‹ Tolstoï intimeChapitre 9 sur 44 · LES COLLABORATEURS DE TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LES COLLABORATEURS DE TOLSTOÏ

— En avait-il de la malice ?

Voyant qu'un des paysans était tout particulièrement impressionné par la lecture, Tolstoï lui dit : (( Hé bien, André, répètenous donc cette histoire, je t'en prie! » Le paysan acquiesça en affirmant qu'il la répéterait mot pour mot. Il commença. Mais à l'étonnementgénéral, sonrécitne correspondit pas du tout à l'original ; il y eut beaucoup de modifications : les tournures de phrases, les expressions étaient tout autres, la trame même fut différente à un certain passage. Quelques paysans se mirent à interrompre et à reprendre le conteur avec vivacité : « Ne mens pas, voilà comment c'était... »

Mais Tolstoï notait avidement les variations du narrateur et faisait taire ses compagnons : (( Non, non, qu'il raconte! 11 parle bien ! »

Ce paysan était le plus pauvre du village ; comme il vivait au bout de la rue, on l'appelait André l'Extrême ; sa chaumière était misérable, la clôture tombait en ruines. C'est

pourquoi on le nommait aussi André le Ruiné. Mais il avait le don de la parole et était grand amateur de livres.

11 avait lu une cinquantaine de fois la nouvelle de Savilkine intitulée : Le Grand- Père Sophron et il la savait par cœur. Toute sa famille connaissait ce livre, et avait pleuré sur le triste sort du bon vieillard.

— Mon Dieu mi-sé-ri-cor-dieux ! soupirait parfois André, en racontant pour la centième fois les passages les plus « pathétiques » ; et ces paroles : a Mon Dieu mi-sé-ri-cor-dieux )), il les prononçait en aspirant l'air, si bien que les mots semblaient être articulés en dedans, et non s'exhaler par la bouche. Ils n'en paraissaient qae plus expressifs. Et c'était cet André qui répétait le conte Ivan r Imbécile.

Tolstoï prenait toujours des notes ; son visage rayonnait d'enthousiasme lorsqu'une expression imagée, une phrase brillante, un mot en relief échappaient à André, passé maître en cet art.

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