L'AGENT DE POLICE
(f La doctrine courante est en opposition avec l'évangile du Christ ».
Tolstoï revient constamment à cette pensée et, il faut le reconnaître, c'est là qu'est la force de son enseignement. Un soir, en février 1890, il nous conta à ce propos, la jolie histoire que voici :
— Il y a quelques semaines, me promenant à Moscou, je vis un agent de police qui chassait rudement un miséreux d'un portail sous lequel il était interdit de stationner. — (( As-tu lu le Nouveau Testament.^ » demandai-je à l'agent. — « Oui !» — a Et tu as lu le verset où il est dit qu'il faut venir en
aide aux malheureux? » Je citai le passage en question. L'homme le connaissait : il l'avait déjà entendu. Je vis qu'il était troublé. Il souffrait visiblement de se trouver en faute en accomplissant avec zèle son devoir, en chassant les pauvres comme; on le lui avait ordonné. Il était troublé et cherchait à se justifier. Soudain, un éclair étincela dans ses yeux, il se détourna légèrement, comme s'il voulait s'éloigner, puis se ravisant : — (( Et notre règlement de police, l'as-tu lu, toi.»^ » me dcmanda-t-il. J'avouai mon ignorance à ce sujet. — « Eh bien, alors, ne discute pas! » répliqua-t-il en secouant la lete d'un air triomphant. Puis, après avoir fermé sa pelisse, il retourna à son poste. De toute ma vie, je n'ai rencontré un autre homme sachant résoudre avec une telle logique le problème fatal posé à ma conscience et à celle de tout être se disant chrétien...
L'Evangile de Jésus, conclut Tolstoï, est basé sur l'amour et la fraternité, notre vie
l'agent de police. 37
est fondée sur la force. Le fort domine le faible, le savant l'ignorant, le riche le pauvre ; ceux qui ont du talent dominent ceux qui n'en ont pas...
LES TEMPERANTS
Un soir de l'été i885, Tolstoï ordonna au staroste de lasnaïa-Poliana de convoquer le lendemain pour dix heures une assemblée des habitants.
A l'heure indiquée, tous les moujiks étaient réunis.
On plaça devant la maison communale une table et un banc. Léon Nicolaïéwitch tira de sa poche une feuille de papier, un encrier et une plume. La foule curieuse augmentait toujours. Le regard pénétrant et autoritaire du comte s'arrêtait tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre. 11 y avait là pas mal de femmes et d'enfants : tout le monde était venu, on
4o TOLSTOÏ INTIME.
était curieux de savoir de quoi Tolstoï allait parler.
— Je vais vous entretenir de l'ivrognerie, dit-il.
Et il exposa en termes simples et clairs le danger que présente l'abus de l'alcool et du tabac, les maladies qui en résultent.
Il parlait lentement, d'un ton persuasif, renforçant son discours par des arguments, par des comparaisons imprévues, bien cboisies, à la portée de tous les esprits.
Les femmes exhortèrent leurs maris à suivre les conseils de Léon Nicolaiéwitch.
Des voix retentirent, ici ou là.
— C'est bien vrai!
— Vous avez raison !
— Ccsl juste, cela!
— Eh bien, reprit le comte, que ceux qui s'engagent des à présent et pour l'avenir à ne plus boire d'eau-do-vie signent ce papier. Consentez-vous :'
— Laissoz-moi donc passer, s'écria une voix rauquc.
LES TEMPÉRANTS. ^l
— Faites place à Egor Iwanitsch, firent les paysans. Et l'on vit paraître un moujik qui avait l'air d'un bon vivant.
— Je veux dire un mot à propos de l'ivrognerie, dit-il au comte, Ainsi, je ferai observer qu'aux noces, aux naissances, aux baptêmes, il est impossible de se passer d'alcool. On peut encore renoncer à fumer, on jette la cigarette par terre et voilà tout ; mais l'eau-de-vie, c'est bien différent, c'est une chose nécessaire, indispensable! Nos pères en buvaient... nous devons faire de même.
— On peut remplacer l'eau-de-vie par l'eau de rose sucrée, répliqua Tolstoï. Dans le sud, c'est toujours de l'eau de rose qu on prend avec des sorbets épais comme du miel.
— Et cela ne rend pas ivre.^ demandèrent plusieurs personnes à la fois.
— Non 1
— Mets donc ta main devant ta bouche, Egor, est-ce qu'on la tient grande ouverte ? chuchotaient des voix de femmes. On te dit de signer. Sinon...
— Ainsi, vous consentez? demanda encore une fois le comte.
— Oui ! Oui ! cria la foule.
Et tous les moujiks s'approchèrent de la table.
Les femmes rayonnaient : les enfants étaient enchantés eux aussi, à l'idée de goûter l'eau de rose et la confiture.
— Alors, pas d'alcool, pas de tabac .»^ disaient les moujiks,
— Non, ni boire, ni fumer, vous l'avez promis.
— Apportez des pioches et creusez ici une fosse, ordonna Léon Nicolaïéwitch.
Tout le monde fut surpris de cet ordre inattendu, mais on alla chercher les outils demandés et on creusa une fosse profonde.
— Que va-t-il se passer. Seigneur Dieu ! soupiraient les femmes de plus en plus ébahies.
— Et maintenant, que les fumeurs jettent leur tabac.
— Les pipes aussi .î> interrogeaient des voix.