CHAPITRE VIII
Les souvenirs de Gorki nous ont révélé un nouveau lolstoï. Le grand et admirable artiste qui joignait à l'observation du cœur humain une mélancolie rêveuse, enthousiaste et fmalemenl désabusée, fut sai&i, dans les dix dernières années de sa vie, de la fièvre qui s'emparait de son peuple, et qui le poussait à ébranler les deux colonnes de l'Empire russe, l'Église et le Tsar.
En face de ce portrait du grand prêtre de la Révolution, il convient de placer, comme un diptyque, celui de Lénine, tracé de même par Gorki, du dictateur terroriste qui accompli cette révolution dont Tolstoï avait prédit toutes les horreurs.
Gorki, le romancier des vagabonds et des parias dont il avait partagé l'existence, rallié au bochevisme, est devenu un des plus liauts fonctionnaires du régime, chargé de la propagande littéraire. Il s'acquitte
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en conscience de sa mission. On on jugera m il^;l: cette apothéose <le Lénine (1) destinée à éblouir 1( masses populaires, à les prosterner à ses pieds.
D'après la doctrine niarxiste, tout état social e^i déterminé par les conditions économiques : les grand» individualités historiques ne jouent dans l'évolution des sociétés qu'un rôle secondaire et subordonné elle s'accomplirait .sans leur concours. Tout au plu-, peut-on reconnaître à ceux que les historiens fétichistes décorent du titre de grands hommes, de génies politiques, une action d'organi-sateurs, d'acclérateurs de mouvement. Vladimir Illich Lénine fait exception. Gorki salue en lui le Surhomme nietzschéen « la source d'énergie sans l'influence de laquelle la Révolution russe n'aurait pas pris la forme qu'ell présente au monde ».
On l'a comparé à Pierre le Grand. De quelle hauteur Lénine le dépasse ! Remuer la Russie, telle une fourmilière dans ses profondeurs, n'est que le commencement de son œuvre. Il se sert de la Russie comme d'un bélier pour détruire les constructions monumentales, les blocs cyclopéens des États capi-
(1) Publiée par l'Internationale Communiste, reproduite par V Humanité, et répandue en brochure-
talistes de l'Occident, il prépare « la révolution planétaire ».
Le cœur tendre de Gorki s'est ému de pitié, d'indignation, devant la tragédie dont le malheureux peuple russe, « corrompu dans l'étouffante atmosphère de la monarchie », est l'acteur et la victime. Il prétend toutefois laver Lénine du crime de la guerre civile et de la cruelle terreur. Le sang répandu retombe tout entier sur « l'hypocrite Lloyd George » sur « l'infâme et cynique Clemenceau », sur « Wilson, K' nnïî démocrate romantique ». — N'ont-ils pas
tinmis l'inexpiable forfait de vouloir rendre le peuple russe arbitre souverain de ses destinées, le soustraire à la poignée d'aventuriers qui ont usurpé le pouvoir? — alors que, d'après Gorki, ils sont seuls
ipables de le gouverner.
Lénine, écrit Gorki, parle un langage étranger à toute rhétorique et parfaitement adapté à sa mission, un langage de fer, « d'une logique de hache », et qui déchire les oreilles délicates « des diplomates en frac et en smoking ». A l'intuition d'un expérimentateur, il joint une foi fanatique, non pas la foi d'un métaphysicien ou d'un mystique, mais la foi d'un savant. — En un mot il possède l'infaillibilité de la science politique et sociale.
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« L'individu ne rintuvsse pas, u ne- voit que l»»s masses, les partis, les États. >• Il n'a que des haine* collectives. Nouvel Attila, la mission que lui a confiée l'Histoire, c'Qst de détruire cette Rome du bienêtre et du confort bourgeois basée sur l'esclava^^' et le pillage... Un Français demandait un jour : « Ne trouvez-vous pas que Lénine est une guillotine pensante ? »
D'après Gorki, la régression vers la sauvageriest l'œuvre de la guerre entre les nations. Elle ne se déchaîne entre les classses qu'afin d'en rendre le retour impossible, qu'afin d'assurer « le développement de l'art, de la science, de la technique, de l'humanisation » des êtres inhumains. Par un audacieux sophisme, Gorki, comme tous ses pareils, confond les conquérants qui n'ont lutté que pour piller, pour envahir l'Univers, et les nations attaquées qui défendaient leur indépendance, et, avec elle, la caus* de la justice et de la liberté des peuples.
Les espérances messianiques hantent aujourd'hui les ouvriers des villes, et la lutte de classe revêt, dans tous les pays, l'aspect des guerres religieuses au temps de la Réforme. Mais la religion du bienêtre, universellement réf)andue, n'aspire plus qu'au bonheur terrestre, au bonheur conçu comme réali-
sable ici-bas, dans l'avenir du monde. Lénine est le Moïse appelé à conduire des peuples vers cette Terre promise.
