‹ Tolstoï intimeChapitre 5 sur 44 · TOLSTOÏ MALADE · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ MALADE

Voilà ce qui est terrible ! Et voilà pourquoi il est dit : (( Mais » délivre nous du Malin.

En effet, il est beaucoup plus important de s'affranchir de l'erreur intérieure que des malheurs occasionnels qui sont en dehors de nous.

Et c'est maintenant seulement que je vois quelle acception élevée et joyeuse renferment ces mots simples, mais forts...

C'était en iSgS. Dès que la famine qui désola plusieurs provinces cette année là, fut connue à lasnaïa-Poliana, Tolstoï, accompagné de nombreux amis et disciples, partit pour Poltava, afin d'y organiser les secours. De toutes parts, les dons affluaient : pain, légumes, argent, que Ton envoyait aussitôt au grand hôpital de la ville oii le directeur, le docteur \olkenstein, ami de Tolstoï, s'occujDait à les répartir pour le mieux. Bientôt la province s'agita. On loua chaleureusement la communauté tolstoïenne et les dons augmentèrent de plus en plus.

Lorsque le gouverneur de Poltava fut mis

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au courant de cet état de choses, il défendit aux amis de Tolstoï de continuer leur œuvre.

— Et quêtant pour les affamés, déclara- 1il au docteur Yolkenstein qu'il fit appeler, vos ïolstoïens ont suscité une effervescence dangereuse dans la ville. Ils en imposent par leur exemple. Ces gens qui se dévouent pour le peuple, en s'attirant la sympathie générale, font naître un courant d'idées peu désirable. On critique legouvernemenl, on s'agite; je ne veux pas de cela. En haut lieu, on me rendra responsable, moi, de pareils troubles. Je veuxarrèler le mal dans sa source. Recueillir du pain ou de l'argent n'est pas l'affaire de vos amis. Vous leur direz que si, dans vingtquatre heures, ils ne renoncent pas à leurs quêtes, je les enverrai tous a administrativement » en Sibérie...

— Mais ce ne sont pas des révolutionnaires, Excellence, fit le docteur terrifié.

— Les pires révolutionnaires sont justement ces évangéliques, aux airs résignés, qui vont les bras en croix sur hi poitrine. Ces

apôtres qui enseignent la « bonne nouvelle » ont toujours été les destructeurs les plus redoutables. Et, entre nous soit dit, n'est-ce pas le Christ lui-même qui a amené cette graine avec lui.^ Je vous le dis sincèrement, et non en secret, car je suis prêt à le répéter à haute voix devant tout le monde, je vous dis que si de nos jours, ici à Poltava, Jésus revenait pour prêcher la réforme des mœurs, je serais obligé de donner à mon préfet de police, Ivanof, l'ordre de l'arrêter. Et une fois sous bonne garde, il serait envoyé bien vite, aux « pays lointains ».

Le lendemain, plusieurs d'entre les Tolstoïens se rendirent dans le gouvernement de Yoronège, pour y organiser la distribution des vivres ; les quêtes à Poltava cessèrent.

Lorsqu'on rapporta à Tolstoï les paroles de cet aimable gouverneur (nommé Kossa-

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gowsky), il fronça les sourcils et s'écria, l'air sévère :

— Il a dit son opinion entière ! ils devraient tous agir ainsi, au lieu de se livrera ce jeu hypocrite qui consiste à revêtir le manteau du mysticisme chrétien et à baiser le Saint Livre le dimanche, tandis qu'on crucifie Jésus, sans pitié, tous les autres jours en toute occasion, au nom d'implacables règles.

Mais je discerne encore autre chose dans les paroles cyniques de ce satrape orgueilleux ; c'est l'agitation fébrile d'un esprit inquiet. Et cette inquiétude du pouvoir, malgré son apparence majestueuse, est très instructive. Que 1 on réfléchisse à ce qu'est en réalité une poignée d hommes devant la foule des esclaves armés et disciplinés, aux ordres d'un gouverneur enivré par le sentiment de sa puissance, et qui peut ordonner ce que bon lui semble. En effet, tout lui est possible; en vingt-quatre heures, il j)eut, comme un vautour, anéantir le petit nid d'hirondelles; ce nid lui paraît terrible, terrible par

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son exiguïté et le pouvoir qu'ont ses habitants de pénétrer partout.

A ce propos, je me souviens d'une légende dont le héros est Titus, le destructeur de Jérusalem. La voici :

(( Entré en vainqueur dans le Temple, Titus s'élance hardiment dans le lieu très saint, il arrache le voile d'or qui couvre l'arche d'alliance, il sort le rouleau de la loi, le jette à terre et le foule aux pieds.

— Où est le dieu de ce peuple ! s'écrie-t-il. Qu'il montre sa puissance dont on parle tant ! J'ai lutté contre lui, dans sa propre maison et je l'ai terrassé.

Après avoir rassemblé tous les trésors et les objets précieux du Temple, Titus en chargea un vaisseau et repartit pour Rome afin d'y jouir de sa gloire de triomphateur. Le temps était beau, un vent favorable gonflait les voiles, hâtant gaiement le retour du navire.

Mais bientôt une violente tempête s'éleva,

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et le fier vaisseau se mit à danser comme un copeau sur les flots. Il embarquait de l'eau et menaçait de sombrer. Titus grinça des dents et s'écria :

— Le Dieu d'Israël n'est fort que sur mer! C'est par l'eau qu'il a cliâlié les descendants coupables de Noé ; c'est par l'eau qu'il a puni Pharaon et ses armées et c'est par l'eau qu'il veut me punir. Non ! s'il est toutpuissant qu'il montre son pouvoir sur la terre.

Quelque chose brilla dans les nuages et une voix retentit au ciel :

— Infime vermisseau! Tu verras ce qui mettra fin à ta majesté terrestre !

Les nuages passèrent, le vent tomba et les vagues s'apaisèrent. Le navire toucha terre et Titus, heureux et fier, débarqua, aspirant de toute sa poitrine l'air frais qui venait des verdoyantes prairies de l'Italie.

Il ne s'aperçut pas qu'avec l'air un petit insecte avait pénétré dans ses narines et qu'il se frayait avec ses pattes, un chemin de plus en plus profond. L'empereur ne le

sentit que lorsqu'il fut arrivé au cerveau oii il le piqua. C était un moustique, et les efforts des médecins les plus savants ne parvinrent pas à le déloger. Titus fut tourmenté par d'atroces douleurs.

Pendant sept ans, dit-on, il resta sans sommeil ni repos : nulle part il ne trouvait la paix. Un jour, en passant devant une forge, Titus sentit que le moustique, assourdi par les coups de marteau, avait cessé de lui piquer le cerveau. Alors l'empereur emmena le forgeron dans son palais, et lui ordonna de frapper sans cesse sur l'enclume.

Cependant le moustique, assourdi une première fois, s'accoutuma au son du marteau et reprit son activité.

Titus ne put le supporter plus longtemps... ))

— C'est ainsi qu'agissent les Titus de nos jours, termina Tolstoï. Leurs coups sonores retentissent dans le monde entier, et le bruit des verrous rouilles a rempli notre vie.

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