, en me contentant de lui adresser un salut distrait. Je fis demitour et mis mon cheval au galop. Mais je ne pus rejoindre l'infirme. Je poursuivis ma route, navré d'avoir négligé une œuvre infiniment plus importante que mes écrits. Mes ouvrages ne sont en effet que des bagatelles, et il s'agissait de venir en aide à un malheureux!
Surveillons-nous sévèrement quand nous avons affaire à autrui : la moindre faiblesse entraîne le péché. Faisons le bien, mais au lieu d'attendre de nos obligés une affectueuse gratitude, tenons-nous prêts à nous voir en butte à la calomnie, aux persécutions, au mépris.
Il en a toujours été ainsi et il doit en être ainsi. Faire le bien et en être récompensé, ce serait trop beau! Arrangeons-nous, au contraire, de façon à ce que nos bienfaits ne rencontrent aucune approbation. Imitons le riche qui, feignant d'être un imbécile fanatique, ennemi des pauvres, les lapidait avec
i56 TOLSTOÏ INTIME.
des écus. Les pauvres ramassaient les pièces qui leur étaient jetées en se moquant de la bêtise de leur étrange bienfaiteur.
Et Tolstoï se mit à rire joyeusement.