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CHAPITRE IX

La Révolution russe confirme, une fois de plus, cette loi historique que les révolutions sont l'œuvre non des peuples, mais des gouvernements qui les rendent inévitables. Rien ne reste immobile dans le

(1) Une Ultéraliire de plus en plus abondante s'accumule sur la révolution russe : nous devons faire une place à part au livra <le M. Ludovic Naudeau (]), dont les correspondances avaient été ■-i remarquées lors de la g^uerre russo- japonaise (2). A partir de 1914, il a été de même spectateur, témoin et victime (3) des ovénements de Russie, cela sans autre passion que d'observer les faits et de les exposer, mais avec le souci de ne pas inquiéter chez les Alliés cet optimisme si nécessaire pendant la durée des hostilités. Il n'est plus tenu à la même réserve en cherchant aujourd'hui les origines et les causes, aux conséquences imprévisibles, de la catastrophe finale où a sombré l'empire des tsars, qu'il avait prévue dès le début.

(1) Les Dessous du Chaos russe, Paris, 1920. (8) Voir du môme auteur te Japon moderne. (3) En prison sous lu Ten-eur russe.

monde ; les sociétés modernes se transforment avec une vitesse accélérée. Les gouvernements doiven' suivre leur marche : s'ils restent en arrière ou s'ila tentent de les précéder, le résultat est également funeste. C'est une nécessité vitale pour ceux qui les dirigent, de se tenir toujours en éveil, de remédier aux abus, d'accomplir des réformes équitables, de prévenir le mécontentement par des améliorations opportunes, sinon ils s'acheminent vers les abîme- Mais dans cet immense Empire de Russie, européen et asiatique, la lâche du pouvoir est infiniment in complète et ingrate. « La terrible hypocrisie russe, écrivait Michelet, n'est pas le fait des hommes. L'insoluble problème de l'Empire, c'est de gouverner par les mêmes lois les nations les plus barbares et les plus civilisées », des Occidentaux et des Mongols, des intellectuels et des moujiks.

En 1861, après la défaite de Crimée et la faillite de Tabsolutisme qu'incarnait Nicolas !«', Alexandre II accomplissait la plus grande réforme sociale en abolissant le servage : il songeait à faire rentrer la Russie dans le cercle des États constitutionnels, au moment même où il fut assassiné. Le meurtre du tsar émancipa teur était un coup machiavélique : le gouvernement d'Alexandre III devenait prisonnic" de la bureaucratie policière. Les conservateurs invoquaient comme argument que le libéralisme ne faisait que stimuler l'audace des révolutionnaires et

réveiller les aspirations particularistes des allogènes ; le relâchement de l'autorité souveraine menaçait le disloquer, de démembrer l'Empire gigantesque, de compromettre la cohésion des forces militaires, au milieu de |X)pulations si disparates. Tout sujet de l'Empire devait être désormais russe orthodoxe, afin que se réalisât l'unité politique et religieuse. Les Finlandais, les Polonais uniates, les Juifs, les dissidents étaient en butte aux persécutions. Tout adversaire du régime risquait de se voir traité en criminel.

Nicolas II aimait jusqu'à l'odeur de lu réaction : s'il possédait les vertus de l'homme privé, il était totalement dénué des rares qualités d'intelligence et (le volonté indispensables pour conduire les peuples. Malgré les conseils de ses ministres, cédant aux menées de la Compagnie du Yalou, il s'était laissé entraîner à une guerre injuste et insensée contre le Japon modernisé, semblable à l'homme qui prétendrait braver la tempête sur une vieille embarcation. Au temps des désastres de Port-Arthur et de Moukden, M. Naudeau vivait avec les soldats et les officiers russes ; il était frappé de leur manque d'ardeur belliqueuse, comme de la multiplicité et de l'antagonisme des races dans l'armée russe. La victoire du Japon eut pour conséquence le mouvement révolutionnaire de 1905, le premier qui se soit produit en Russie. L'empereur était obligé de céder à une force qui jaillissait d'en bas ; mais il continuait, comme

le dit M. Naudeau, « de se cramponner à l'absolu-] tismo, sans même se montrer capable de se conduir' en souverain absolu ».

