‹ Tolstoï intimeChapitre 4 sur 44 · TOLSTOÏ MALADE · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ MALADE

C'était en 1886 ; depuis quinze jours déjà Léon Nicolaïewitch était souffrant, et bien que son état se fût amélioré, il devait cependant rester alité. Il lui était interdit de se retourner ou de s'asseoir, et pour lui permettre de lire et d'écrire plus facilement, on avait disposé une planchette fixée de biais, qui formait une sorte de pupitre. C'est sur cette planchette que Tolstoï commença à écrire : La puissance des Ténèbres. Un ancien ami et admirateur de l'écrivain, le grand peintre Nicolas Gaye, ne le quittait pas.

Un jour, deux disciples de Tolstoï ^^n^ent lui rendre visite et accompagnés de Gaye mon-

tèrent dans la chambre du grand écrivain. Il ne dormait plus. Ses yeux grands ouverts et brillants étaient un peu voilés par une sorte de douceur attendrie. Avec un sourire lumineux et transfiguré, comme s'il n'y avait rien eu de charnel en lui, il dit, lorsque ses disciples entrèrent bras dessus, bras dessous : — Je vois que vous vous aimez I C'est ce que voulait notre Maître !

Ses yeux se mouillèrent ; il cligna des paupières pour cacher une larme. Sa voix vibrait comme étouffée par des spasmes; son pouls s'accélérait, ce qui lui arrive toujours quand il sent venir l'inspiration et qu'il est saisi par l'afflux des images. Ses auditeurs en sont, en général, tout particulièrement affectés. Le mot « notre Maître », prononcé d'une voix basse et sincère, fut accentué d'une façon qui émut profondément les visiteurs. Cette touchanle inllcxion de voix disait mieux que beaucoup de longs traités combien Tolstoï est proche de Christ.

— J'ai prié! continua-t-il, et c'est aujour-

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d'hui seulement que j'ai compris la prière. Naguère, j'étais toujours arrêté par un mot que je prononçais, croyant qu'il avait un sens élevé, mais que je ne comprenais pas ; je remettais sans cesse l'étude de ce mot, car il ne prêtait pas à la réflexion, et sa véritable signification ne m'était pas révélée. Mais maintenant, je l'ai interprété, il s'est mis à briller peu à peu pour moi. La prière dit : «Ne nous induis pas en tentation, mais délivre nous du Malin » . Pourquoi ce « mais » ? On aurait plutôt dû dire : (( Ne nous induis pas en tentation, et délivre nous du Malin )). J'ai fait des recherches dans tous les anciens textes et manuscrits et partout j'ai trouvé « mais » , en grec « alla » .

Quel sens profond il y a dans ce petit mot! Quand nous sommes accablés par les calamités, quand nous sommes malades ou que nous tombons dans la misère, quand nous sommes haïs, persécutés, jetés en prison, nous souffrons; toutes ces formes de malheurs sont désigiiées dans l'Oraison

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dominicale par ce beau mot de (( tentation », si intéressant par sa valeur. On nous éprouve comme on éprouve l'or, au moyen de mordants. Ces épreuves nous désespèrent : nous les supportons à grand'peine et il faudrait pouvoir éviter la tentation. Mais ce malheur, ce malheur visible, qui ne dépend pas de nous, qui nous tombe en partage par hasard, subitement, concerne plutôt notre corps (misères, maladies, emprisonnements).

Et cela n'est pas bien terrible. Ce qui est le plus grave, c'est ce qui est en nous quand nous sommes affligés, notre manière d'accepter le malheur. C'est là l'essentiel; c'est là qu'est le Malin, c'est-à-dire l'erreur et cette erreur nous représente toujours nos maladies plus effrayantes qu'elles ne le sont en réalité ; elle fait naître la peur, en évoquant la ruine inévitable, elle remplit l'àmedc murmures et d'anatlîèmes ; elle y sème une pitié mensongère, et l'acide corrosif de la tentation devient en effet intolérable; elle se transforme en un enfer de désespoir et de ténèbres.

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