Gorki en décrit la vision merveilleuse, telle que Lénine peut l'imaginer, à ses heures de rêverie, au milieu de la misère effroyable qui désole la Russie :
«Et devant moi se déroule le tableau grandiose de la terre devenue une émeraude gigantesque, ornée (les facettes du travail d'une humanité libre... Tous les hommes sont raisonnables et chacun a le sentiment de sa responsabilité personnelle... Partout les villes-jardins renferment de majestueux palais... Les machines travaillent pour l'homme. Son énergie physique se transforme en énergie spirituelle, et il se consacre à l'étude des phénomènes fondamentaux de la vie. Le travail est devenu jouissance. »
En dépeignant ce rêve enchanteur, Gorki ne fait (jue reproduire et transposer les propos d'un personnage de sa pièce f Asile de Nuit, qui fait miroiter aux yeux des misérables un avenir auquel il ne croit pas lui-même. Gorki prêtait à Tolstoï la même incrédulité. Lénine pareillement, d'après une brochure traduite par M. Rist et que nous venons de résumer, relègue ce mirage dans le lointain des siècles. Il n'offre de son propre aveu, à la Russie, qu'un régime bourgeois, d'inégalité et d'injustice — inliniment renforcées — sans autre satisfaction que l'anéantissement des ci-devants bourgeois, remplacés
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par une nouvelle aristocratie de fonctionnaires privilégiés. L'enquête du socialiste indépendant Dittmann nous apprend que 230.000 fonctionnaires, dans la seule ville de Moscou, dirigent 100.000 travailleurs, et que, sur 601.000 communistes qui administrent la Russie, 11 p. 100 seulement sont ouvriers, forçats du travail militarisé (1). Ce futur paradis est, au moment présent, le théâtre de la misère, du chaos et de l'anarchie.
Prophète sans illusions, réaliste sévère, politicien spirituel, doué de l'esprit d'observation et o sachant d'ailleurs qu'il y a beaucoup plus de gens mauvais que de gens utiles », Lénine, selon Gorki, Lénine qui ne croit guère à la bonté, encore moins à la sainteté, s'il était né au moyen âge, eût été vénéré comme un saint. La sainteté n'excfuait ni la cruauté ni la férocité, témoins les Inquisiteurs. Dans sa vie privée, Lénine est un « ascète » et, bien loin d'avoir l'âme cruelle, le dictateur terroriste éprouve à l'égard des humains une tendresse presque féminine. « Je suis sûr, écrit Gorki, que la terreur lui fait éprouver des souffrances msupportables, bien qu'il sache très habilement les dissimuler. »
« Il est iuvTaisemblable et inadmissible que les
(1) Freiheit, du 1" septembre.
hommes condamnés par l'Histoire à cette contradiction inconciliable, tuer les uns pour assurer la liberté des autres (et nous savons ce qu'est en Russie cette liberté), n'éprouvent des tourments qui accablent l'âme... Les hommes obligés d'accomplir cc4te mission sont des martyrs, et jamais ma conscience ne me permettra de les condamner. »
Les bourreaux transformés en martyrs ! Et Gorki, dans ses pages sur Tolstoï, ne nous a-t-il pas déclaré que les martyrs lui étaient odieux ?
Autour de ces couronnes dont il ceint le front de Lénine, Gorki tresse une fleur de modestie. Lénine qui est au-dessus de tout, Lénine ùber ailes, Lénine dont la légende s'étend des extrémités de l'Hindouslan aux confins de la Norvège, Lénine rédempteur de l'humanité souffrante, Lénine est u un modeste, ihsolument dépourvu d'ambition » et Gorki croit entendre son petit rire sarcastique lorsqu'il lira cet hymne consacré à sa gloire :
« 11 s'agit d'un homme, dit-il en terminant, qui a eu l'audace de commencer la Révolution sociale européenne dans un pays où bon nombre de paysans, ils sont soixante millions, veulent devenir des bourgeois repus et rien de plus... Je chante un hyimie à la folie des braves, et, parmi eux, Vladimir Lénine st le premier et le plus fou. »
Jamais Sultan, Tsar ou Roi-Soleil fut-il plus encensé ? Cette brochure de Gorki, que les amateurs
de zoologie morale liront avec profit, est destinée à répandre à travers le monde le culte du « Crocodiie sacré » que Taine nous a décrit dans sa Préface du gouvernement révolutionnaire, du crocodile philanthrope qui, au fond de son temple, derrière le rideau de pourpre, dévore les humains par dévouement au bien commun.