La défaite de la Russie révélait sa faiblesse. Kn 1908, r Au triche-Hongrie, n'ayant pas à redout. son intervention, annexait la Bosnie-Ilerzégovint l'Allemagne inaugurait au Maroc, contre la France, une sournoise politique agressive, jusqu'au jour où elle jugea le moment venu de surprendre, par ui guerre préventive, la Russie au cours d'une pénible et lente métamorphose, alors que cette dernière réorganisait son armée et entreprennil de dévc-lopper ses voies ferrées.

Les hostilités une fois engagées, M. Naudeau note toutes les fluctuations de l'opinion, l'enthousiasme au début, Nicolas II acclamé, les grèves de Petrograd volontairement arrêtées, l'adhésion des socialdémocrates, voire des anarchistes, à la défense nationale, les nouvelles de l'invasion en Prusse orientale accueillies par les cris : A Berlin I Puis les revers insufTisamment compensés par les succès remportés sur l'Autriche-Hongrie, et la démoralisation croissante de l'armée.

M. Naudeau juge erronée l'opinion qui attribue l'interruption du cours de la guerre à la Révolution. Selon lui, même si le tsar avait pu se maintenir, la

Russie allait fatalement à une paix séparée. Le renversement de l'ancien régime fut l'elTet non de la force des révolutionnaires, mais de la catastrophe militaire suscitée par des conjonctures inéluctables ; les soldats ne comprenaient plus pourquoi ils se battaient, le loyalisme des vieilles troupes ne résistait j)as à l'insuflisance du ravitaillement, de l'armement, des munitions, les nouvelles recrues étaient totalement dénuées d'esprit militaire : les vices du régime, la faiblesse du souverain, la trahison de son entourage éclataient à tous les yeux. Quand Nicolas II cédait enfin à la Douma, il était trop tard.

On lira dans le livre de M. Naudeau le tableau du \clone de mars 1917 qui frappa les Alliés de stupeur. Le mouvement populaire fit relativement peu de victimes. Leurs funérailles évoquent les fêtes olennelles de notre Révolution. Tandis que les insurrections de 1905 avaient été déshonorées par des orgies crapuleuses, les premières journées du mouvement de 1917 semblaient témoigner chez le peuple du progrès des sentiments d'humanité. M. Naudeau attribue ce fait à la suppression de l'alcool. La mesure ]a plus philanthropique du règne de Nicolas II s'était tournée contre lui : privé de son stupéfiant habituel, le peuple s'était pris à réfléchir à sa misère.

Nous ne pourrions suivre M. Naudeau dans son récit des étapes bourgeoise et radicale du Gouvernement provisoire, du prince Lvof et de Milioukof à

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Kerensky : nous nous arrêterons avec lui à l'aveu ment de Lénine.

M. Naudeau classe Lénine, toutes proportioi gardées et toutes réserves faites sur ce rapprocli ment, dans la famille des Pierre rLrmitc, des Toi quemada, des Savonarole, des Ignace de Loyola, des Escobar, des Calvin, pour son zélé , de propagam sa rigueur impitoyable, son ardeur conquérante, sa casuistique dans l'emploi des moyens, sa rigidité de doctrine. La révélation que Hobespierre puisait dans Rousseau, Lénine la doit à Karl Marx. « Athée mystique », « jésuite libre penseur », rien ne peut ébranler sa foi en son Église, en sa propre infaillibilité de pape conununiste. Dur comme il convient au Surhomme, contempteur de l'univers, il a reçu la mission de détruire et de construire. Si, pcrsonnellemeat incorruptible, il a accepté l'or de l'Allemagne, c'est en vue du triomphe de la révolution. Comment d'ailleurs aurait-il pu vendre sa patrie, puisque le communiste n'a point de patrie ? Lorsque éclatait là déclaration de guerre, il publiait à Genève, dans sa petite feuille russe le Socialdémocrate, un article où. il examinait, de son point de vue international, quelle défaite serait la plus avantageuse à la cause, et il répondait : « la Russie, parce qu'elle contient le plus grand nombre d'opprimés. » A Zimmerwald

(septembre 1915) et à Kienthal (avril 1916) il condamnait le vote des crédits militaires, flétrissait les social-patriotes, préconisait l'action prolétarienne pour une paix immédiate, prélude de l'action révolutionnaire.

