‹ Tolstoï intimeChapitre 38 sur 44 · LES LETTRES · texte numérisé non relu

LES LETTRES

cherche à me persuader que l'immortaUté est une blague et que notre âme n'est qu'une formule chimique : H'O . Pour me rétablir, il me conseille de manger des huîtres, du poulet et de boire du madère; Ce sont de bien bonnes choses, ajouta malicieusement Tolstoï.

— Vous vous étonnez, reprit-il un instant après, de ma façon de dépouiller mon courrier. J'ai toujours eu l'habitude de regarder les enveloppes avant de les ouvrir. Lorsqu'elles portent la suscription : A son Excellence, le Comte, etc., je les mets de côté. Je sais qui m'écrit. On peut attendre. Si je vois au contraire une adresse toute simple, mal orthographiée, j'ouvre la lettre aussitôt. Celle-là, je le devine, vient d'un homme sincère qui me demande conseil. A lui d'abord.

Lorsqu'on connut les détails effrayants de la tragédie des mines de Tornovo, oii plusieurs sectateurs de Kovalew, hommes et femmes, se firent emmurer vivants, Tolstoï, ému de pitié, s'écria :

— C'est atroce ! La pensée de ces hommes m'obsède. Et pourtant, il y a quelque chose de rédempteur dans cette ivresse de la mort. Malgré l'atrocité de cette scène, on éprouve une sorte de sérénité... Chose singulière, tout le monde pense que c'est inouï et que le fait est sans exemple... Cependant, reportezvous à l'antiquité, lisez la légende de la mort du patriarche Aaron et vous verrez que

a5a TOLSTOÏ intime.

l'histoire est un perpétuel recommencement. Voici cette légende :

« Moïse reçut, un jour, de Dieu, l'ordre d'informer son frère que sa dernière heure était venue. La nuit durant, Moïse ne put dormir. A l'aube, il se leva et, plein d'un trouble immense, alla rejoindre Aaron.

Celui-ci fut surpris de voir son frère si tôt.

— J'ai pensé toute la nuit, dit Moïse, aux passages obscurs de la Sainte Ecriture et je suis venu te trouver pour que nous les éclaircissions ensemble.

Aaron ouvrit la Torah et se mit à lire depuis le commencement.

A chaque passage, les deux frères s'interrompaient pour s'écrier :

— Cela est grand et juste !

Lorsqu'ils furent arrivés au péché originel et au récit de la punition d'Adam, Moïse soupira :

— 0 Adam ! Pourquoi as-tu apporté la mort dans le monde .'^...

Aaron l'interrompit :

— A quoi bon te lamenter, frère? La mort ne nous conduit-elle pas aux joies indicibles du paradis?

Alors, Moïse demanda subitement à son frère :

— Combien penses-tu avoir encore d'années à vivre ?

— Une vingtaine, probablement, répondit Aaron sans comprendre pourquoi cette question lui était posée.

— Beaucoup moins, dit Moïse tristement.

— Quinze peut-être, répliqua Aaron.

— Beaucoup moins, mon frère!

— Alors dix...

— Moins encore !

— Cinq...

— Moins encore !

Aaron commença à deviner le terrible secret et l'émotion qui précède la mort s'empara de son âme.

— Mon cher frère, reprit Moïse, si Dieu

t'informait que tu dois mourir dans cent ans, que dirais-tu?

— Je dirais que Dieu est grand et juste.

— Et s'il t'informait que tu dois mourir à l'instant même ?

— Je dirais, répondit Aaron, avec sérénité, que l'Eternel est juste et qu'il me veut du bien.

— Alors suis-moi, frère.

Et Moïse prit la main d' Aaron.

Ils gravirent une haute montagne. Arrivés au sommet, une profonde caverne s'ouvrit devant eux.

Dans cette caverne se trouvait un cercueil.

Aaron s'étendit dans la bière et attendit la mort.

— Quelle tristesse! s'écria Moïse en retenant ses larmes. Lorsque notre sœur mourut, nous étions deux auprès d'elle. Je suis près de loi à ton heure dernière. Qui m'assistera à ma mort.'^

Une voix lui répondit du ciel :

— L'Éternel !

Alors Moïse baisa le front du mourant et commença à le dévêtir.

Et à mesure que le corps d'Aaron apparaissait, un nuage merveilleux l'enveloppait.

Un silence se fit. Aaron semblait tombé dans un paisible sommeil.

Moïse sortit de la caverne et la ferma d'une grosse pierre.

— Que sens-tu, frère? demanda-t-il, en bouchant les ouvertures de l'entrée.

— Je sens qu'un nuage léger m'entoure.

Moïse continua son ouvrage. Lorsqu'il

l'eût terminé, il demanda de nouveau :

— Que sens-tu, Aaron .^

— Je sens qu'un nuage me remplit d'un délice céleste.

— Et maintenant? demanda Moïse au bout d'un instant.

Une voix à peine perceptible lui répondit :

— Je me sens bien, très bien...

Et Moïse vit l'âme de son frère monter au ciel.

— Heureux es-tu! lui cria-t-il. 0, si ma mort pouvait être semblable à la tienne ! »

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