On ne saurait s'étonner de la facilité avec laquelle Lénine, rentré en Russie par les soins des Allemands, accomplit contre le faible et impuissant Kerensky

Il coup d'État militaire. N'apportait-il pas, en don lie joyeux avènement, à la population urbaine et rurale ce qu'elle n'avait encore pu obtenir : la paix

la terre, la mainnuse sur la propriété bourgeoise et féodale, dont Kerensky avait laissé à la future Constituante le soin de fixer les modalités ? Déjà les jacqueries de 1905, 1906 annonçaient la révolution agraire, à laquelle les paysans n'avaient pas eu besoin d'être convertis par les socialistes qui les incitaient « à voler ce qu'on leur avait volé ». Il sufllsait à ceux-ci de dire aux paysans que l'heure de la rey)rise venait de sonner. Le clergé était incapable de n fréner leurs convoitises.

Mais les paysans russes devaient causer à Lénine une immense déception et fournir la preuve éclatante que la question agraire est la pierre d'achoppement de la théorie marxiste, édifiée à l'usage des ouvriers industriels et qui ne convient qu'à leur situation économique et au genre de vie qu'elle conditionne.

Au début ^lu vingtième sièclt-, le paysan rusM était un communiste de fait, à l'état de sédition I tente. 1^ tâche pou voit sembler aisée de le mu: tenir dans l'institulion toute primitive du corniii nisme, qu'il pratiquait depuis des siècles. Mais, «1 puis son émanci|)ation, ce même paysan s'était lai^ captiver par l'idée de propriété privée que Stolypiiiu avait déjà commencé à organiser au village. Le partage des terres féodales, décrété jKir Lénine, a eu pour effet de créer des millions de petits propriétaires, incrustés au .sol qu'ils ont loti et nullement disposés à se contenter de la situation de tenanciers temporaires. Lénine a donc complètement échoué dans sa tentative de nationalisation du sol. Les bolcheviks se sont aliéné l'énorme majorité de la classe paysanne par les réquisitions à main armée et la tyrannie des Soviets ruraux, composés des travailleurs les plus pauvres.

D'autre part, ces mêmes paysans qui, de l'aveu du dictateur, refusent toute collaboration au régime, se sont montrés les soutiens, les auxiliaires les plus précieux des armées rouges contre les tentatives de Koltchak et de Denikine, car ils voyaient la conquête des terres mise en péril par leur triomphe. Si bien intentionnés que fussent ces généraux, ils

étaient mal entourés, compromis par la présence sous leurs ordres d'émigrés fidèles à l'ancien régime, ainsi que le constatait Savinkof dans une lettre à Wrangel. Wrangel assurait aux paysans la libre possession des terres qu'ils cultivaient, moyennant une redevance temporaire, afin de sauvegarder le principe de propriété et (rindeiiuiiscr les précédents détenteurs du sol.

Si Lénine a été impuissant à introduire la propriété rurale dans le cercle enchanté du communisme, il a réussi dans les villes à renverser toute l'organisation capitaliste, à détruire la classe des « bourjouis », à établir le communisme intégral par la suppression de l'héritage, des banques, du commerce, la nationalisation des usines, l'abolition de la monnaie. Jamais plus insolent défi n'a été jeté à la science économique avec, pour sanction immédiate, le prodigieux ralentissement de la production, la misère universelle, si bien que Lénine a été obligé de faire appel au capital et au commerce étrangers, de les favoriser au dehors après les avoir détruits en Russie. D'après M. Naudeau, il faudrait se garder toutefois de voir, dans cette infidélité aux principes, une évolution du régime instauré par Lénine. L'inflexible théoricien ne saurait évoluer ; mais, astucieux et rusé, il ne songe qu'à gagner du temps, persuadé que le communisme ne peut subsister qu'à condition de s'étendre au monde entier.

Aussi quel prosélytisme les hommes de Moscou n'exerccnt-ils pas dans tous les pays, favorisés par les perturbations sociales, résultats de la guerre, et les instincts de violence et de cruauté qu'elle a déchaînés, afin d'y susciter arbitrairement les bouleversements produits en Russie par une nécessité puissante... S'il ne dépendait que d'eux et de leurs partisans, les atrocités de la guerre civile succéderaient partout aux horreurs de la guerre étrangère, les frontières naturelles seraient effacées et remplacées par les frontières de classe et de doctrine. Quiconque résisterait à la secte .serait en danger de perdre la vie ou la liberté. Contre le communisme destructeur qui remporte depuis trois ans en Russie le triomphe le plus terrible et le plus signalé et se prépare à engager un duel à mort contre le capitalisme et le nationalisme occidental, nous avons pour rempart la résistance de nos institutions, l'esprit de réforme, la force de l'opinion et le bon sens de la démocratie laborieuse.

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